Voici la fin de notre série consacrée au parcours du soldat Évariste Lagacé, amorcée avec ces articles:

Évariste Lagacé s’engage

Évariste Lagacé en Angleterre

Évariste Lagacé en Italie

Évariste Lagacé et la ligne Hitler

Cette série d’articles vous est présentée avec l’aimable autorisation de Radio-Canada, de Claude Legault et de sa famille.

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La ligne Gothique

Évariste et son régiment, le Carleton and York Regiment (CYR), se heurteront maintenant à l’imposante ligne Gothique, dernier rempart de défense allemande en sol italien. La ligne s’étend sur 200 miles, depuis la plaine côtière au sud de Spezia, sur la côte ligurienne, jusqu’à la rivière Foglia, à une vingtaine de milles de Rimini, sur l’Adriatique.

Son système de défense est imposant. Elle se compose de :

  • centaines de blockhaus, d’abris blindés et de postes de mitrailleuses;
  • canons et de fossés antichars;
  • batteries de mortiers et de canons d’assaut;
  • tourelles de chars encastrés dans le béton armé;
  • champs de mines et de barbelés.

Les opérations militaires sur la ligne Gothique en août et septembre 1944

Le major Jean-Gaston Poulin, commandant de la compagnie D du R22eR et auteur de 696 heures d’enfer avec le Royal 22e Régiment (Éditions A. B., 1946), décrit l’attaque menée contre la ligne Gothique. L’endroit incarne à ses yeux la « ceinture extérieure de l’enfer » :

Les montagnes rocheuses de cette chaîne (les Apennins) se présentaient admirablement bien à la guerre défensive que les Allemands voulaient nous livrer à cet endroit. Variant de 300 à 3000 pieds d’altitude, ces montagnes étaient de roc solide et s’étendaient sur une profondeur de quinze milles environ, soit de Pesaro à Rimini sur le front de l’Armée canadienne. […] Nous avions affaire à un ennemi bien armé, bien équipé et surtout bien retranché dans des fortifications naturelles, supplémentées d’innombrables ouvrages défensifs capables de briser les plus violents assauts.

Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, Évariste et le CYR prennent position au sud de la ville de Mondavio, puis avancent vers le nord. Les hommes aperçoivent les premières fortifications de la ligne Gothique et effectuent des patrouilles au cours des jours suivants.

29 août. 8 heures. La dernière patrouille du CYR rentre au moment du déclenchement du bombardement allié sur le village d’Osteria Nuova. À 22 h 30, Évariste et le CYR relèvent le Hastings and Prince Edward Regiment à l’est de Ginestreto. Les compagnies les plus avancées du régiment disposent toujours d’une bonne vue sur la ligne Gothique.

Le lendemain, deux brigades canadiennes traversent la rivière Foglia, puis effectuent une poussée sur la ligne Gothique. Le major Poulin décrit la pénible avancée à travers les champs de mines : « Il fallait suivre une lanière de coton que les ingénieurs avaient déroulée à mesure qu’ils balayaient le sentier. De temps à autre, dans la demi-obscurité, peu s’en fallait que nous marchions sur une mine, qu’ils avaient déterrée et placée à côté du gallon dans leur grande hâte de finir avant le jour ». 

Le caporal L. Charette, du West Nova Scotia Regiment,dans une tranchée pendant l'avance sur la ligne Gothique près de Montelabbate, en Italie. Vers le 30 ou 31 août 1944.

Le caporal L. Charette, du West Nova Scotia Regiment,dans une tranchée pendant l’avance sur la ligne Gothique près de Montelabbate, en Italie. Vers le 30 ou 31 août 1944.

La poussée alliée surprend l’ennemi, mais ce dernier se ressaisit, comme il l’a fait à plusieurs reprises en Italie. Il dégarnit d’autres secteurs pour renforcer ses positions du côté de l’Adriatique. Cela a pour effet de rendre l’avance sur Rimini lente et coûteuse pour les Alliés.

Dans les heures qui suivent, Évariste et le CYR sécurisent deux points à l’intérieur de la ligne Gothique, puis suivent derrière le Royal 22e Régiment (R22eR) en vue d’en occuper un autre.

 

Un ennemi qui livre une résistance acharnée

Le caporal Lucien Côté note dans ses mémoires parus sous le titre Je les ai vus mourir (Éditions Macadam, 1995) : « Nous avions devant nous, les meilleures troupes, des troupes d’élite de la grande armée du IIIe Reich allemand [les SS et les parachutistes]. Ces Allemands, se croyant de race supérieure, se pensant les dieux de la guerre, s’étaient agrippés à cette terre d’Italie, voulant la garder à leur IIIe Reich ».

Le major Poulin affirme dans ses souvenirs de guerre que les troupes SS et les parachutistes allemands :

se battaient avec un acharnement et une férocité qui n’avaient d’égal, que leur fanatisme insensé. Pour eux, c’était jusqu’au dernier homme, jusqu’à la dernière balle. Très peu se rendaient à nous, car leur propagande habile leur disait que les Canadiens coupaient la gorge à leurs prisonniers ou les fusillaient à bout portant. Préférant tout au moins une mort glorieuse, armes en mains, à la honte de se faire prendre doublée de la crainte de la torture, ils se battaient jusqu’à la fin et ce n’en était que plus dur pour nous.

La ligne Gothique se fissure

Le 1er septembre, Évariste et le CYR traversent la Foglia et soutiennent le R22eR près de Borgo Santa Maria. De sa position, le CYR dispose d’un excellent poste d’observation des fortifications allemandes. Au milieu de l’après-midi, le R22eR contrôle le point 131 sur la ligne Gothique. La position du CYR non loin du point 133 essuie le feu des mortiers et de mitrailleuses une bonne partie de la journée. À la tombée de la nuit, le CYR est concentré sur le point 133.

Le CYR a maintenant pour mission d’avancer en conformité avec les troupes de poursuite. Du 2 au 4 septembre, le régiment se restaure à Monteluro sous des pluies abondantes qui transforment les rivières en torrents et emportent les ponts Bailey vers l’Adriatique. Les hommes profitent de ce repos pour nettoyer matériel et vêtements sous quelques tirs de mortiers qui ne blessent personne. 

La ligne Gothique va s’effondrer. Toutefois, pendant trois semaines encore, les Canadiens se battent pour prendre la colline de San Fortunato qui barre la route de la vallée du Pô. Ensuite, la phase suivante des opérations peut commencer : la capture de Rimini après avoir franchi la Marano.

Bientôt, le feu atteindra Évariste.

 

La blessure d’Évariste

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1944, Évariste Lagacé et le Carleton and York (CYR), appuyés par les Grecs, doivent nettoyer avant la tombée de la nuit suivante la rive sud vaseuse, encombrée de joncs et difficile d’accès à cause des brousailles de la Marano, puis occuper des bâtiments, près de Coriano.

C’est dans cet environnement hostile qu’Évariste sera blessé. On ignore cependant le lieu et les circonstances exacts. Voici par contre ce qu’on peut déduire d’après Invicta. The Carleton and York Regiment in the Second World War, l’histoire du régiment signée par Robert Tooley. 

Le 13 septembre, vers une heure du matin, la compagnie C du CYR tente une première fois de traverser la Marano. L’ennemi acharné pilonne le secteur. Les hommes reculent.

Vers 6 h 30, les troupes tentent un second essai avec plus de succès cette fois. Mais la compagnie croise un champ de mines tandis que le feu d’une mitrailleuse allemande et les tirs de mortier causent plusieurs blessures parmi les hommes du CYR. La compagnie recule à nouveau.

C’est peut-être dans ce contexte, s’il relevait de la compagnie C, qu’Évariste est blessé par balle au gros orteil gauche et à la poitrine, selon ce que précise le dossier militaire. 

En début d’après-midi, la 5e division blindée canadienne tient l’arête de Coriano, pavant la voie à l’assaut final de la 3e brigade sur la Marano. Ainsi, le CYR pourra terminer sa tâche de nettoyage de la Marano, comme il avait été initialement prévu de le faire.

Précédé par une brève concentration d’artillerie, le CYR attaque vers 18 h 30. La compagnie A mène une attaque frontale. À minuit, elle contrôle la casa Galli. La compagnie C progresse vers Ghetto del Molino, malgré la vive résistance allemande. S’il relevait de la compagnie A ou C, c’est dans un contexte qu’Évariste a peut-être subi sa blessure.

Selon Robert Tooley, l’historien du CYR, le bilan des pertes du CYR pour les 12 et 13 septembre s’élève à quatre officiers blessés, 11 tués et 34 blessés. Parmi ces hommes, on compte Évariste Lagacé. Le soldat est admis dans un hôpital militaire le 17 septembre et ne recevra son congé que le 11 octobre suivant.

Lagaceblessure

 

Les médailles d’Évariste

Le soldat Évariste Lagacé revient au pays, après un détour par la Hollande où le Carleton & York participe à la libération de quelques villages. Pour sa contribution à la défense du pays et sa participation à divers théâtres de guerre, Lagacé reçoit plusieurs décorations, inscrites dans son dossier militaire :

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Cinq des six médailles d’Évariste Lagacé ont été conservées. Il s’agit de la 1939-1945 Star, de la France & Germany Star, de la Médaille de la Défense 1939-1945, de la Médaille canadienne du volontaire (CVSM & Clasp) et de la War Medal 39-45.

Ces mêmes médailles ont été présentées au comédien Claude Legault, neveu d’Évariste Lagacé,  lors de son pèlerinage en Angleterre, en Italie et en Hollande dans le cadre de l’émission Qui êtes-vous? Cet épisode, diffusé une première fois sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé, fera l’objet d’une rediffusion au printemps sur les ondes d’ICI ARTV.

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Cinq des six médailles d’Évariste Lagacé . Dans l’ordre : la 1939-1945 Star, la France & Germany Star, la Médaille de la Défense 1939-1945, la Médaille canadienne du volontaire (CVSM & Clasp) et la War Medal 39-45.
Photo gracieuseté de M. Mario Grant.

 

Évariste Lagacé a quitté l’Angleterre pour l’Italie en mars 1944. Il a combattu dans la vallée de la Liri, puis sur la ligne Gothique. Il a été blessé par balles le 13 septembre.

Évariste Lagacé a compté parmi les survivants d’une campagne militaire négligée qui demeure méconnue aujourd’hui encore. Son histoire, à la fois unique, mais aussi semblable à celle de milliers d’hommes, s’est écrite sur le sol italien.

 

Évariste Lagacé

 

Sébastien Vincent

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent

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