La collection de véhicules militaires au Québec. Sauvetage d’une jeep Willys de la Seconde Guerre mondiale

Par Guy Bordeleau
Texte inédit

La collection de véhicules militaires au Québec remonte à environ une quarantaine d’années avec une poignée d’individus ayant un intérêt tout particulier pour l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. 

Qu’il s’agisse d’André Gibeault, Alain Dornier, Antoine Dorion et quelques autres dont les noms se seront perdus au fil des ans, cette passion qui a animé ces hommes n’a pu se révéler qu’au milieu de cercles fermés et entre connaisseurs capables d’apprécier la juste valeur de ce patrimoine unique en son genre.

Depuis les années 80, plusieurs vagues successives de collectionneurs ont fait leur apparition se lançant, tant bien que mal, dans le sauvetage et la réfection de véhicules militaires. Beaucoup furent interpelés par ce type de véhicules mais, en bout du compte, peu d’entre-eux eurent de véritables succès si bien qu’aujourd’hui, il y a moins d’une cinquantaine de collectionneurs sérieux au Québec. 

Cette réalité vient du fait qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une proportion importante des stocks de véhicules militaires américains sont demeurés en Europe dans le cadre du programme « Lend Lease ». Le Canada a également eu des ententes similaires avec la Grande-Bretagne, et certains autres pays du Commonwealth, si bien que le parc de véhicules militaires de l’Armée canadienne a été amputé de façon significative après la guerre.

La guerre en Corée est venue par ailleurs réduire encore un peu plus ces stocks qui progressivement furent remplacés par des véhicules militaires plus contemporains, communément appelés « M series », telles les jeeps M38CDN, les M38A1 des séries CDN1 à CDN3, les Dodge M37 et les GMC M135. 

La production de ces modèles de véhicules fut toutefois beaucoup plus modeste avec, pour exemple, la M38CDN qui ne fut produite qu’en 1952 par l’entreprise Ford Canada à seulement 2 135 unités. À titre de comparaison, la version américaine de la M38 fut quant à elle produite par la Willys Overland à près de 63 000 unités ce qui fait que la production de ce modèle de jeep est loin derrière la production des modèles MB et GPW. L’Eldorado canadien comme certains l’auront prétendu n’est en résumé qu’une légende urbaine et nous demeurons toujours à la recherche de ces mystérieuses « Army jeep in a crate available for $50 ».  

C’est dans ce contexte de rareté que notre collègue Sylvain Daigle est apparu en 2005 lors de l’exposition de voitures anciennes de Granby, cette petite ville du Québec située à environ 80 kilomètres à l’Est de la ville de Montréal. Nous avons fait la connaissance de Sylvain alors qu’il se promenait avec une Bombardier Iltis, récemment démobilisée des Forces armées canadiennes, alors qu’il tentait de trouver quelques véhicules militaires à travers les milliers de voitures anciennes sur place. 

La rencontre fut très sympathique et nous nous sommes rapidement liés d’amitié avec celui que nous nommons affectueusement aujourd’hui le « P’tit Chevreuil ». Pour ceux qui le connaissent, ils sauront que ce sobriquet lui a été donné par notre collègue collectionneur Marcel Chapleau parce qu’il ne cessait de le retrouver accroupi sous une jeep, les fesses bien en évidence, alors que nous étions en Normandie en juin 2006.

Au fil des mois, nous avons appris à connaître sa réelle passion pour les véhicules militaires et nous avons fait le constat que cet homme possède un talent exceptionnel pour les travaux de tôlerie, talent qui fort probablement lui vient de son métier de charpentier-menuisier. Force est d’admettre que ce talent lui a grandement servi dans la reconstruction de sa Willys MB, reconstruction qui constitue à nos yeux un sauvetage comme il en existe très peu dans le monde des véhicules militaires et ce, tant en Amérique du Nord qu’en Europe.

En effet, en juin 2006 au hasard de mes recherches afin de trouver quelques pièces pour ma propre Willys MB, une piste m’amène à faire la découverte d’une jeep dans un très mauvais état. En effet, la carrosserie d’origine était à toute fin pratique disparue au 2/3 ne laissant que la partie avant comprenant le pare-feu et le tableau de bord. Le capot moteur, le pare-brise et quelques composantes de la carrosserie étaient toujours présents, mais dans un piteux état. Le moteur était absent et la boîte de vitesse T84 d’origine avait été remplacée par une T90 plus costaude, pratique couramment observée chez nous au Canada. 

Le châssis semblait toutefois dans un état acceptable et la plaque d’identification comportant le numéro MB218477 était toujours présente et parfaitement lisible. Une recherche réalisée par notre collègue collectionneur Guy Malette, le « King » de la GPW au Québec, a permis de découvrir plus tard que cette jeep a été construite sous le contrat américain W303 ORD 2529 et que sa date de livraison se situait en mars 1943. Les ponts étaient toujours ceux d’origines mais il était impossible de vérifier sur place s’ils étaient en bon état. Les jantes de combats avaient quant à elles été remplacées par des jantes venant probablement d’une CJ2A ou CJ3A. Enfin, la carrosserie avait été reconstruite, il y a bien des lunes, de façon très artisanale avec de la fibre de verre pour la solidifier et cacher l’extrême corrosion des tôles. Une cabine y avait également été construite avec des panneaux de contreplaqué si bien qu’il fallait y regarder à deux fois pour s’assurer que c’était bien une jeep datant de la Seconde Guerre mondiale.

Il était pour moi totalement exclu de ramener cette épave à la maison sachant pertinemment qu’elle m’attirerait les foudres des voisins en voyant cette « grotesque bagnole » venir agresser l’environnement visuel du coin. Je fis toutefois part de cette découverte à notre ami Sylvain sachant qu’il était à la recherche de sa première jeep datant de la Seconde Guerre mondiale. Je lui refilai cette information de façon tout à fait anodine en me disant que lui également ne serait pas vraiment intéressé à faire l’acquisition de cette carcasse qui ressemblait de très loin à une jeep. Je fus toutefois surpris par son intérêt et après une brève discussion, nous décidâmes d’aller la voir en compagnie de François Cliche, un autre passionné de véhicule militaire pour qui la mécanique n’a pas de secrets.

Comme nous nous en attendions, Sylvain en fit l’acquisition pour la modique somme de 200 dollars et, avant même d’embarquer cette jeep sur la remorque, nous avons retiré la cabine et la totalité de débris qui avaient été entassés dans l’habitacle. Après cette première opération, l’impression qu’elle était irrécupérable s’est encore accrue dans ma tête et celle de François. 

Toutefois, cela ne semblait pas décourager Sylvain, à plus forte raison qu’il n’est pas du genre bavard. J’imagine la figure de sa conjointe lorsqu’elle a vu arriver cette monstruosité à la maison. Elle a certainement dû se dire à ce moment là que Sylvain était fou à lier, ce qui n’était peut-être pas totalement faux. En effet, à bien le regarder, il présentait tous les symptômes du « Thousand Yard Stare », cet aspect caractéristique du regard du soldat ayant vécu les affres du combat. Chez Sylvain, il était plutôt évocateur du fait qu’il voyait sa jeep comme nul de nous ne pouvions le faire.

Patiemment, il a démonté cette carcasse pièce par pièce et le premier constat fut celui que le châssis était dans un bon état malgré le fait qu’il était coupé vis-à-vis les amortisseurs arrière. Le pare-choc d’origine avait quant à lui été remplacé par une vulgaire cornière en acier mais encore là, rien qui ne puisse être irrécupérable. Les ponts semblaient également en bon état et une vérification des couronnes et pignons lui confirmèrent que le tout était en bon état et que seul un changement des joints d’étanchéité, des cônes, des coussinets et des huiles suffiraient pour les remettre à neuf. Autre bonne nouvelle, la partie avant de la carrosserie comprenant le tableau de bord et le pare-feu, le cadre intérieur et extérieur du pare-brise, le volant et son boîtier d’engrenage étaient également en bon état. Pour le reste, tout était bon pour la casse. 

Après ce démontage systématique qui dura au plus quelques jours, Sylvain s’attaqua à la reconstruction du châssis en le décapant entièrement au jet de sable, en découpant les parties inutiles qui faisaient office de pare-choc avant, en ressoudant les parties qui s’étaient coupées et en y replaçant les organes qui avaient été enlevés au fil des ans. Après quelques semaines de travail, le châssis avait retrouvé son état d’origine et c’est à ce moment là que nous avons compris  que nous assistions à la résurrection d’une jeep que nous considérions tous perdue.

Toutefois, il restait le plus compliqué à réaliser: a reconstruction de la carrosserie. Nous nous disions tous à l’époque que Sylvain ferait comme la plupart d’entre nous en faisant l’achat d’une carrosserie venant des Philippines ou bien de France. C’est là que nous avons été témoin du talent phénoménal qu’il possède en matière de tôlerie. Une à une, il a reconstruit chaque composante d’une carrosserie standard, sur la base de croquis et des dimensions qu’il allait chercher chez ceux qui possèdent des Willys MB datant du début de 1943. À chaque fois que cela lui était possible, nous le retrouvions accroupis sous une jeep afin de fixer dans sa mémoire tous les aspects et détails techniques des composantes d’une carrosserie standard ce qui lui valu le sobriquet de « P’tit Chevreuil » tel que mentionné plus tôt.


Pour la fabrication de chacune des composantes, que ce soit les ailes, les parties latérales de la carrosserie, la partie arrières, les courbures de tôles et j’en passe, il s’est fait fabriquer des moules en acier trempé selon les cotes d’origines et il a formé chacune de ces pièces avec pour seuls outils une torche à braser pour chauffer les tôles, des serres à vis et un marteau à forger. 


De son propre aveu, il ne sait plus très bien combien d’heures il a passé à frapper ces tôles et fort probablement qu’il a perdu une certaine acuité auditive après ce travail d’orfèvre. Les résultats sont toutefois ahurissants et bien malin celui qui saurait maintenant affirmer que la carrosserie de sa jeep fut entièrement refaite à la main. Les images parlent d’elles-mêmes.

Pendant plus de 18 mois, sans relâche soir après soir dans son petit garage adjacent à sa résidence, il a terminé la réfection de la carrosserie et de la mécanique, lui a trouvé un moteur et une boîte de vitesse en bon état, a tressé lui-même l’ensemble du câblage électrique et rassemblé patiemment tous les organes et accessoires qui composent une jeep. Au terme de ce travail colossal, il a pu enfin réaliser en mars 2008 le premier essai routier avec sa Willys MB presque entièrement restaurée. Les résultats furent à la hauteur des attentes si bien que le 4 juillet suivant, Sylvain a pu se joindre à nous pour sa première sortie officielle lors du défilé du 400e anniversaire de la Ville de Québec. Quelle fierté il a éprouvé à ce moment là et nous comprenons très bien pourquoi il en fut ainsi.

Nous aurions pu croire, après une aventure de reconstruction aussi étonnante, que notre ami Sylvain allait en rester là, pour du moins quelques temps. À l’automne 2008, il a fait l’acquisition d’un camion Chevrolet CMP C15A dans une condition qui est certes meilleure que celle de sa jeep lors de sa découverte en juin 2006. Si tout va comme il le souhaite, ce camion sera très prochainement dans un état similaire à sa Willys MB. L’histoire est à suivre.
Guy Bordeleau

Guy Bordeleau

Ingénieur de profession et collectionneur de véhicules militaires antiques. Il s’intéresse à l’histoire de ces véhicules depuis plus de 30 ans. Depuis 1994, il s’intéresse également à l’histoire militaire canadienne et a dirigé quelques voyages en Europe pour amener des vétérans canadiens de la Seconde Guerre mondiale.
Guy Bordeleau

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