Gaston Auger : enrôlé à 16 ans, prisonnier de guerre à 17

Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

Ce texte a d’abord paru dans La Grenade, revue régimentaire des Fusiliers Mont-Royal.

Gaston Auger, ex-soldat des Fusiliers Mont-Royal, n’a jamais connu l’adolescence.

Enrôlé à 16 ans, il fut sans aucun doute l’un des plus jeunes prisonniers canadien de la Seconde Guerre mondiale, à l’âge de 17 ans. Aujourd’hui âgé de 87 ans, Auger n’oubliera jamais la journée du 14 août 1944 alors qu’à peine arrivé en Normandie, il fut capturé par les Allemands et le demeura pendant neuf longs mois.

Au début d’août 1944, le Maréchal Montgomery brûlait d’atteindre Falaise afin d’accélérer ainsi l’effondrement ennemi en Normandie, amorcé depuis le 6 juin. Le 3 août, le plan élaboré par le Lieutenant général Guy Simonds fut accepté et le début de l’opération fut fixé au 7 août.

Dans un premier temps, l’attaque fut une remarquable réussite, mais le 10, elle s’arrêta à moitié chemin et les Canadiens durent alors monter une seconde opération d’envergure s’ils voulaient s’emparer de Falaise. Des renforts, dont faisait partie le Soldat Gaston Auger, étaient venus combler quelques vides, mais les effectifs des Fusiliers Mont-Royal étaient encore insuffisants. Malgré tout, le 11, les FMR allèrent relever le RHLI (Royal Hamilton Light Infantry) aux environs de Haut Mesnil, en bordure de la route Caen-Falaise (Nationale 158).

C’est ainsi que vers 3 heures le 14 août, la brigade ordonna aux Fusiliers d’attaquer sans retard la Commanderie, hameau fortement défendu par les Allemands sur les bords de la rivière La Laize, près du bourg de Clair Tizon.

Le Régiment se lança à l’attaque au point du jour. Dès le départ, un formidable feu de mitrailleuses s’abattit sur les assaillants, en touchant quelques-uns. L’objectif était de s’emparer d’un groupe de maisons situé sur une hauteur. Pour l’atteindre, il fallait traverser une vallée que balayaient les feux croisés, augmentant les pertes. Mais les hommes des FMR continuèrent d’avancer et deux compagnies de Fusiliers atteignirent l’entrée du village et commencèrent à occuper les maisons les plus éloignées.

Malheureusement, des blindés allemands, accompagnés de quelques centaines de fantassins contre-attaquèrent et se répandirent dans le village en tirant à bout portant, démolissant les maisons et allumant, un peu partout, des incendies. Trente-cinq Fusiliers, dont le Capitaine Pierre Turgeon, le Lieutenant Pauzé, le Sergent Lefebvre et le Soldat Gaston Auger furent capturés. 

Gaston Auger, Fusilier Mont-Royal

Gaston Auger, Fusilier Mont-Royal

Le 28 août, son père recevait l’inquiétant télégramme suivant : « Le ministre de la Défense nationale regrette profondément vous informer Soldat Joseph Eusèbe Gaston Auger, D126958, officiellement porté disparu au combat, 14 août 1944. STOP. Lorsque nous recevrons des renseignements supplémentaires, nous vous les transmettrons aussitôt. Le Directeur des Archives militaires ».

Ce n’est que le 14 novembre, trois mois plus tard, que la famille Auger reçut la nouvelle que Gaston était toujours vivant, mais prisonnier. 

 Dans un autre télégramme, le même Directeur des Archives militaires faisait savoir à M. Napoléon Auger : « Ministre de la Défense nationale a été informé par le Comité international de la Croix-Rouge, à Genève, en Suisse, Soldat Joseph Eusèbe Gaston Auger, D126958, antérieurement porté disparu au combat, maintenant porté prisonnier de guerre au Camp Stalag 7A, en Allemagne, prisonnier de guerre numéro 86185 STOP. Si nous recevons des renseignements supplémentaires, nous vous les transmettrons aussitôt. Le Directeur des Archives militaires. »

Pour Gaston Auger, commença le 14 août 1944 un calvaire qui devait durer neuf mois.

Avec d’autres prisonniers, il dut entreprendre une longue marche forcée jusqu’à des wagons de bestiaux devant le conduire jusqu’en Allemagne où il fut interné un certain temps au Camp Stalag 7A, avant d’être transféré au Camp Stalag 12 A.

Pendant cette marche forcée, les détenus marchèrent en formation jour et nuit, ne s’arrêtant que quelques minutes par jour. Ce qui l’a le plus révolté, c’est que même s’ils s’étaient regroupés de façon à ce que l’on puisse voir les lettres P.O.W. (Prisonners of War, ou si l’on aime mieux Prisonniers de Guerre) du haut des airs, ils furent néanmoins canardés par l’aviation américaine.

Erreur fatale ou fusillade voulue, étant donné que souvent, dans ce genre de marche, les Allemands en retraite se servaient de prisonniers comme boucliers pour glisser hommes et matériel au milieu? Auger n’en sait rien, si ce n’est qu’il a vu un de ses camarades, un soldat du nom de Lepage, originaire de Québec, se faire ainsi tuer sous ses yeux par un tir ami.

« Avoir échappé à la mort sur le champ de bataille et à la mitraille allemande pour se faire ainsi tuer bêtement par un tir ami, je trouve cela bête et je n’arrive pas à me l’expliquer », nous confia-t-il lors de l’entrevue qu’il nous accorda chez lui, près de 70 ans plus tard.

Gaston Auger n’en oublie pas non plus ses neuf mois de captivité et les souffrances qu’ils lui ont causées. Plus la guerre avançait, plus évidemment les vivres venaient à manquer, tant pour les prisonniers que pour leurs gardiens. De la « soupe aux choux sûrs », Gaston Auger en a tant mangé qu’encore aujourd’hui, il ne peut pas tolérer ni même regarder et encore moins manger quelque chou que ce soit.

Mais ce sont surtout les poux qui l’ont fait cruellement souffrir. Et le froid. Il n’avait pas de bas et il devait entourer ses pieds de guenilles avant de chausser ses bottes. Couvert de plaies, il dût être soigné, mais le moyen employé pour combattre les poux était plus que rudimentaire. En effet, on lui donnait du papier crêpé pour mettre sur sa peau en dessous de ses vêtements. « Je pouvais voir les poux courir sur ma peau ». Supplice qu’il n’oubliera jamais.

Son supplice fut terminé lorsque les troupes américaines libérèrent son stalag, que ses gardiens avaient abandonné. Auger fut rapidement rapatrié en Angleterre, le 12 mai 1945.

Le 15 mai, une semaine après la fin officielle de la Seconde Guerre mondiale, la famille Auger recevait à Montréal, un télégramme du Directeur des archives militaires à Ottawa, un télégramme confirmant sa libération et son arrivée au Royaume-Uni trois jours auparavant. Ce qu’Auger confirma lui-même le lendemain dans un télégramme à sa famille acheminé via la Croix-Rouge dans lequel il lui disait que parvenu en Angleterre, il se portait très bien dans les circonstances, mais passerait une semaine à l’hôpital pour se rétablir avant de revenir au Canada dans un avenir rapproché.

Revenu au pays, Gaston Auger fréquenta Aline Goulet avant de finalement l’épouser en 1952. En 2012 le couple célébrait son 60e anniversaire de mariage. De cette union sont nés quatre filles et un garçon et le couple a maintenant neuf petits-enfants et un arrière-petit-enfant.

Entre-temps, Auger, que sa captivité n’avait pas privé de son goût de l’aventure s’était engagé, peu après son retour au pays, dans la marine marchande auprès de différentes compagnies, entre autres sur des pétroliers d’Esso Imperial. C’est ainsi que sur ces navires il a abordé en Europe, en Asie, en Afrique, en Chine et dans plusieurs pays d’Amérique latine, notamment l’Argentine et le Vénézuéla.

Par la suite, c’est comme mécanicien et débosseleur pour la compagnie d’autobus Voyageur qu’il a fait carrière pendant près de 40 ans.

Durant tout ce temps, Gaston Auger n’a pratiquement jamais parlé de son expérience de prisonnier de guerre, pas plus à sa femme et sa famille qu’aux autres.

Il a toutefois conservé précieusement quelques souvenirs de sa carrière militaire, par exemple quelques photos, copie des télégrammes envoyés à ses parents pour annoncer sa capture puis sa libération, un brassard nazi abandonné par ses gardes le jour où il a quitté le stalag, la plaque de métal qu’il devait porter comme prisonnier et surtout la Grenade des Fusiliers qu’il portait sur son béret ainsi que la badge au nom des Fusiliers qu’il portait sur la manche de sa vareuse.

Ce n’est que lorsqu’il a aménagé il y a quelques mois avec son épouse, dans une luxueuse résidence pour personnes âgées que pour la première fois, il a trouvé un interlocuteur qui l’a mis assez en confiance pour qu’il accepte de parler de son expérience d’adolescent-soldat.

L’ex-Sergent-major André Baril habitait lui-même à cet endroit depuis quelque temps. En ayant parlé à son frère, le Général Maurice Baril, ancien chef d’État-major des Forces armées canadiennes, celui-ci l’incita à persuader son voisin de raconter son expérience pour qu’elle figure au palmarès historique des Fusiliers Mont-Royal.

André Baril et Auger se lièrent rapidement d’amitié et s’il faut croire Mme Auger, « Gaston lui en a dit davantage sur son expérience militaire et de prisonnier de guerre en une heure qu’à moi en un demi-siècle de mariage ».

Ce refus de s’épancher est considéré comme normal non seulement par André Baril mais par le Caporal Romain Huon, qui, près de 70 ans après Auger porte fièrement la Grenade sur son béret. Revenu quant à lui de l’Afghanistan où il a été blessé, Huon, qui nous accompagnait comme photographe au moment où nous avons interviewé Auger pour « La Grenade » n’aime pas, lui non plus, s’épancher sur son expérience.

Les trois hommes ont d’ailleurs vite sympathisé, car croient-ils, « seuls ceux qui ont passé par là peuvent comprendre notre vécu ». D’où la raison, croient-ils, qui explique que peu de vétérans acceptent de parler de leur expérience ou que ceux qui le font prennent des années avant de pouvoir en parler en public.

Chose certaine, de dire Auger, lorsqu’il s’est enrôlé, en 1943, à l’âge de 16 ans seulement, le patriotisme ou l’idéologie n’y était pas pour grand-chose. Membre d’une famille à revenus modestes, qui comptait dix enfants, quatre filles et six garçons, Gaston voulait suivre les traces de son frère Rolland, plus âgé que lui, qui s’était enrôlé au début du conflit.

« Je voulais faire comme lui. Je m’enrôlais pour l’aventure, même pas pour les filles. À 16 ans, dans le Québec de l’époque, on ne pensait pas à cela ». Mais « voir du pays, vivre la vie de soldat », ça oui. Bien sûr, il avait entendu parler de Dieppe et savait que la guerre ne serait pas un jeu, mais dans le fond, ça ne l’effrayait pas. Il n’a jamais songé à la mort, du moins tant qu’il n’a pas été plongé dans l’enfer de Falaise. « La peur, à 16 ans, on ne connaît pas cela ».

Enrôlé à 16 ans, sa mère força l’armée à le retourner à la maison, « car je n’avais pas l’âge ». Quelques semaines plus tard, avec la permission de sa famille, il retournait toutefois au camp de  Farnham avec « The Kent Regiment » un régiment ontarien, pour être finalement envoyé en 1944 en Angleterre et de là, versé aux Fusiliers Mont-Royal « Moi et mes camarades, on arrivait comme renforts, on ne savait pas à quel régiment on serait affecté. Dans le fond, je suis arrivé aux Fusiliers par hasard ».

Ayant pris connaissance de son récit, le Général Baril a tenu à féliciter les deux hommes qui font ainsi connaître cette expérience unique à ceux qui portent aujourd’hui la Grenade et continuent soixante-dix ans après Auger, d’en faire un régiment qui « ne recule jamais! »

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat