Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

On parle beaucoup des victimes de la Seconde Guerre mondiale, de ceux qui ont donné leur vie sur les champs de bataille. On parle des héros aussi, de ceux qui ont été décorés, ainsi que de ceux qui ont été les soldats de l’ombre derrière les lignes ennemies. Ces derniers ont été l’objet de plusieurs portraits publiés sur ce blogue.

Une autre catégorie de victimes a été souvent oubliée dans les comptes rendus : les nombreux militaires de chez nous qui, après Hong Kong, ont été quatre ans prisonniers des Japonais, ceux de Dieppe qui ont été prisonniers des Allemands pendant trois ans et demi, ceux d’Italie, dont certains pendant deux ans et enfin ceux de la campagne de Normandie et de la libération de la Belgique et de la Hollande.

Sous le titre Le calvaire des prisonniers, j’entreprends ici une nouvelle série axée sur le témoignage de prisonniers de guerre canadiens-français.

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En plus de pleurer ses morts et d’acclamer ses héros, la population du Québec a dû, à mesure que la guerre s’éternisait, vivre avec une nouvelle réalité : plusieurs des siens avaient été faits prisonniers et devaient attendre de longs mois, souvent dans les pires conditions, pour être libérés à la suite de la prise de Hong Kong par les Japonais, le jour de Noël 1941, puis après le raid de Dieppe du 19 août 1942.

Être prisonnier, c’était être privé de sa liberté. Et toute personne normale privée de sa liberté n’avait qu’un rêve en tête : la recouvrer! Pour le soldat, c’était une obsession, un devoir militaire, un devoir envers les camarades. Un homme jeune, habitué à une vie de mouvement, de constante activité, au sein d’un groupe de camarades qui parlent la langue de sa ville, ne pouvait accepter d’être mis en cage comme une bête. Tout en lui se révoltait à cette seule pensée, à ce qu’elle avait d’humiliant, de permanent. Et l’ennui. Le terrible cafard engendré par la vue de ces visages, de ces horribles baraques, de cette ignoble nourriture insuffisante, des souvenirs qui remontaient à tout propos.

Tout désarmé qu’il fût, le prisonnier de guerre était un soldat dont la première obligation est de nuire autant que faire se pouvait à l’effort ennemi. Cela consistait à mobiliser, pour le garder, autant de soldats que possible, à tenir en alerte le plus de policiers, de douaniers, de civils possibles, bref à causer à l’ennemi autant d’ennemis que l’on pouvait. Cinq ou six hommes en liberté dans la campagne ennemie tenaient une région entière en état d’alerte. Des dizaines et parfois des centaines d’hommes perdaient des semaines de temps et d’efforts précieux à les rechercher. Pour chaque fuite réussie, un commandant de camp, ses officiers, et ses soldats devaient subir des blâmes, des réprimandes, tout au moins l’humiliation d’une enquête.

Se résigner c’était donner l’exemple de la reddition morale, bien pire à certains égards qu’une reddition physique arrachée par force majeure : blessure, inanition, soif, manque total de munitions, évidente impossibilité de résister, etc. On était véritablement vaincu que si la volonté cédait. Tout bon soldat qui se trouvait aux mains de l’ennemi s’efforçait donc par tous les moyens d’échapper à celui-ci.

Mais la discipline persistait même derrière les barbelés. Dans chaque camp, on trouvait un comité d’évasion, chargé soit d’approuver le projet d’un individu cherchant à fuir seul soit d’organiser la fuite d’un groupe plus ou moins nombreux suivant les circonstances et les moyens disponibles. Discipline, mais aussi justice; car il ne fallait pas oublier les inévitables punitions collectives qui s’abattraient sur la tête de ceux qui demeureraient au camp après une évasion ou une tentative d’évasion. Qu’au moins, le plan en vaille la peine, qu’il soit tout juste réalisable, qu’on n’ait pas creusé, travaillé, dissimulé, souffert en vain pendant des semaines et parfois des mois!

La conception, l’élaboration et l’exécution d’un plan d’évasion étaient presque toujours une affaire collective, et d’un grand bénéfice moral, quel qu’en soit le succès. On travaillait ensemble à une fin commune, on se dévouait, on discutait, on résolvait des difficultés innombrables, on devait avoir recours aux talents particuliers de chaque participant, bref on s’occupait, on échappait à l’oisiveté, à la dissolution morale qu’elle ne manquait jamais d’entraîner.

L’histoire des évasions est une des plus fascinantes qui soit : on y découvre de quels trésors de dévouement, de loyauté, de courage, d’ingéniosité, de patience, les hommes sont capables. Et c’était une forme d’affrontement qui tenait à la fois du sport et de la guerre.

L’ennemi savait parfaitement que tant de milliers d’hommes jeunes parqués dans un espace restreint et condamnés à une vie misérable auraient toujours, dans leurs rangs, les chefs qui sauraient organiser leurs volontés et leurs talents. L’ennemi entourait ses prisons, ses camps de concentration de hautes murailles, de clôtures, de barbelés bordés de fossés garnis de pieux ou de mines, de miradors armés de projecteurs et de mitrailleuses. Il fouillait à l’improviste les baraques; il interrogeait; il cherchait par des faveurs à susciter des trahisons. Mais ces obstacles n’empêchaient pas les plans d’évasion. Ils multipliaient les difficultés.

Les tentatives d’évasion furent nombreuses, parfois d’une grande ingéniosité et si un grand nombre ont échoué, quelques-unes ont réussi. Le coup manqué, on recommençait. On n’acceptait pas la défaite. On affronta des périls, des moments d’horreur comparables à ceux du champ de bataille : le plafond du tunnel qui soudain s’écroulait sur les têtes, l’air qui manquait, l’inconnu qui attendait l’évadé à l’orifice de la sortie, les rafales de mitrailleuses qui les cherchaient dans le sous-bois, etc.

Pourvu qu’on sût possible l’évasion, qu’on y travaillait, bref qu’on espérait, on arrivait à se faire à la vie du camp, aux locaux infects, au sadisme des gardiens, à la nourriture plus convenable à des animaux qu’à des hommes, à la promiscuité continuelle, même aux punitions. L’espoir planait sur cette forêt qu’on apercevait à quelques centaines de verges, au-delà des murs et des clôtures, des patrouilles, des chiens, des feux croisés.

Dans les huttes de prisonniers, à chaque instant, on entendait les hommes poser la même question : « Qu’est-ce que tu voudrais avoir, un steak ou une belle femme? » Obsession constante, qui brûlait dans le cerveau du prisonnier pendant toute sa captivité. La faim et l’envie des femmes furent ses grands bourreaux. Les popotes s’organisèrent. Sans les colis de la Croix-Rouge, les prisonniers auraient crevé de faim. On chauffait avec deux briquettes de charbon par tête par semaine! Comme cela n’était pas suffisant, les prisonniers arrachèrent le sous-plancher pour en faire du bois de chauffage.

Les semaines, les mois passèrent. Les prisonniers recevaient des lettres, quelques colis, des cigarettes. Les sentinelles n’avaient pas de cigarettes, les prisonniers voulaient des œufs. On procéda à des échanges. On organisa un club de balle-molle, des loteries, il fallait passer le temps. Parfois on pouvait piger dans la bibliothèque. Tout le monde lisait, tout le monde apprenait une langue étrangère. On faisait du théâtre et on avait un orchestre. C’était la vie du prisonnier, mais tout ça ne valait pas la liberté.

Chacun avait une gamelle pour manger son repas. Un code d’honneur existait entre les prisonniers, personne n’a songé à dérober de la nourriture appartenant à ses semblables. Contrairement aux prisonniers de droit commun dans la vie civile, les prisonniers de guerre ne connaissaient pas la durée de leur internement.

Ces derniers savaient qu’ils devaient attendre la fin de la guerre avant d’être libérés. En attendant, ils devaient parfois subir les sévices des gardiens ennemis, notamment si ceux-ci avaient perdu des membres de leur famille dans un bombardement. Détenus dans un pays ennemi, les prisonniers de guerre couraient des dangers non seulement de la part des soldats ennemis, mais également des hasards de la guerre, bref ils risquaient également d’être victimes des bombardements ou même des attaques terrestres des forces amies.

Nul ne savait quand et comment la guerre se terminerait. L’hiver 1944-1945 fut particulièrement angoissant. Les bombardements furent d’une telle intensité que tous les moyens de transport furent anéantis. Les prisonniers se trouvaient au milieu d’une horrible guerre sans pitié.

Les nouvelles que pouvaient envoyer les prisonniers étaient fort rares et, bien sûr, censurées par leurs geôliers, mais prenaient néanmoins une valeur de symbole. Enfin, à cause de la censure, on demandait aux parents de répondre en anglais.

Les prisonniers canadiens de Dieppe

Au début de novembre 1943, quatre officiers et 46 sous-officiers et soldats, qui avaient participé au raid de Dieppe et s’en étaient sortis grièvement blessés pour ensuite être faits prisonniers, furent échangés contre des prisonniers allemands blessés et seraient rapatriés au pays. Du nombre, on en comptait quelques-uns des Fusiliers Mont-Royal. Un était manchot, un autre n’avait plus qu’un œil, un autre plus qu’une jambe, ainsi de suite.

Par ailleurs, plusieurs prisonniers de Dieppe furent menottés pendant plusieurs semaines. Les Allemands disaient agir ainsi en guise de représailles pour avoir trouvé deux soldats allemands, morts, les mains attachées derrière le dos. La police de Munich ayant équipé les gardiens de menottes, les prisonniers furent menottés durant quatre mois. Les chaînes aux pieds, elles, furent imposées durant neuf mois.

Les prisonniers plus âgés étant plus vulnérables. Les prisonniers canadiens avaient pour la plupart entre 20 et 31 ans. Mais tous ont vu des détenus mourir ou devenir fou! Les Allemands avaient toujours le revolver à la main. Mais ils n’osèrent jamais tirer sur les prisonniers canadiens. On a su en Allemagne que leurs prisonniers étaient bien traités au Canada; cela a quand même valu aux nôtres certains égards.

La « marche de la mort »

Au printemps de 1945, des milliers de prisonniers entreprirent ce qu’on a par la suite appelé la « Marche de la mort ». Devant l’avance des troupes alliées à l’ouest et soviétiques à l’est, les Allemands durent évacuer plusieurs camps de prisonniers et plaçaient ceux-ci en longs cortèges devant ou autour de leurs troupes, de façon, espéraient-ils, à empêcher les avions alliés de les bombarder.

Les prisonniers marchèrent ainsi pendant plusieurs jours consécutifs. Les hommes étaient infestés de puces et leurs vêtements avaient une senteur extrêmement désagréable à cause de l’humidité. Plusieurs d’entre eux toussaient à fendre l’âme. Ils étaient maigres et affamés, les yeux hagards, le teint terreux, la bouche ouverte. On n’aurait jamais cru qu’ils puissent ainsi marcher durant plusieurs jours.

Les prisonniers canadiens ont été témoins de scènes épouvantables. À certains endroits, ils ont vu des cadavres, cordés comme du bois. Ils devaient franchir 20 kilomètres par jour, par un froid intense, à raison de 50 minutes par heure. Pendant les dix minutes de repos, les hommes n’osaient pas s’asseoir, de crainte de ne plus pouvoir se relever.

Finalement, les prisonniers arrivèrent enfin à Moosberg, c’était un camp immense où il y avait bien 100 000 prisonniers de toutes les races et de toutes les nationalités. Les conditions hygiéniques : zéro! Les prisonniers y furent infestés de plus de poux et de punaises que n’importe où ailleurs en Allemagne. Encore une fois, on avait diminué les rations et on leur donna à peine de quoi subsister.

La libération est venue au cours du mois de mai 1945. Les prisonniers durent demeurer sur place une autre semaine environ. Un terrain d’aviation a été construit- disons improvisé- à quelques kilomètres du camp. Des camions ont transporté les prisonniers aux avions. Pour eux, la guerre et sa longue captivité étaient enfin finies.

À suivre…

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat