Pierre Vennat
Historien-journaliste

Il fut un temps, pas si lointain, où il était de bon ton au Canada anglais de déplorer que les francophones participaient peu, ou pas du tout, aux commémorations du Jour du Souvenir. En 1994, il y a moins de vingt ans, les historiens réunis en colloque à l’Université du Québec à Montréal faisaient leur mea culpa : si la lutte contre la conscription et les déserteurs avaient alors la cote, à peu près personne n’avait encore écrit sur la participation des dizaines de milliers de Canadiens français francophones aux deux guerres mondiales.

Cette année, au lendemain des commémorations du 11 novembre, on peut soutenir que les choses ont changé. Peut-être pas de quoi se « péter les bretelles », mais sûrement de quoi être fiers. Au moment où se tenait la grande cérémonie de la Place du Canada réunissant des dignitaires fédéraux, les autorités militaires, la communauté anglophone et des membres de la Légion canadienne, une foule nombreuse assistait à une commémoration parallèle au cimetière de la Côte-des-Neiges. Étaient présents deux membres du gouvernement Charest, des députés péquistes et libéraux, des militaires francophones et des vétérans. Depuis 1998, la Société Saint-Jean-Baptiste y organise une commémoration et, depuis une dizaine d’années, plus d’une trentaine de vétérans, possiblement une cinquantaine, ont reçu la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec.

Il est désormais de bon ton dans les milieux gouvernementaux québécois, tant libéraux que péquistes et dans les milieux nationalistes, de rendre hommage à nos volontaires québécois. On ne parle plus de « guerre menée pour les Anglais pour sauver la Couronne » ou pour « sauver le Canada ». On parle maintenant de lutte pour la liberté. Mario Beaulieu, président de la Saint-Jean-Baptiste, ne cache pas ses sentiments souverainistes. Dans son discours, il a rendu un bel hommage à ceux qui ont combattu pour la démocratie. En un mot, si les Hitler, Mussolini, Franco, Salazar et autres Pétain l’avaient emporté, il n’y aurait pas ici de querelles verbales entre « fédéralistes » et « séparatistes », il n’y aurait pas de disputes entre patronat et syndicat ou entre la droite et la gauche. Seuls domineraient la pensée et le parti uniques. Comme ce fut d’ailleurs le cas longtemps en URSS.

Autre indice du changement de ton. De nombreuses écoles francophones ont invité des vétérans, tant anciens que ceux revenus récemment d’Afghanistan. Le contact s’est fait instantanément entre ces ex-militaires et leur jeune auditoire. Il suffisait de regarder des reportages télévisés, notamment celui concernant la Polyvalente de Mortagne à Boucherville, pour voir que les jeunes sont avides de rencontrer ces héros. Encore faut-il qu’on les invite!

Il serait trop long d’énumérer tous les historiens francophones qui, depuis 15 ans, ont brisé le mur du silence en matière d’histoire militaire au Québec. Et c’est loin d’être fini. Il suffit de se rendre au Salon du livre de Montréal et de ceux tenus en province pour s’en rendre compte.

Sébastien Vincent, fondateur de ce blogue, Frédéric Smith, créateur du forum, les collaborateurs de ce blogue, ceux qui le lisent et en diffusent l’existence y sont certainement pour quelque chose. Lorsque Sébastien Vincent a décidé de faire connaître ceux qu’on avait « laissés dans l’ombre », lorsque j’ai moi-même donné la parole et fait connaître les « héros oubliés », il s’agissait de se donner une mission qui est loin d’être finie. Mais les résultats sont encourageants.

Vendredi dernier, 11 novembre, au cimetière de la Côte-des-Neiges, une Médaille de l’Assemblée nationale m’a été décernée à titre posthume au nom de mon père André Vennat, mort à Dieppe le 19 août 1942. Mon père aurait pu n’être qu’un de ces 111 militaires des Fusiliers Mont-Royal tués à Dieppe ce jour-là. Un « héros oublié ». Par mes écrits, je l’ai sorti de l’ombre. Lui et ses camarades. J’ai voulu que ces hommes deviennent le symbole du militaire anonyme qui s’enrôlait volontairement pour faire ce qu’il considérait comme étant son devoir. Mon père l’a fait jusqu’à la mort, sans regarder en arrière.

Dans mon allocution, j’ai dit l’accepter aussi pour ma mère qui nous a élevés, mon frère et moi, et nous a envoyé à l’université alors qu’il n’y avait à l’époque ni assurance maladie ni assurance-hospitalisation ni éducation gratuite.

Je l’ai acceptée au nom de toutes ces mères, épouses, sœurs, fiancées, ces pères, frères et enfants de militaires tués ou revenus blessés ou psychologiquement perturbés des guerres passées ou récentes. Ces victimes civiles de l’arrière, on les oublie trop souvent parce que laissées dans l’ombre.

Mon message a été entendu, on l’a même radiodiffusé. Ça m’encourage à poursuivre. Continuer à écrire sur ce blogue, à commenter sur le forum et ailleurs le sacrifice des militaires d’hier et d’aujourd’hui. Celui de leurs familles aussi. Réclamer de meilleurs soins physiques et psychologiques pour les militaires souffrant de chocs post-traumatiques, par exemple.

Au fond, la Médaille posthume que l’Assemblée nationale m’a remise au nom de mon père constitue une décoration pour tous les soldats non pas « inconnus », comme ceux des Monuments officiels dans les capitales, mais trop souvent oubliés. Elle rappelle aussi à notre mémoire leurs familles qui ont souffert et souffrent encore.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat