Il y a 60 ans, la fin de la Guerre de Corée

Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

Cet article reprend le contenu d’un cours donné durant l’hiver 2012 à Drummondville, dans le cadre de l’Université du Troisième âge de l’Université de Sherbrooke.

Le 24 juin 1950, jour de la Saint-Jean et fête nationale de tous les francophones du Canada, personne ne se doutait, au Québec, qu’une guerre éclaterait le lendemain, dans un pays surnommé « le pays du matin calme », la Corée, dont la plupart des gens n’avaient jamais entendu parler.

Lorsque cette guerre prit fin, en juillet 1953, à la suite d’un armistice qui n’a toujours rien réglé, on parla d’une « guerre qui a traîné en longueur », d’une « guerre sans vainqueur », ou encore d’une guerre « sans issue », à moins que cela ne soit « la petite guerre qui a empêché la grande guerre », en mettant fin aux ambitions démesurées des dirigeants d’alors du Kremlin.

Au total, 26 791 Canadiens ont servi dans les forces armées durant la guerre de Corée. Un autre contingent de 7 000 hommes est venu s’ajouter aux effectifs sur le théâtre des opérations, entre le cessez-le feu et la fin de 1955, alors que le dernier militaire canadien a été rapatrié. Environ le tiers des combattants canadiens étaient des francophones.

Le nombre de pertes au combat, morts et blessés, des forces de l’ONU se chiffre à 490 000. De ce nombre, 1 558 étaient des Canadiens, dont 516 morts au combat.

La Corée est une péninsule comprise entre la Mer du Japon (également connue sous le nom de Mer de l’Est) et la Mer Jaune, partagée entre deux entités politiques : la Corée du Nord et la Corée du Sud. Son histoire est marquée de conquêtes successives. Longtemps dominée par la Chine, la péninsule passa aux mains des Japonais en 1910, après la guerre sino-russe.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les chefs d’État de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de la Chine nationaliste se rencontrèrent pour décider du sort du Japon et des territoires qu’il avait conquis une fois les hostilités terminées. Dans leur déclaration publique au Caire en novembre 1943, ils promirent qu’en temps opportun, la Corée deviendrait libre et indépendante.

Toutefois, lorsque le Japon capitula en 1945, après que les États-Unis y eurent largué leur bombe atomique, l’Union soviétique, qui n’avait pas fait partie de la Conférence du Caire, occupait le nord de la Corée, tandis que les États-Unis en contrôlaient le sud.

Le 38e parallèle fut choisi comme ligne de démarcation. À l’époque, on prévoyait que l’occupation serait temporaire et qu’un pays unifié et indépendant serait éventuellement formé.

Malheureusement, malgré la victoire alliée de 1945, la paix ne régna pas pour autant dans le monde. Les alliés occidentaux se trouvèrent bientôt engagés dans une nouvelle lutte, cette fois-ci contre leur ancien allié, l’Union soviétique.

Ce qui fit qu’à mesure que la Guerre froide se transformait en conflit permanent, le 38e parallèle devint, en Corée, la frontière permanente entre le sud et le nord de la Corée. Au Nord, les Soviétiques avaient établi un régime communiste qu’ils alimentaient en armes. Dans le Sud, les États-Unis avaient favorisé l’établissement d’une démocratie chancelante.

De péripéties en péripéties, la République de Corée (du Sud) fut formée et reconnue officiellement par l’assemblée générale de l’ONU. L’Union soviétique répliqua en créant la République populaire de Corée (du Nord). Les troupes soviétiques et américaines se retirèrent mais les incidents de frontières furent nombreux entre les deux Corées.

Puis, finalement, le 25 juin 1950, les Nord-Coréens lancèrent une invasion en force contre le territoire sud-coréen.

Le Conseil de sécurité de l’ONU ordonna à la Corée du Nord de se retirer immédiatement au-delà du 38e parallèle. Les Nord-Coréens refusant d’obéir, dès le 30 juin, le président des États-Unis, Harry Truman, décida d’envoyer des troupes en Corée. En plus des États-Unis, d’autres pays de l’ONU décidèrent de faire de même et les troupes de l’ONU furent placées sous le commandant du général Douglas MacArthur, dont le quartier général était situé à Tokyo, au Japon.

Le gouvernement canadien, bien que d’accord avec les actions déployées, n’était pas alors en moyen d’envoyer des troupes immédiatement dans cette région éloignée.

Finalement, le 12 juillet 1950, les contre-torpilleurs Cayuga, Asthabaskan et Sioux furent envoyés dans les eaux coréennes et placés sous les ordres de l’ONU. L’Escadron no 426 fut mis à l’aide au transport aérien entre la base aérienne McCod, dans l’État américain de Washington et celle de Hanedaa, près de Tokyo au Japon.

Le 7 août 1950, le gouvernement canadien décida de l’envoi d’une brigade en Corée. Celle-ci serait formée de trois bataillons, deux venant de régiments anglophones, le Royal Canadian Regiment (RCR) et le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI) et enfin un troisième, nouveau bataillon formé par le Royal 22e Régiment, sous le commandement d’un ancien commandant des Fusiliers Mont-Royal, le lieutenant-colonel Jacques Dextraze. Incidemment, quelque 350 des membres de ce nouveau bataillon du Royal 22e Régiment avaient déjà servi au sein des Fusiliers Mont-Royal.

Des mitrailleurs Bren du Royal 22e Régiment en Corée.
ID #21004 Credit: P.E. Tomelin / National Archives of Canada / PA-141868

On envoya également en Corée un régiment d’artillerie, le Royal Canadian Horse Artillery (RCHA), ainsi que l’Escadron C du Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians), le 37e Escadron de campagne du Génie canadien, l’Escadron de transmission de la 25e Brigade d’infanterie canadienne, la 54e Compagnie de transmission de l’intendance canadienne et la 25e Ambulance de campagne du Service de santé canadien.

Le 25 novembre 1950, le Princess Patricia Canadian Light Infantry se dirigea vers la Corée avec un effectif de 927 hommes. Envoyé au front plus tôt que prévu, le bataillon subit ses premières pertes sur les champs de bataille dès le 22 février 1951. Il s’agissait des premières pertes canadiennes au combat depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En février 1951, alors que les hommes du Royal 22e Régiment s’entraînaient à Fort Lewis, aux États-Unis, dans l’État de Washington, un jeune officier aviateur canadien-français, le lieutenant de section (capitaine d’aviation) J. Omer Lévesque devenait le premier aviateur canadien décoré par les autorités américaines pour services distingués durant la guerre de Corée. 

Lévesque, qui avait déjà abattu quatre avions allemands durant la Seconde Guerre mondiale, fut le premier Canadien à abattre un MIG-15, de fabrication soviétique, en Corée. En plus de l’Air Medal américaine, Lévesque se mérita également la Distinguished Service Cross américaine. Promu plus tard colonel honoraire d’une escadrille canadienne, Lévesque devait décéder en 2006. Un autre pilote québécois, le lieutenant de section (capitaine d’aviation) Claude A. Lafrance, de Loretteville, se signala en abattant lui aussi un MIG-15.

Pendant ce temps, une violente polémique opposa, au printemps 1951, le président américain Harry Truman au général Douglas MacArthur, qui, désireux d’en finir, voulait porter le combat à l’intérieur de la Chine rouge, ce qui aurait pu provoquer un conflit mondial. Malgré le fait que MacArthur fut un grand héros et stratège militaire, le pouvoir civil, comme il se devait, l’emporta et le général MacArthur fut rappelé aux États-Unis et mit fin à sa longue et glorieuse carrière militaire qui avait débuté comme le plus jeune général américain sur les champs de bataille durant la Première Guerre mondiale,

Finalement, le 4 mai 1951, le Royal 22e Régiment, sous le commandement du lieutenant-colonel Jacques Dextraze, mettait le pied sur le sol coréen. Quelques jours plus tard, le 22e connaissait ses premières pertes en Corée, alors qu’un camion quitta la route, tuant un sergent et blessant sérieusement deux hommes.

Mai n’était pas terminé, que le régiment avait déjà subi son baptême de feu. En quelques jours, les hommes du 22e avaient progressé de 24 kilomètres en territoire ennemi. Le 1er juin, le bataillon fut relevé par des troupes américaines mais malheureusement, le 8 juin, une grenade échappée par mégarde fit 23 blessés, dont deux officiers.

Au cours de juillet, trois officiers, un sous-officier et deux soldats du Royal 22e perdirent la vie au combat pendant que le capitaine Pat Tremblay se méritait la Croix militaire (MC). Tremblay, observateur des lignes ennemies à bord d’un avion de reconnaissance américain, sauva la vie du pilote blessé et réussit à poser l’appareil indemne sur une base américaine, bien que n’ayant jamais piloté, en prenant les commandes de l’avion et suivant les conseils du pilote qui, par moments, reprenait conscience malgré ses blessures.

À compter du 12 septembre, le 22e devait se faire remarquer. Lors d’une patrouille, le lieutenant André Therrien se mérita la Croix militaire (MC) tandis que le caporal Jean-Girard Ostiguy et le soldat Roméo Gagnon se méritaient la Médaille militaire (MM) lors du plus dur engagement du régiment depuis son arrivée en Corée. Trois membres du régiment furent tués et 18 autres blessés durant cette période.

Les jours suivants furent relativement calmes mais le 13 octobre, bien que blessé, le sergent Samuel Sommerville se mérita la Médaille militaire en repoussant deux patrouilles ennemies. Le 21, une mine tua instantanément un lieutenant et blessa quatre soldats et le 23, opposée aux Chinois, une compagnie perdit sept hommes, dont un tué.

À la fin de novembre, le régiment fut impliqué dans un combat demeuré célèbre dans l’histoire du conflit coréen, celui de la Côte 355, occupée par les Américains et soumise à un feu d’artillerie intense de la part de l’ennemi. Le 23, les Chinois réussirent à s’emparer de la majeure partie de cette côte, stratégiquement importante et dont la perte aurait constitué une grave menace à la force de l’ONU en permettant à l’ennemi de contrôler la voie latérale qui traversait le secteur américain et rendu les positions des Canadiens intenables.

Mais les Canadiens et leurs alliés tinrent bon et reprirent le contrôle de la Côte 355 et de la Côte 227 voisine. Le combat acharné dura quelque 120 heures mais le Royal 22e y perdit 49 hommes, dont 15 tués ou faits prisonniers.

Sept membres du Royal 22e Régiment se méritèrent des honneurs suite à ce combat. Le major Réal Liboiron reçut l’Ordre du Service distingué (DSO), le caporal Léo Major et le lance-caporal Joseph-Paul André Harvey furent décorés de la Médaille de la Conduite distinguée (DCM), tandis que les lieutenants Raymond McDuff et Walter Nash ainsi que les caporaux Daniel Prud’homme et Earl Istead furent cités à l’ordre du jour.

Un peu plus tard, au printemps 1952, les lieutenants-colonels Jacques Dextraze et Gaston Vallée furent nommés Officiers de l’Ordre de l’Empire Britannique (OBE), le capitaine R. Leclerc et le lieutenant J. P. A. Therrien reçurent la Croix militaire (MC), le sergent A. Beaudin, le caporal D. Cormier et le soldat E. Asselin reçurent la Médaille militaire (MM). Pour sa part, le capitane Louis Drapeau fut décoré de l’Air Medal américaine et le lieutenant J. F. O. Plouffe, de la Distinguished Service Cross. Par ailleurs, pas moins de 21 membres de l’unité furent cités à l’ordre du jour.

Entre-temps, le 13 décembre 1951, le lieutenant-colonel Dextraze était remplacé par le lieutenant-colonel Gaston Vallée à la tête de son bataillon, tandis qu’on l’envoyait suivre un cours au collège d’état-major à Kingston en vue d’une promotion future.

Du début de l’année 1952 à la fin des hostilités en 1953, le Royal 22e Régiment, comme toutes les autres unités canadiennes d’ailleurs, devait consolider ses positions, pour garder l’ennemi à distance et s’efforcer de dominer la zone neutre.

La guerre devint une guerre de raids et de contre-attaques, de patrouilles sans fin. Il n’y eut pas de grandes batailles, ni d’opérations d’envergure : la fin des hostilités reposait entre les mains des négociations dans la ville coréenne de Panmunjom.

Malheureusement, les pertes du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment furent lourdes, quatre de ses officiers et 39 sous-officiers et soldats perdant la vie en Corée. Cent trente-sept officiers et hommes du bataillon furent blessés.

Au printemps de 1952, ce fut au tour du 1er Bataillon du Royal 22e Régiment, commandé par le lieutenant-colonel Louis-Frémont Trudeau, de se rendre en Corée. Contrairement au 2e Bataillon, le 1er Bataillon comptait beaucoup moins de vétérans avec une expérience pratique des champs de bataille que le 2e. De plus, n’ayant pas bénéficié d’un entraînement à Fort Lewis, il était beaucoup moins bien entraîné pour le type de guerre qui se déroulait en Corée que le 2e.

Son aumônier, le capitaine-abbé Gérard Fortin, fut toutefois décoré de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE), dont il fut fait membre, notamment pour avoir assumé ses responsabilités sous le feu de l’ennemi durant 67 heures d’affilées à une température de 102 F.

Fortin ne fut pas le seul décoré du bataillon. Le major G. Sévigny et le sergent régimentaire P. Haché furent eux aussi intronisés membres de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE), tandis que le sergent B. Bergeron fut décoré de la Médaille militaire (MM) et quatre autres membres du bataillon furent cités à l’ordre du jour.

Au cours de l’été 1952, l’ennemi était devenu graduellement plus agressif. Il avait occupé une partie du no man’s land, envoyé des patrouilles, lancé des raids et augmenté le volume du bombardement sur les positions de l’ONU. Cette activité devait prendre des proportions gigantesques en octobre et en novembre.

Le bataillon du lieutenant-colonel Trudeau eut 10 hommes tués et 27 autres blessés durant le seul mois de septembre. Et sept morts au front et 25 blessés en octobre. Pour un bataillon qui ne comptait plus que 687 hommes et avait de la difficulté à obtenir des renforts, c’était un dur coup.

Tous les francophones ne servaient pas qu’au Royal 22e Régiment. Plus d’une vingtaine servaient au sein du Princess Patricia sur le front coréen.

En janvier 1953, le brigadier général Jean-Victor Allard, qui une quinzaine d’années plus tard allait devenir le premier Canadien français à accéder au grade de général d’armée et au poste de chef d’état-major, afin de réaliser la fusion de l’armée, de la marine et de l’aviation dans ce qu’on appelle maintenant les Forces armées canadiennes, venait d’être promu commandant de la brigade canadienne en Corée. Allard, âgé de 39 ans, avait été décoré trois fois de l’Ordre du Service distingué (DSO) pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le 20 avril 1953, coup de théâtre : le lance-caporal Paul Dugal devenait le premier prisonnier du Commonwealth à être échangé, à Munsan, contre un prisonnier ennemi. Il avait été capturé près d’un an auparavant, le 22 juin précédent, après avoir été blessé.

Le 1er Bataillon du Royal 22e Régiment retourna au front une dernière fois en avril 1953 pour y relever un bataillon français, rattaché aux troupes américaines. Le séjour fut bref, mais mouvementé. Deux véhicules du bataillon se renversèrent sur la route, blessant quelques hommes. Puis, les Chinois malmenèrent une patrouille qui perdit dix hommes, dont sept tués, un blessé et deux disparus, et probablement faits prisonniers. Enfin, trois obus de calibre léger tombèrent sur des cuisines, faisant deux morts et trois blessés.

C’est finalement le 27 juillet 1953 que les combats cessèrent en Corée.

La conclusion de l’armistice ne devait pas signifier, malheureusement, le retour immédiat à la maison des quelques milliers de militaires canadiens encore sur le sol coréen en juillet 1953. Au contraire, il fallut attendre le printemps de 1955 pour que les derniers militaires canadiens quittent la Corée.

En ce qui concerne le 3e Bataillon du Royal 22e Régiment, commandé par le lieutenant-colonel Gaston Poulin, qui avait fait son apparition sur le front coréen en avril 1953, à la toute fin du conflit, il devait quitter la Corée un an plus tard, en avril 1954. Par la suite, les francophones qui demeurèrent en Corée se comptèrent sur les doigts de la main.

Pendant un mois après l’armistice, l’attention fut portée sur les prisonniers, que les Chinois et Nord-Coréens s’étaient engagés à libérer, parmi lesquels certains disparus dont on n’avait pas de nouvelles depuis longtemps. Selon les termes de l’armistice, les combattants avaient 60 jours, à compter du 27 juillet, pour remettre leurs prisonniers à une commission neutre de rapatriement. Durant cette période, 30 militaires canadiens, dont certains francophones, retrouvèrent leur liberté.

Quant au brigadier général Allard revenu au pays, Washington lui accorda la Legion of Merit, en tant que commandant de la 25e Brigade d’infanterie canadienne. 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat