Voici la suite de notre série consacrée au parcours du soldat Évariste Lagacé, amorcée avec ces articles:

Évariste Lagacé s’engage

Évariste Lagacé en Angleterre

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Alors que l’on a surtout à l’esprit la contribution canadienne à la libération de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, l’effort et le sacrifice des Canadiens ayant participé aux opérations en sol italien de 1943 à 1945 passent à peu près inaperçus encore aujourd’hui.

Évariste Lagacé fait partie de ces oubliés, de ces négligés de l’Histoire.

Pourtant, la campagne d’Italie a constitué le nécessaire prélude à la campagne de libération de l’Europe de l’Ouest entamée avec le Débarquement de Normandie.

Assurément, la campagne d’Italie constitue le parent pauvre de l’histoire militaire. Pourquoi?

Tentons deux hypothèses rapides :

  • Pour le haut commandement allié et les politiciens, le théâtre d’opération en Italie a toujours passé au second plan au profit de l’offensive en France. Pour les Alliés, il était impératif d’envahir l’Allemagne au plus vite afin d’empêcher que la majeure partie de ce pays ne tombe aux mains des communistes.
  • Hollywood a peu mis en scène ce théâtre d’opérations alors que le Débarquement de Normandie a été chargé d’une symbolique forte. Il en est encore de même lors des commémorations. 

Cet oubli a marqué les combattants qui ont beaucoup souffert du désintérêt envers leur campagne. Nombreux sont ceux qui ont parlé d’un sacrifice inutile.

 

La campagne de Sicile et d’Italie avant l’arrivée d’Évariste

Pendant qu’Évariste Lagacé poursuit sont entraînement en Angleterre, les stratèges militaires alliés organisent l’invasion de la Sicile (opération Husky) qui débute dans la nuit du 9 au 10 juillet 1943. De Catane en Sicile, sous le bruit des obus, le journaliste de guerre Marcel Ouimet résume l’avancée des Canadiens dans un reportage diffusée à la radio de Radio-Canada le 3 septembre 1943[1]. L’Italie fasciste capitule le 25 juillet.

Les correspondants de guerre canadiens-français tel Marcel Ouimet ont produit de nombreux reportages à la radio de Radio-Canada durant la campagne d’Italie.

Les correspondants de guerre canadiens-français tel Marcel Ouimet ont produit de nombreux reportages à la radio de Radio-Canada durant la campagne d’Italie.

 

Une fois la Sicile conquise après 38 jours de vifs combats, les troupes alliées traversent le détroit de Messine, puis partent à l’assaut du sud de l’Italie le 3 septembre 1943. Les Allemands les y attendront, décidés plus que jamais à retarder la progression des Alliés.

La remontée de l’Italie constituera une épreuve difficile pour les combattants alliés qu’Évariste rejoindra bientôt. Le pays offre à l’occupant allemand un théâtre d’opérations propice à la défensive. Les opérations à venir s’avèreront lentes et causeront un nombre important de pertes, entre autres à cause de la topographie accidentée, de la météo capricieuse et de la résistance acharnée de l’ennemi allemand qui est fort aguerri dans les tactiques défensives.

Par ailleurs, les soldats subiront de nombreuses privations et souffriront de maladies telles la malaria, la diphtérie, la dysenterie, la jaunisse et l’hépatite, sans oublier le manque de sommeil, de nourriture et d’eau.

Fait cocasse, la mule servira les Canadiens en Italie, comme en témoigne un reportage de Marcel Ouimet diffusé le 10 février 1944[2]. L’animal sera surtout utilisé pour transporter de l’équipement, des hommes et des blessés.

Alors que les Canadiens atteignent en décembre 1943 la portion la plus étroite de l’Italie et que de durs combats se déroulent notamment à Casa Berardi, le nombre de pertes et de cas de troubles neuropsychiatriques sur le terrain explosent.

Dans les semaines qui précèdent l’arrivée d’Évariste en Italie, la situation militaire des Alliés est loin d’être idéale :

  • Les Allemands opposent une forte résistance. L’intensité des combats autour du mont Cassin rappellent les pires batailles de la Grande Guerre;
  • Pour les Alliés, l’espoir d’avancer de l’Italie vers l’Allemagne s’est vite amenuisé. Plutôt que d’entrer relativement aisément dans le « ventre mou » de l’Europe via l’Italie, les Alliés se heurtent aux obstacles les plus durs, au terrain le plus aride, au théâtre d’opérations le plus difficile qui soit.

 

L’arrivée du soldat Évariste en Italie

Le 19 février 1944, le soldat Lagacé s’embarque sur un navire de transport depuis Portsmouth. Le navire compte aussi sept officiers et 204 militaires du rang.

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Le 3 mars, Évariste arrive en Italie. Il est muté au régiment d’infanterie Carleton and York (CYR) qu’il rejoint au  sud-ouest de Villa Grande. Le CYR constitue avec le Royal 22e Régiment de Québec et le West Nova Scotia Regiment la 3e brigade d’infanterie canadienne. La brigade fait partie de la 1re Division canadienne d’infanterie placée sous le commandement du major-général Chris Vokes. La 1re Division relève de la 8e Armée britannique commandée par Bernard Montgomery. Outre la 1re Division d’infanterie, la 8e Armée comprend également la 5e Division britannique et la 1re Brigade blindée de l’armée canadienne.

Dans la vallée du Liri, Évariste s’apprête à connaître le feu pour la première fois.

Le dossier militaire d’Évariste Lagacé ne permet pas de retracer avec précision le détail des combats qu’il a menés. Pour s’en faire une idée la précise possible, il faut croiser certaines dates de son dossier militaire avec l’histoire militaire canadienne officielle ainsi que l’histoire du Carleton and York Regiment (CYR) publiée en 1989 par Robert Tooley sous le titre  Invicta. The Carleton and York Regiment in the Second World War.

Voici donc l’histoire des premiers combats qu’a sans doute connus Évariste sur le sol italien.

 

L’importance stratégique de la vallée du Liri

Lorsqu’Évariste joint les rangs du CYR en mars 1944, les troupes alliées piétinent aux portes de la vallée du Liri. Celle-ci consiste en un corridor naturel menant directement  à Rome via les plaines du Latium.

Le secteur constitue depuis janvier 1944 la scène des principales tentatives de poussées alliées. Les Allemands tiennent le secteur, notamment autour du mont Cassin (519 m) au sommet duquel se dresse un monastère bénédictin établi au VIe siècle. Autour du mont Cassin se concentre l’une des meilleures division de parachutistes allemands. Entre février et mai, les Alliés attaquent trois fois le mont Cassin. Ils sont repoussés à chaque fois.

Le mont Cassin en 1944. lieu de féroces batailles.

Le mont Cassin en 1944. lieu de féroces batailles.

Lors de l’arrivée d’Évariste dans la région en mars, les Allemands tiennent toujours le puissant bastion du mont Cassin. Décidés à tenir Rome, les Allemands ont édifié deux formidables lignes fortifiées défendues par la 10e Armée allemande : la ligne Gustav et, neuf milles derrière, la ligne Hitler.

Au début d’avril, l’essentiel de la 8e Armée britannique, incluant le CYR, se concentre devant l’entrée de la vallée du Liri. Sa mission? Briser ou contourner les lignes Gustav et Hitler, puis avancer pour prendre Rome. Le corps canadien attaquera la ligne Hitler.

Dans son Journal d’un aumônier militaire, le père franciscain Alphonse Claude-Laboissière, aumônier du Royal 22e Régiment, décrit la région : 

« Partout, on ne voit que tanks, camions, canons, etc. renversés et hors d’usage. Au carrefour des chemins, de nombreuses croix blanches indiquent les endroits où ont été enterrés soldats allemands et britanniques. Nous traversons plusieurs villes et villages qui ne sont plus qu’un amas de ruines. Des cadavres d’animaux de toutes sortes gisent encore partout dans les prés. Une puanteur s’élève de ces champs. Partout c’est la désolation et la ruine » 

Il dépeint la région de Cassino :

« La ville n’est plus qu’un amas de ruines. Pas une seule maison ne reste debout, les côtés de chemin sont pleins de mines allemandes et les maisons remplies de booby traps. La mort plane encore sur ces ruines qui ont été témoins de grandes batailles livrées ici la semaine dernière. Que de soldats morts sont encore ensevelis sous ces décombres. Une senteur nauséabonde s’en dégage. Du monastère qui dominait la ville, il ne reste plus rien ».

ItalieMontCassin

Le mont Cassin, en Italie, en juin 2014.
Image tirée de Qui êtes-vous?, ICI Radio-Canada Télé, 8 décembre 2014.


 

L’appel du général Alexander

Le 10 mai, le moral des troupes paraît bon, malgré la saison de la malaria qui sévit. Le général britannique Harold Alexander, commandant des troupes alliées en Italie, adresse un message aux troupes :

Les armées alliées se rassemblent maintenant en vue d’engagements décisifs dur mer, sur terre et dans les airs, afin d’écraser l’ennemi une fois pour toutes. De l’est à l’ouest, du nord au sud, nous allons bientôt frapper des coups qui amèneront la destructions finales des nazis et rétabliront la liberté de l’Europe et la paix pour nous tous. C’est à nous, soldats d’Italie, que revient l’honneur de porter le premier coup.

Nous allons détruire les armées allemandes en Italie. La lutte sera dure, acharnée et longue peut-être, mais vous êtes des guerriers et des soldats de haute valeur, qui, depuis plus d’un an, n’ont connu que des victoires. Vous avez le courage, la détermination et la compétence. Nous avons l’appui d’une aviation considérable et nous possédons beaucoup plus de canons et de chars que les Allemands. Aucune armée ne s’est battue pour une cause plus juste. C’est avec l’aide de Dieu que nous partons en campagne, confiants dans la victoire.

 

Évariste a peut-être entendu cet appel solennel.

 

L’attaque de la ligne Gustav

Le 11 mai, à 23 h, la bataille de Rome débute avec l’attaque de la ligne Gustav. Sous une épaisse brume, plus de 1 000 canons bombardent la ligne de défense allemande. Évariste, basé en réserve avec les hommes du CYR dans la région de Montesarchio – Sant’Agata, entend sûrement le tonnerre qui s’abat sur les troupes allemandes.

Le 14 mai survient l’attaque principale sur la ligne Gustav. Les chars alliés rencontrent une résistance acharnée. Il faut quatre jours d’âpres combats pour enfoncer la ligne Gustav.

Carte des opérations alliées en Italie. (Cliquer pour agrandir)

Carte des opérations alliées en Italie.
Source : Larousse.
(Cliquer pour agrandir)

 

Le lendemain, la seule partie de la ligne Gustav toujours aux mains des Allemands est un segment de la ville de Cassino et son monastère. Le feld-maréchal Albert Kesselring ordonne la retraite de la ligne Gustav. Ce jour-là, le CYR arrive à Pignataro en soirée, après un voyage marqué par la congestion sur les routes et le retard causé par la construction d’un pont sur la rivière Gari.

Le 16 mai, le CYR relève un bataillon indien à environ un mille de demie au nord de Pignataro. La nuit s’écoule sous le feu périodique des mortiers allemands. 

Le soir du 16, le CYR, traverse la Gari et prend position au nord de Pignataro. Il devra, en compagnie du Royal 22e Régiment (R22eR) et du West Nova Scotia Regiment (WNSR), s’emparer d’une croisée de chemins qui commande les approches de la Liri, puis occuper un point situé en aval de Pontecorvo. 

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Le prochain article de cette série se penchera sur la participation du soldat Lagacé à l’assaut de la ligne Hitler.

 

NOTES

[1] http://archives.radio-canada.ca/guerres_conflits/seconde_guerre_mondiale/dossiers/1558/

 

[2] http://archives.radio-canada.ca/guerres_conflits/seconde_guerre_mondiale/clips/10549/ (10 février 1944)

Sébastien Vincent

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent

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