Par Desmond Morton
Texte inédit

Invariablement, les guerres constituent des tragédies. Des tragédies s’exprimant souvent de la manière la plus classique, soit le décompte des morts. Pour le Canada seulement, les deux grandes guerres du 20e siècle ont coûté la vie à plus de 110 000 militaires.

Les deux guerres mondiales ont profondément divisé la population canadienne, laissant la minorité francophone profondément déçue de la majorité anglophone dont la réponse affirmative au plébiscite d’avril 1942 a mené à l’imposition de la conscription pour service outre-mer en novembre 1944, et ce malgré des promesses maintes fois répétées des politiciens alors au pouvoir à Ottawa.

Vue dans une perspective strictement historique, les guerres ont des conséquences souvent plus dramatiques que les morts et les lamentations. Elles imposent des défis sans précédent à la population et à ses chefs. La menace ennemie rend impensable une consultation prolongée de la population ou de longs débats sur la meilleure ou la plus populaire des solutions à envisager pour résoudre un problème. Devant l’absence de précédents, le gouvernement Borden a réagi par instinct en 1917 en consultant ses alliés du monde de la finance ou des affaires.

Malgré le recours à la conscription en 1944, le Canada s’est mieux sorti de la deuxième guerre que de la première. Tout historien peut reconnaître que Mackenzie King et ses collègues profitèrent quotidiennement des expériences de leurs prédécesseurs de 1914-18. Le gouvernement de King fit tout en son pouvoir pour éviter de rendre obligatoire le service outre-mer. L’importance accordée au développement de l’aviation permit la création d’une vaste armée de l’air vers la fin du conflit. La croissance industrielle protégea une importante proportion de la main d’œuvre canadienne des campagnes de recrutement.

Entre-temps, le parti conservateur, qui avait dirigé le pays lors de la Grande Guerre, continua de payer à prix fort ses erreurs de 1917 en subissant l’exclusion quasi-totale du pouvoir, et ce jusqu’à 1957. La brève parenthèse de Richard Bedford Bennett en 1930-35 ne fit que confirmer le mépris de l’électorat canadien envers le parti de Macdonald.

Ayant pris le pouvoir en 1935, et doté en 1940 d’une majorité sans précédent, les Libéraux de Mackenzie King, qui avaient constitué l’opposition pendant la Grande Guerre, étaient beaucoup plus expérimentés que leurs prédécesseurs. Avant le déclenchement de la deuxième guerre, même les conservateurs avaient dénoncé toute possibilité de conscription, mais leur chef, Robert Manion, saisissant une tactique utilisée en 1917, se proclama chef d’une coalition unioniste dont le souvenir demeura pénible aux électeurs francophones.

Le gouvernement de King voulu éviter la répétition des erreurs politiques de la première guerre. Pourquoi attendre l’inflation avant de couper de moitié le pouvoir d’achat des Canadiens? Une commission, créée dans le cadre de l’Acte des mesures de guerre en 1939, avait l’autorité de contrôler le commerce, y compris les prix et les salaires des travailleurs. Après un an et le choix d’un président respecté pour cette commission, en la personne de Donald Gordon, l’inflation cessa presque au Canada, et ce pendant le reste de la Deuxième Guerre mondiale. Le rôle extrêmement important joué par Clarence Decatur Howe en tant que « Ministre de tout » consistait à créer un Canada pouvant produire à peu près n’importe quoi, certes pas toujours de la meilleure façon, en vue des années dorées qui allaient advenir lors de l’après-guerre.

On oublie souvent que le Canada fut longtemps un pays plutôt pauvre. En 1911, le recensement du Canada posait la question du revenu personnel à chaque citoyen. Réponse obtenue? Une majorité de citoyens ne touchait pas un revenu suffisant pour acheter les nécessités de la vie. Réponse similaire obtenue en 1921, en 1931 et en 1941. Mais en 1951, cinq ans après la fin de la guerre, les pauvres au Canada étaient devenus minoritaires et, en 1961, les “sans moyens” ne comptaient plus que pour 15% de la population. Certes, on peut critiquer les données. En effet, combien parmi nous, connaisse précisément leur revenu annuel? Combien préfèrent exagérer leur richesse – ou la minimiser? Mais peut-on ignorer le fait que le Canada fut longtemps un pays peu prospère?

La prospérité généralisée de l’après-guerre, soit de 1945 aux années quatre-vingt, nous a transformés. Elle a nourri les racines de la Révolution tranquille au Québec. Elle l’explique certainement plus justement que les vantardises du Parti libéral du Québec, Quand des ouvriers occupent des emplois stables, ils parviennent enfin à acheter une résidence ou une voiture. Ils se trouvent libérés de la tentation de considérer comme des concurrents les immigrants ou les citoyens de langue ou de confession différente, comme l’ont fait nos ancêtres envers les Catholiques irlandais à Toronto, les juifs de Montréal, les Asiatiques de Vancouver. Ainsi, l’image d’un Canada tolérant, ouvert et gentil se fonde précisément sur des changements issus de la Deuxième Guerre mondiale.

Ces transformations, et leurs sources, méritent une exploration diversifiée dans tous les domaines de l’histoire, de la vie agricole au monde des affaires, aux sciences médicales Quels sont les effets des changements provoqués par les guerres mondiales sur les Canadiens et sur nous, Québécois?

On peut certainement penser aux politiques gouvernementales, aux institutions ou aux valeurs de notre société. Quel a été l’impact des guerres sur le rôle joué par l’Église au pays? L’absence de milliers de médecins servant outre-mer a-t-elle minée la qualité des soins consacrés aux civils? Certains souligneront le fait que le service militaire a transformé l’attitude des soldats envers leur hygiène personnelle. La guerre a aussi infligé une maladie jusqu’alors connue seulement en Europe : le « pied d’athlète ». La brève expérience de prohibition des boissons alcooliques au Canada a permis de préciser le rôle des provinces quant à la réglementation de ce commerce. Une situation qui trouve son origine dans le refus de Sa Majesté George V de consommer des liqueurs en temps de guerre. De nos jours, nous continuons, dans la plupart des provinces, à boire le whisky “Mackenzie King” qui était dilué pendant la Deuxième Guerre mondiale afin de minimiser la consommation de grains devenus rares. Peut-on en souligner les conséquences bénéfiques pour nos foies?

La combinaison des impacts de la Deuxième Guerre mondiale reste à étudier. Voilà un défi à relever dans les prochaines années pour les historiens et les étudiants.

Desmond Morton

Desmond Morton

Depuis 2006, Desmond Morton est retraité de l’Université McGill où il est arrivé en 1993 de l’Université de Toronto pour fonder l’Institut d’études canadiennes de McGill. Finissant du Collège militaire royal de St-Jean, de l’Université Oxford et l’Université de Londres (Ph.D., 1968) il est l’auteur de quarante livres, la plupart touchant l’histoire militaire, politique et syndicale du Canada. Il publiait en 2009 une nouvelle édition de Une Histoire militaire du Canada (Athéna).
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