Du français pour les conscrits

Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

Le 7 octobre 1940, alors que le Canada s’engageait dans une deuxième année de guerre, le ministre de la Défense nationale, J. L. Ralston, faisait savoir que la milice du Canada cessait d’exister. Dorénavant, on ne parlerait plus que de « l’armée canadienne », qui se composerait de troupes actives et de réservistes.

« Quand ils se rendront dans les centres d’entraînement militaire, le 9 octobre, les jeunes Canadiens français y trouveront des officiers de leur nationalité, qui comprennent leur mentalité, leur esprit. »

Ainsi s’exprimait le sous-ministre adjoint des Services de guerre du canada, le major général Léo-Richer La Flèche, lors d’une conférence prononcée devant la Chambre de commerce de Saint-Hyacinthe, quelques jours avant le début de l’entraînement militaire obligatoire de quelque 30 000 jeunes Canadiens de 21 à 24 ans inclusivement, célibataires et veufs sans enfant, pour un entraînement militaire de 30 jours. Plus de 6 500 de ces jeunes gens, pour la plupart francophones, venaient notamment de la grande région de Montréal, de Sherbrooke et de la Vieille capitale.

C’est donc en français que les jeunes conscrits du Québec ont subi un entraînement militaire de base dans les divers camps de la province du 8 octobre au 9 novembre 1940. Huit de ces camps étaient situés dans la région dépendant du district militaire de Montréal, soit à Valleyfield, Huntingdon, Sherbrooke,  Farnham, Saint-Hyacinthe, Sorel, Joliette et Saint-Jérôme.

Un mois plus tard, ces recrues revinrent des camps d’entraînement. On ne signalait qu’un groupe de mécontents. Les recrues du camp de Huntingdon, en effet, se plaignaient de la nourriture qu’on leur avait servie. Les autorités militaires du district de Montréal reconnaissaient la gravité du problème et annonçaient des mesures immédiates pour y remédier. Par ailleurs, beaucoup de ces recrues manifestaient l’intention de l’armée active pour service outre-mer.

Le départ de la deuxième fournée des conscrits en novembre 1940 différait déjà de celui du mois précédent. Les recrues, renseignés par leurs prédécesseurs aux camps, savaient maintenant très bien comment elles seraient reçues et ce qu’on attendait d’elles.

De toute façon, d’après les historiens Jean Parizeau et Serge Bernier dans « Les Canadiens français et le bilinguisme dans les forces armées canadiennes », seulement la moitié des centres d’entraînement de base étaient réellement bilingues, tandis qu’au Nouveau-Brunswick, où les francophones représentaient 34,5% de la population en 1940, le lieutenant-colonel A. J. Brooks et le major G.F.G. Stanley, chargés de l’instruction de recrues, faisaient l’impossible pour tenter de faire instruire et entraîner les Acadiens en français, au grand étonnement du major général Thomas-Louis Tremblay, qui visitait ces régions lors d’une inspection générale.

On ne possède pas de données officielles sur les efforts entrepris pour instruire dans leur langue les Francos-Ontariens ou les francophones de l’ouest du pays. Mais certains efforts furent faits pour les regrouper.

À preuve, en décembre 1940, La Presse publia une photo prise au camp d’entraînement de Cornwall en Ontario, montrant un peloton composé exclusivement de Canadiens français, commandé par le lieutenant J.-O.-A. Letellier. Le centre d’entraînement de Cornwall était d’ailleurs commandé par un officier francophone, le lieutenant-colonel Rodolphe Larose, d’Ottawa, ancien combattant de la Première Guerre mondiale et ancien commandant du Régiment de Hull.

Sept mois plus tard, en juillet 1941, on devait apprendre que le centre d’entraînement de Cornwall avait été le premier établissement du genre au Canada où la totalité des recrues levées en vertu de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales s’est enrôlée sous les drapeaux. En quelques jours, 173 recrues avaient signé les formules nécessaires pour devenir membres de l’armée active outre-mer.

Le centre d’entraînement de Cornwall recevait des recrues de langue française et de langue anglaise. Il y avait également des recrues du service actif qui poursuivaient leur instruction de base. Les recrues des deux langues recevaient, théoriquement, le même traitement et suivaient le même programme.

Par ailleurs, dans le district militaire de Québec, on ouvrit à partir de février 1941, cinq écoles de métiers, dirigées en français et destinées à former au sein de l’armée des hommes de métier. Les cours furent donnés à l’École technique de Québec, à l’École technique de Montréal, à l’École des arts et métiers de Lauzon, à l’Académie commerciale de Québec, à l’école Brillant de Rimouski, aux ateliers d’International Harvester de Québec, au camp militaire de Valcartier, ainsi qu’à la Citadelle.

Aucune statistique n’est disponible pour le district militaire de Montréal, mais Parizeau et Bernier disent avoir de bonnes raisons de croire qu’à peine la moitié des cours de métiers offerts par l’armée furent donnés en français.

On peut donc conclure que le nombre connu de 2 016 stagiaires entraînés en français dans le district militaire de Québec et le nombre approximatif de 2 000 dans celui de Montréal ne représentent qu’environ 4% des quelque 100 000 stagiaires qui suivirent de tels cours techniques au sein de l’armée canadienne.

À ces efforts, il faut ajouter ceux du bureau de traduction de l’armée. Au 1er mars 1944, le colonel J.-H. Chaballe, chef de bureau, le major Pierre Daviault, réviseur en chef et le capitaine Léopold Lamontagne avaient déjà traduit en français pas moins de 359 manuels et traités d’instruction militaire.

Dans le texte rédigé en 1941 pour annoncer la nomination du colonel Chaballe à la tête du bureau de traduction, Ottawa précisait qu’on ne pouvait choisir meilleur candidat pour ce poste. C’est « un soldat et un journaliste qui peut, écrivait-on, dire sans exagérer qu’il en a vu de toutes les couleurs ».

J.H. Chaballe, en 1924. Il est alors lieutenant-colonel.

Au cours de sa carrière, longue et variée, Chaballe, né en Belgique en 1876, a fait partie de deux armées. Il a commandé à des Belges, à des Noirs dans le Congo belge, à des Amérindiens, à des Finlandais, à des Russes, à des Anglais et à des Canadiens. Il a perdu un œil à la guerre et mérité des décorations de trois pays, dont la Croix Militaire (M.C.). À 65 ans, ancien professeur de culture physique, il était encore alerte et vigoureux.

Après ses études à l’École militaire, en Belgique, Chjaballe servit pendant sept ans comme professeur à l’École normale militaire de gymnastique et d’escrime à Bruxelles. Puis il passa trois années au Congo belge comme lieutenant chargé d’un détachement d’indigènes dont le seul uniforme en campagne « est souvent leur peau noire et leurs ceintures de cartouches ».

En 1903, Chaballe s’établit au Canada, où il travailla comme comptable à Chicoutimi tout en enseignant la gymnastique au Séminaire de la même ville. Il s’engagea comme simple soldat dans les Francs-Tireurs du Saguenay et fut bientôt promu sergent d’une compagnie formée en majorité de Montagnais et d’immigrants finlandais. Il dut cependant attendre d’être devenu citoyen britannique en 1907 pour obtenir un bref de lieutenant dans la milice canadienne.

En 1910, Chaballe déménagea à Montréal, où il fut nommé directeur général de la culture physique à la Commission scolaire de Montréal. Il entra dans le Régiment de Châteauguay, puis se joignit au 22e Bataillon canadien-français au début de la Première Guerre mondiale.

À Vimy, le 2 juin 1917, Chaballe fut grièvement blessé, le jour de son 41e anniversaire de naissance. Il perdit l’œil gauche, eut la figure brûlée par les gaz et passa trois mois à l’hôpital. Une fois rétabli, il fut nommé membre de la mission canadienne en France et officier de liaison au front français.

Après la Première Guerre mondiale, Chaballe réorganisa le Régiment de Châteauguay, qu’il commanda jusqu’en 1926.. Cette année-là, il devint d’abord major de brigade puis commandant de la 11e brigade d’infanterie tout en militant au sein d’organismes d’anciens combattants.

Au moment de sa nomination, à l’été 1941, Chaballe, âgé de 65 ans, était encore alerte et vigoureux. On lui doit la biographie de plusieurs de ses frères d’armes et la première « Histoire du Bataillon canadien-français ».

À la même époque, son fils, le capitaine F.-X. Chaballe, servait au sein du corps de génie après avoir terminé de brillantes études au Collège militaire royal de Kingston.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat