Voici la suite de notre série consacrée au parcours du soldat Évariste Lagacé, amorcée avec ces articles:

Évariste Lagacé s’engage

Évariste Lagacé en Angleterre

Évariste Lagacé en Italie

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Kesselring a fait ériger la ligne Hitler durant l’hiver. La série de fortifications située à neuf milles derrière la ligne Gustav qu’elle constitue doit barrer le passage aux troupes qui auraient percé la ligne Gustav.

Ancrée dans le mont Cairo, la ligne Hitler franchit la vallée de la Liri en face des villages de Piedimonte, d’Aquin et de Pontecorvo. Sa force réside notamment dans sa formidable barrière de béton et d’acier qui doit servir de centres de résistance antichars. À chaque 500 pieds est enfoui dans le sol un blockhaus de béton de trois pieds d’épaisseur, renforcé d’un blindage d’acier. Chaque blockhaus comprend deux étages :  le premier consiste en une salle de repos, le second est réservé à l’observation et au tir des pièces.

La ligne Hitler, par Charles Comfort. Huile sur toile 101,6 x 121,7 cm Peint en 1944 Collection d'art militaire Beaverbrook Musée canadien de la guerre 19710261-2203

La ligne Hitler, par Charles Comfort.
Huile sur toile 101,6 x 121,7 cm
Peint en 1944
Collection d’art militaire Beaverbrook
Musée canadien de la guerre 19710261-2203

Le 17 mai, vers 19 heures, Évariste et le CYR doivent atteindre, puis franchir l’Aquino, seul obstacle antichars naturel entre la Gari et la Liri, pour ensuite donner contre la ligne Hitler. Supportés par le Three River Regiment, ils rencontrent peu d’opposition et font 12 prisonniers.

Le CYR compte deux blessés et deux tués lors de ce déplacement, dont le soldat Lagacé… Léonard de son prénom!

Le même jour, les unités britanniques prennent possession de Cassino, dévastée, tandis que le drapeau polonais flotte enfin sur les ruines du monastère bénédictin du mont Cassin. Pour souligner la violence des combats qui s’y sont déroulés, on a donné le nom de « Verdun du théâtre d’opérations italien ». C’est dire.

Le 19 mai, à 8 heures, débute en plein brouillard la première phase de l’attaque contre la ligne Hitler. Le CYR et le R22eR, supportés par le 51e Royal Tank Regiment, avancent vers la ligne Hitler après un barrage d’artillerie. Ils prennent ensuite la route Pontecorvo-Aquino, malgré un barrage nourri d’artillerie et de mortier de type Nebelwerfer.

Le feu ennemi gronde le reste de la journée et la nuit suivante. Les hommes sont cloués au sol. Devant, les barbelés et les blockhaus de la ligne Hitler offrent un obstacles infranchissables, pour l’instant du moins. Les hommes du CYR tentent d’abattre des francs-tireurs allemands camouflés dans les arbres et de détruire les nids de mitrailleuses. Les canons antichars allemands dissimulés sous les oliviers anéantissent les blindés canadiens. L’ordre de repli est finalement donné au CYR. Le bilan des pertes pour le régiment s’élève à un officier tué, huit autres hommes tués et 20 blessés. 

Les 20 et 21 mai, Évariste et le CYR se réorganisent. Le CYR effectue des patrouilles de reconnaissance et se prépare à la dernière phase de l’attaque de la ligne Hitler.

 

L’attaque finale

Le 21 mai, les mortiers et l’artillerie allemandes pilonnent constamment la zone occupée par le CYR.

Le lendemain, à 10 heures, le régiment avance vers l’ennemi avec ordre d’engager le feu et de pénétrer la ligne Hitler, si possible. À mesure que l’unité approche de la ligne, les tirs gagnent en intensité. L’objectif est finalement atteint à la mi-journée, sauf en ce qui a trait à la pénétration dans la ligne.

Le 22 mai, à 5 heures, la brume recouvre le champ de bataille. L’attaque finale de la ligne Hitler débute par un bombardement préliminaires de 800 pièces sur les positions allemandes. Il durera 72 heures.

Une heure plus tard, toujours sous la brume, la 3e brigade, dont le CYR, doit ouvrir une brèche dans la ligne Hitler. Bénéficiant du support du Royal Tank Regiment, les hommes avancent à travers les hauts épis de blé jusqu’aux réseaux de barbelés de la ligne de défense. Ils essuient un barrage défensif très violent.

Chaque compagnie du CYR reçoit un objectif. Il s’avère difficile de suivre Évariste ici, car on ignore la compagnie à laquelle il appartient.

Sous le feu incessant des canons de 88 mm, des mitrailleuses et des blindés allemands, le CYR rejoint la route de Pontecorvo-Aquino, puis pénètre les lignes ennemies après avoir traversé plusieurs réseaux de barbelés et tiré contre les nids de résistance allemands.

Sous la pluie, les hommes aperçoivent un champ de Churchill en flammes et de casemates réduites au silence. Vers 17 heures, il pleut à torrent. L’attaque reprend pour consolider la position dans la brèche durement gagnée. L’infanterie avance tandis que les grenadiers allemands, acharnés, résistent.

Une heure plus tard, la brèche dans la ligne de défense allemande est solidement établie. L’objectif est atteint. La bataille est terminée. Des chars en flammes jonchent le terrain. Le paysage est sinistre. Le CYR se concentre ensuite dans une zone près de la Liri, au sud-est de Pontecorvo.

Quelle sera l’étape suivante pour Évariste et les troupes alliées? Il faudra traverser la rivière Melfa. Celle-ci constitue le premier obstacle se trouvant derrière la ligne Hitler tout juste percée à prix fort. Les Allemands pendant ce temps se replient pour éviter d’être pris au piège dans la vallée par la poussée américaine à l’ouest.

La Melfa est franchie sous quelques tirs allemands. Les combats importants pour la vallée du Liri sont terminés. L’opération devient une poursuite de l’ennemi allemand qui évacue la vallée de la Liri tout en retardant l’avance de la 8e Armée par des bombardements d’artillerie, des tirs de mitrailleuses et des embuscades par des groupes cachés dans les bois. La route vers Rome est maintenant ouverte.

Les troupes canadiennes avançant entre les lignes Gustav et Hitler. 24 mai 1944.

Les troupes canadiennes avançant entre les lignes Gustav et Hitler.
24 mai 1944.

La prise de Rome le 4 juin par les troupes américaines ne signifie pas la fin des affrontements en Italie. Elle constitue cependant un symbole fort : elle devient la première des trois capitales de l’Axe à tomber aux mains des Alliés.

Deux jours après la prise de Rome, les troupes alliées débarquent en Normandie. Il faut maintenant plus que jamais que les Alliés continuent d’immobiliser les troupes allemandes en Italie.

Entre le 15 mai et le 4 juin 1944, les Canadiens ont perdu plus de 3 300 hommes dont près de 800 tués.

En mai seulement, le CYR a perdu 171 hommes tout rang confondu, dont deux officiers tués, 4 officiers blessés, 32 hommes tués et 138 autres blessés.

Évariste a franchi la ligne Hitler. Il a survécu au feu ennemi.  

On le retrouvera quelques semaines plus tard devant la ligne Gothique…

Dans les jours qui suivent la prise de Rome, la 8e Armée, dont le Carleton and York (CYR), remonte la vallée du Tibre jusqu’à Arezzo et Florence. Évariste et les hommes du CYR connaissent sans doute une avancée difficile parmi les vignobles et les champs de mais de l’est de la Toscane. À l’aide de mines et de solides mouvements d’arrière-garde, les Allemands gagnent du temps afin de renforcer leurs défenses situées au nord.

Après la chute de Rome, le feld-maréchal Kesselring expédie des formations intactes sur la ligne Gothique, laquelle constitue un solide système de défense aménagé le long des Apennins, depuis Pise jusqu’à Rimini. Il compte ainsi bloquer les Alliés pendant l’hiver 1944-1945.

Évariste et ses frères d’armes s’apprêtent maintenant à attaquer l’ultime ligne de défense allemande en Italie.

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Le dernier article de cette série se penchera sur la participation du soldat Lagacé à l’assaut de la ligne Gothique de même que sur les blessures qu’il y subira.

Sébastien Vincent

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent