Voici le deuxième article de notre série consacrée au parcours du soldat Évariste Lagacé.

Retrouvez la première partie ici :  Évariste Lagacé s’engage

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Le soldat Évariste Lagacé débarque en Angleterre le 26 décembre 1941. À cette époque, les troupes canadiennes représentent une force de quelque 125 000 hommes, comprenant trois divisions d’infanterie, une division blindée, une brigade de chars d’armée et un nombre considérable de troupes auxiliaires.

Lagacé apprend très rapidement les nouvelles venues d’Asie : la veille de son arrivée, ce jour de Noël 1941, des soldats canadiens sont tués à Hong Kong. Le moral des troupes canadiennes postées en Angleterre est affecté par la nouvelle. À Sussex, on avait envié le Royal Rifles à son départ pour l’Extrême-Orient, croyant cette mission plus propice aux terrains de golf qu’aux combats. 

Selon les états de service du soldat Lagacé, un problème de santé semble l’avoir affecté peu après son arrivée en Angleterre : Évariste est admis au Canadian Medical Center (CMC) de la 3e Division le 22 janvier 1942. Il n’en ressortira que le 31 janvier. 

 

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Lagacé aura peut-être raté la visite du général Montgomery : le 29 janvier 1942, le général britannique au caractère peu commode et à la forte personnalité visite le camp d’Aldershot.

 

Évariste Lagacé s’adapte aux conditions de vie en Angleterre

En Angleterre, le soldat Lagacé doit composer avec un style de vie frugal, comme la majorité des simples soldats. Le rationnement ne prévoit qu’un œuf par semaine. Le mouton, la saucisse « au brin de scie », selon l’expression des soldats, et les choux de Bruxelles composent souvent le menu. 

Pour se distraire, plusieurs soldats travaillent aux récoltes sur les fermes avoisinantes et rendent ainsi service aux agriculteurs anglais dont la main d’oeuvre est souvent partie à la guerre. Les hommes comme Lagacé sont sans doute ravis de renouer avec le travail de la terre, un métier qu’ils connaissaient avant leur engagement dans l’armée.

Lagacé ne tarde pas à réaliser qu’il se trouve sur un théâtre de guerre: le port obligatoire du masque à gaz, les cours donnés par la brigade des incendies d’Aldershot sur la façon d’éteindre les bombes incendiaires et la présence des abris contre les bombardements constituent autant d’indices que le pays est en état de guerre.

Un abri anti-bombardement, photographié au Musée militaire d'Aldershot. Photo : Frédéric Smith, juin 2014.

Un abri anti-bombardement, photographié au Musée militaire d’Aldershot. Photo : Frédéric Smith, juin 2014.

 

Au chapitre du moral, l’hiver 1941-1942 marque probablement la période la plus difficile de la guerre, tant il est rigoureux. Janvier et février 1942 sont encore plus froids, en Angleterre et dans le pays de Galles, que les mois correspondants de 1941 et un peu plus froids que janvier et février 1940.

Sans compter que la guerre prend une tournure qui n’arrange pas le moral des troupes pressées d’en découdre avec l’ennemi. En effet, une tentative d’invasion de l’Angleterre est de moins en moins probable, l’attention de Hitler étant concentrée sur le front Est, en Russie. La guerre que livrent les Américains au Japonais depuis l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941 ouvre un tout autre front aussi bien éloigné du Royaume-Uni.

Début 1942, les dangers d’une invasion allemande ont donc sensiblement diminué. L’entraînement des troupes canadiennes est entièrement réorienté vers une contribution directe à la ligne de défense de l’Angleterre, le long de la côte de Sussex, allant de la frontière du Hampshire à celle de Hastings.

 

Évariste Lagacé et la battle drill

Le soldat Lagacé débarque à temps en Angleterre pour être rapidement initié à la battle drill, partie intégrante de la réforme de l’entraînement imposée par les Britanniques à partir de la fin 1941. Tirant les leçons de la catastrophe de 1940 en France et à Dunkerque, plusieurs officiers britanniques avaient conclu qu’il fallait redonner au soldat anglais de l’initiative afin qu’il réagisse adéquatement dans un environnement opérationnel fluide. D’où l’introduction de la battle drill.

Cette technique d’entraînement vise à endurcir le soldat physiquement et psychologiquement, notamment en réalisant des parcours à obstacles artificiels et naturels, et à préparer aux combats à l’aide de simulations très réalistes. Des munitions réelles sont utilisées afin d’« immuniser » les troupes contre les effets négatifs des bruits, explosions ou blessures horrifiantes. L’entraînement, très dur, sert donc à tester la forme physique et la résistance psychologique.

Ce renouveau dans l’entraînement des troupes britanniques et canadiennes implique la préparation et l’exécution de grands exercices de simulation, afin de raffiner la préparation des soldats et de tester leur initiative et leur capacité à réagir devant l’imprévu.

Plusieurs exercices d’envergure ont lieu tout au long de l’année 1942 et au début de l’année 1943. Ce programme d’entraînement progressif est le plus complet jamais mis en œuvre par les troupes canadiennes en Grande-Bretagne, selon le lieutenant-général Crerar. Le soldat Évariste Lagacé y aura forcément participé.

Le programme doit débuter par l’entraînement individuel, puis s’orienter graduellement vers l’entraînement en sous-unité et en unité, jusqu’aux exercices de brigades puis de division au printemps, culminant en mai 1942 vers de grands exercices à l’échelle de tout le Corps Canadien.

Le Musée militaire d’Aldershot est hébergé dans les deux dernières baraques du camp ayant été conservées. Photo : Frédéric Smith, juin 2014.

Les événements se bousculent fin 1942

Le moral du soldat Lagacé et de ses compagnons d’armes est sans doute au plus bas au moment où les nouvelles du raid de Dieppe du 19 août 1942 parviennent à leurs oreilles. Des Canadiens-français ont participé à l’opération au sein des Fusiliers Mont-Royal et de la 2e Division d’infanterie canadienne.

L’opération est montée pour tester à la fois les procédures de manœuvres combinées et les défenses allemandes sur les côtes européennes, afin de savoir si un assaut amphibie est susceptible de conquérir un port défendu. Les Américains, et surtout les Soviétiques, réclamaient la création d’un deuxième front, et les Canadiens sont impatients de le réaliser.

Des 5000 militaires de l’Armée canadienne qui participent à cette opération d’une durée d’à peine neuf heures, seulement 2200 regagnent l’Angleterre. La polémique que suscite cette affaire au pays n’est pas de nature à mousser le moral des troupes canadiennes. On sait cependant que les leçons qu’on en tira ont grandement contribué au succès de l’invasion de 1944.

Les événements se bousculent. Ceux de novembre 1942 auront une incidence majeure sur le parcours d’Évariste Lagacé. Le succès de l’Opération Torch et de la libération de l’Afrique du Nord offre désormais un tremplin vers l’invasion de l’Italie d’ici quelques mois. Le 15 novembre, de 10 h 30 à midi, les cloches des églises se mettent à résonner à toute volée partout en Angleterre, célébrant la première grande victoire alliée de la Seconde Guerre mondiale: la libération de l’Égypte.

L’entraînement se poursuit en Angleterre. Selon ses états de service, Évariste Lagacé est muté en février 1943 au 7th C.I.R.U. (Canadian Infantry Reinforcement Unit). Il s’agit d’une nouvelle unité destinée au renfort des régiments en provenance des provinces maritimes. Les unités présentes dans ce Camp appartiennent aux Cape Breton Highlanders, North Nova Scotia Highlanders, West Nova Scotia Regiment, Carleton and York Regiment, North Shore New Brunswick Regiment et les Princess Louise Fusiliers.

Évariste Lagacé y retrouve possiblement des camarades du North Shore Regiment, unité à laquelle il aura été muté à quelques reprises au cours de son entraînement en Angleterre, comme en font foi ses états de service.

Évariste Lagacé est fréquemment muté à diverses unités, possiblement pour parfaire son entraînement ou participer à divers exercices de simulation.

Évariste Lagacé est fréquemment muté à diverses unités, possiblement pour parfaire son entraînement ou participer à divers exercices de simulation.

 

Évariste Lagacé se rapproche du front

L’invasion de la Sicile, le 10 juillet 1943,  marque pour un bon nombre de Canadiens la fin d’un séjour de près de quatre années en Angleterre, en leur fournissant enfin l’occasion de se mesurer à l’ennemi. En effet, la 1ere Division canadienne, dont le Royal 22e Régiment fait partie, ainsi que la 1re Brigade de chars sont appelées à combattre dans les rangs de la fameuse 8e Armée britannique. La prise de Messina, le 17 août 1943, scelle le sort de la Sicile. Puis le 4 septembre, les Alliés établissent une tête de pont au sud de l’Italie.

Le dossier militaire d’Évariste Lagacé est peu loquace sur la période allant de mars 1943 à février 1944, hormis quelques allés et retours entre le 7th C.I.R.U. et le North Shore Regiment. Membre de la 3e Division d’Infanterie canadienne, il s’attend sans doute à participer au prochain débarquement en Normandie, prévu d’ici quelques mois.

Or, son parcours prendra une tangente fort différente, sans qu’il ne soit possible d’en connaître les circonstances. Le 7 février 1944, sept officiers et 204 militaires du 7th C.I.R.U., dont Évariste Lagacé, quittent Aldershot pour participer aux combats en Italie. Lagacé quitte l’Angleterre le 19 février et s’embarque en direction de la Méditerranée. En chemin, il est muté au Carleton & York (CYR), régiment au sein duquel il évoluera jusqu’à la fin de la guerre.

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Jusqu’à son arrivée en Italie, le CYR est un régiment plutôt homogène, constitué presque exclusivement de militaires en provenance du Nouveau-Brunswick. La plupart des officiers et des hommes recrutés dans la même localité se connaissaient avant leur engagement, avaient été des voisins, voire avaient travaillé ensemble. 

Évariste Lagacé débarque en Italie le 3 mars 1944, après un voyage de deux semaines. La véritable aventure commence.

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Dans le prochain article de cette série, Sébastien Vincent abordera l’arrivée d’Évariste Lagacé en Italie et ses premiers combats au sein du Carleton & York Regiment. 

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Bibliographie des deux premiers articles de cette série

 CASTONGUAY, Jacques, Armand Ross et Michel Litalien, Le régiment de la Chaudière (1869-2004), Lévis, Le Régiment de la Chaudière, 2005, 729 p.

D’AMOURS, Caroline, Réévaluation d’une crise : les renforts d’infanterie du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale, Journal de l’Armée du Canada, 2012, p. 77-95.

KESHEN, Jeffrey A. Saints, Salauds et Soldats. Le Canada et la Deuxième Guerre mondiale, traduit de l’anglais par Pierre R. Desrosiers, Outremont, Athéna Éditions, « coll. Histoire militaire », 2009, 425 p.

STACEY, C. P., L’Histoire officielle de la participation de l’armée canadienne à la Seconde Guerre mondiale.  Vol I. Six années de guerre. L’armée au Canada, en Grande-Bretagne et dans le Pacifique, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1960, 652 p.

TOOLEY, Robert, Invicta – The Carleton and York Regiment in the Second World War, Fredericton, New Ireland Press, 1989, 471 p.

TREMBLAY, Yves, Instruire une armée. Les officiers canadiens et la guerre moderne (1919-1944), Outremont, Athéna, 2008, 380 p.

TREMBLAY, Yves, Volontaires. Des Québécois en guerre (1939-1945), Outremont, Athéna Éditions, « coll. Histoire militaire », 2007, 141 p.

Frédéric Smith

Frédéric Smith

Chargé de projets et historien au gouvernement du Québec. Conférencier, webmestre et éditeur adjoint du site Le Québec et les guerres mondiales. Il a publié La France appelle votre secours. Québec et la France libre, 1940-1945 (2012, Vlb éditeur), de même que trois autres ouvrages et plusieurs articles consacrés à divers aspects de l'histoire de la ville de Québec.
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