Pierre Vennat

Texte inédit

Les dix héros de l’ombre dont nous avons dressé le portrait dans nos chroniques précédentes ne sont pas les seuls agents secrets canadiens-français à s’être illustrés derrière les lignes.

D’autres méritent qu’on se souvienne d’eux. Malheureusement les auteurs de biographies de militaires québécois sont rares et les éditeurs qui consentent à les publier sont encore plus rares, ce qui n’est pas pour encourager la production historiographique. Heureusement que des blogues comme celui-ci peuvent y suppléer quelque peu.

Conrad Lafleur

Sergent aux Fusiliers Mont-Royal lors du raid de Dieppe où il est fait prisonnier, Conrad Lafleur réussit à s’évader d’un train en marche. Avec l’aide de la Résistance, il regagna l’Angleterre où on le renvoya en France comme agent secret derrière les lignes. Promu lieutenant, il se mérita la Médaille militaire (MM), la Croix de Guerre française avec palme et la Médaille de la Conduite Distinguée (DCM.)


Un de ses compagnons d’évasion se nomme Robert Vanier. Natif de Saint-Antoine-de-Padoue, il fut rescapé du raid de Dieppe. Déjà récipiendaire de la Médaille Militaire (MM) avec agrafe, il fut promu lieutenant en mai 1944 et se fit octroyer, en juillet 1945, la Croix de Guerre française avec étoile de vermeil pour « les liaisons importantes et particulièrement dangereuses qu’il a effectuées en territoire occupé par l’ennemi ». Vanier se mérita également la Médaille américaine de la Liberté.

Léonard Taschereau

Après avoir servi en France, le capitaine Léonard Taschereau combattit derrière les lignes japonaises en Birmanie, harassant les troupes niponnes dans leur retraite et faisant sauter les passes de montagne lorsque les convois japonais tentaient de gagner la Thaïlande.

Né à Saskatoon, en Saskatchewan, Léonard Taschereau a grandi à Montréal. Il a servi dans l’aviation canadienne comme mécanicien, puis a travaillé comme pilote de brousse dans le nord du Québec. Lorsqu’en 1943, on le considéra pour service militaire derrière les lignes, Taschereau, alors trentenaire, travaillait dans une avionnerie de Montréal. Il mérita la Croix Militaire (MC) pour ses exploits derrière les lignes en France.

Raymond Labrosse

Raymond LaBrosse n’avait que 18 ans quand il se rendit outremer pour la première fois, en 1940, comme signaleur au sein du Corps des transmissions. Les services secrets étaient chroniquement à court de bons sans-filistes, particulièrement de ceux qui parlaient couramment le français.

Les services secrets entrèrent donc en communication avec LaBrosse. Sa première mission pendant l’occupation se termina brusquement lorsque la Gestapo s’infiltra dans son réseau. LaBrosse dut s’enfuir. Promu lieutenant, il retourna au boulot comme associé de Lucien Dumais. Ensemble, dit-on, ils formaient l’une des meilleures équipes d’agents secrets envoyés en France pendant l’occupation.

En novembre 1943, LaBrosse atterrit de nuit à bord d’un appareil Lysander dans un pré en compagnie de Dumais, à quelque 80 kilomètres au nord de Paris. Se séparant immédiatement de Dumais, Raymond LaBrosse, allias Marcel Desjardins, prit l’identité d’un vendeur d’appareils médicaux.

Sa mission consistait à trouver les aviateurs alliés dont les appareils avaient été abattus en France, puis de voir à ce qu’ils soient escortés sains et saufs hors du pays. Cela nécessitait la collaboration de nombreuses personnes. Le risque de trahison était donc très élevé. Après la guerre, des documents allemands ont révélé que la Gestapo n’a jamais été près de démanteler son réseau.

La première évacuation réussie eut lieu lors d’une nuit sans lune, le 29 janvier 1944. Il avait été décidé que des canonnières britanniques se rendraient sur une petite plage isolée, près du village de Plouha, sur le littoral de la Bretagne, pour y cueillir de petits groupes d’aviateurs et les transporter à 140 kilomètres de là, en lieu sûr, en passant par la Manche.

Une fois le rendez-vous déterminé, un groupe devait se réunir dans une petite maison de ferme en pierre, située à proximité de la plage, qui appartenait à l’un des résistants. Cette demeure finit par être surnommée la « maison d’Alphonse ».

Lorsque le message d’évacuation « Bonjour tout le monde à la maison d’Alphonse »  fut capté sur le réseau français de la BBC, seize aviateurs et deux agents britanniques sur leur départ descendirent tranquillement, à la file, une falaise escarpée menant à la plage. Avec une lampe de poche, un signal convenu fut émis en direction de la mer.

Le groupe attendait nerveusement, car les Allemands patrouillaient attentivement cette partie de la plage, craignant de plus en plus une invasion des Alliés. En peu de temps, trois canots pneumatiques émergèrent de l’obscurité. Armes, provisions et argent furent débarqués en douce à l’attention de ceux qui demeuraient, tandis que les canots, chargés de leurs passagers, reprirent le chemin de la mer jusqu’à la canonnière britannique qui les attendait.

Les évacuations se poursuivirent et, à la fin de mars 1944, 128 aviateurs et sept agents avaient été escortés sains et saufs en Angleterre, soit par LaBrosse, soit par Dumais.

Après l’invasion de la Normandie, le 6 juin 1944, il devint impossible de voyager en train, puisque les Forces alliées avaient endommagé les voies ferrées dans le nord de la France. Ne pouvant évaquer des fugitifs, LaBrosse demeura tout de même en France afin d’aider les Résistants. En plus de les organiser et de les équiper, il se joignit souvent à eux pour attaquer des convois allemands qui tentaient de se rendre en Normandie.

Raymond LaBrosse fut détaché à la section de Paris de l’Intelligence Service avant de revenir au Canada. Il fut décoré de la Croix militaire (MC) et de la Croix de Guerre française.

Roger Marc Caza

Pour sa part, le capitaine Roger Marc Caza, alors âgé de 27 ans, natif de Saint-Anicet mais résident d’Ottawa, était nouvelliste au moment du déclenchement des hostilités. Enrôlé volontaire dès le 2 septembre 1939, il traversa outremer en décembre.

On l’envoya derrière les lignes après l’avoir promu lieutenant en novembre 1943. Lui aussi fut nommé Membre de l’Ordre de l’Empire Britannique (MBE) et décoré de la Croix de Guerre française.

D’autres illustres Canadiens français derrière les lignes ennemies

D’autres Canadiens français s’illustrèrent derrière les lignes. Mentionnons le lieutenant Rosario Bélisle, qui servit de pionnier au débarquement de novembre 1942 en Afrique du Nord où il avait été parachuté pour préparer l’arrivée des forces alliées; les lieutenants P.E. Thibault de Montréal et J.Fournier, de Saint Jean, au Nouveau-Brunswick , John MacAlister et Roméo Sabourin, qui tous ont servi derrière les lignes en France  Fournier et Thibault servirent également derrière les lignes en Asie en compagnie de Labelle, Chassé, d’Artois et Archambault dont nous avons précédemment raconté les exploits.

Au Centre Juno Beach,à Courseulles-sur-Mer,une plaque rappelle les exploits des Canadiens derrière les lignes ennemies, tandis qu’au Mémorial de Valency,un monument franco-britannique rend hommage à la mémoire des 104 agents du Special Operations Executive, dont 13 femmes, tués au combat ou morts en déportation pendant la Seconde Guerre mondiale. Le nom du major Gustave Biéler y est en évidence, mais comme il s’agit d’un mémorial, les noms de ceux qui sont revenus vivants n’y figurent pas.

Parmi les autres agents secrets dont on connaît au moins les noms on retrouve le capitaine Jacques Taschereau, de Québec, le lieutenant J. Fournier, du Nouveau-Brunswick, qui servit à la fois en Europe et en Asie,

Puisse cette série avoir au moins servi à sortir leur nom de l’oubli.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat