Par Serge Granger
Texte inédit

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes placées à la suite du texte.

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Introduction

La guerre du Pacifique lors de la Deuxième Guerre mondiale a eu plusieurs impacts sur le Québec. Tout d’abord, l’effort de guerre des alliés contre le Japon a modifié la relation qu’entretenait le Québec avec l’Asie passant d’une réalité missionnaire et commerciale à une relation plus complexe en termes géostratégique et diplomatique.

Il y a deux phases distinctes dans l’implication québécoise en Asie-Pacifique durant la deuxième guerre.

La première phase (1937-1941), durant l’invasion et l’occupation japonaise de la Chine, ne change pas la politique extérieure du Canada envers l’Asie. Un flot continuel de missionnaires québécois débarque en Asie et le commerce canadien avec le Japon et la Chine s’améliore.

La deuxième phase de la guerre (fin 1941-1945) se transforme radicalement lorsque le Canada déclare la guerre au Japon en décembre 1941. L’implication québécoise en Chine prend une forme militaire, diplomatique et géostratégique. Parmi les Alliés en Asie, la participation canadienne reste modeste. Deux conférences de Québec (1943 et 1944) ont permis aux Alliés d’achever les plans de libération de la Chine.

Malgré la guerre entre la Chine et le Japon, aucun changement fondamental dans la politique canadienne envers l’Asie n’affecte les relations qu’entretient le Québec avec le Japon et la Chine.

Par contre, lorsque le Canada déclare la guerre au Japon en 1941, cela amorce la présence japonaise au Québec puisque celle-ci fut déportée de la côte ouest du Canada. La guerre du Pacifique initie des efforts diplomatiques et militaires considérables qui changent les relations entre le Québec et l’Asie.

Guerre sino-japonaise

Le début officiel de la guerre sino-japonaise est le 7 juillet 1937. Les atrocités commises par les Japonais à Nanjing sont connues des missionnaires canadiens.(1) Le Japon veut contrôler les voies ferrées afin d’assurer le ravitaillement des troupes le long de la Chine côtière. Comme résultat, la grande partie de la Chine côtière tombe aux mains des Japonais avant le début des hostilités en Europe.

L’attitude du gouvernement canadien durant la guerre sino-japonaise avant sa déclaration de guerre contre le Japon reste ambigüe. L’absence de sanctions économiques envers le Japon après l’invasion de la Mandchourie et la guerre-sino-japonaise permet aux compagnies canadiennes et aux banques de commercer avec le Japon même si ce commerce encourage l’économie de la guerre. Malgré l’évidence, le gouvernement canadien refuse de prendre des sanctions économiques contre le Japon avant 1941. Il faudra attendre l’attaque japonaise du 8 décembre 1941 sur Hong Kong pour que le Canada déclare la guerre au Japon. Durant le raid, certains soldats canadiens blessés sont même tués.(2) 1689 prisonniers canadiens sont capturés à Hong Kong le jour de Noël, seulement une poignée de braves réussissent à prendre le large.(3)

La déclaration de guerre du 8 décembre 1941 entre le Canada et le Japon redéfini le contexte international dans lequel évolue la communauté missionnaire du Québec en Chine. Du point de vue japonais, non seulement les soldats mais aussi les missionnaires et autres nationaux des pays des Alliés deviennent des ennemis des pays de l’Axe (Japon-Allemagne-Italie). Le journal jésuite Süchow Nouvelles explique que « [d]u fait de leur nationalité [Québec], la majorité des missionnaires du Süchow se trouvaient automatiquement classés parmi les sujet ennemis. »(4) Près de 500 Québécois se trouvent en Chine lorsque les hostilités se déclarent.(5) Les premiers échanges de prisonniers ont eu lieu en 1942.

Les Japonais au Québec

L’internement de la population civile lors des conflits armés est fort discutable. Les Québécois détenus en Asie ont vécu des expériences très différentes. Les soldats capturés à Hong Kong ont souffert de la faim, du travail forcé et plusieurs sont morts.(6) En contraste, les civils et les missionnaires du Québec en Chine et au Japon ne furent pas assignés au camp de travail et furent traités selon les normes internationales. Environ 90% des missionnaires catholiques du Canada en Chine proviennent du Québec.(7) De l’autre côté, le gouvernement libéral de Mackenzie King décide le 24 février 1942 de forcer l’évacuation des Japonais des endroits jugés stratégiques au Canada, spécialement en Colombie-Britannique. Plus de 90 % des 22 000 Japonais du Canada sont envoyés dans des camps loin de la côte pacifique. Avant le projet de relocalisation, seulement 48 Japonais vivaient au Québec.(8)

Le processus de relocalisation dans l’est du Canada (Ontario et Québec) rencontre des succès mitigés.(9) La réticence des Japonais canadiens à s’installer au Québec se résume par la crainte d’isolement. Lorsque la guerre perdure, de plus en plus de Japonais sont envoyés au Québec par les autorités canadiennes. D’une centaine en 1943, la population japonaise du Québec atteint 334 résidents le premier janvier 1944.(10) Au mois d’août 1944 Mackenzie King livre des conseils aux Japonais que s’ils désirent demeurer au Canada, ils doivent préférablement s’établir à l’extérieur de la Colombie-Britannique donc au Québec. À la fin de la guerre et immédiatement après, le département fédéral de la main d’œuvre envoie des Japonais à Farnham (Québec) pour attendre la relocalisation.(11) Ces camps visent à identifier et vérifier le retour de la population japonaise à la vie civile au Canada.

Après la deuxième guerre, la plupart des Japonais choisissent de demeurer au Canada plutôt que de retourner au Japon. La politique de Mackenzie King de relocaliser les Japonais à travers le Canada a produit une présence effacée du millier de Japonais au Québec. 1 247 Japonais habitaient le Québec le premier janvier 1947 (12) en comparaison avec 2 378 Chinois (1941). Ce désir de passer incognito par les Japonais au Québec est explicable par la situation de guerre et la paranoïa qu’elle génère. Aucun Japantown ou Little Tokyo se crée à Montréal par peur d’ostracisme, la discrétion est à l’ordre du jour.

Diplomatie

Depuis 1939 le premier ministre MacKenzie King considère normaliser les relations diplomatiques avec la Chine.(13) Des échanges de notes diplomatiques demandant des relations ministérielles circulent au mois de juillet 1941, quelques mois avant l’attaque de Hong Kong.(14) La guerre contre le Japon accélère l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et le GMD réfugié à Chongqing au Sichuan. À l’automne de 1942, l’échange d’ambassadeurs entre le Chine et le Canada scelle la relation bilatérale devenue officielle. MacKenzie King choisit son copain Victor W. Odlum (1880-1971) comme premier ambassadeur canadien en Chine après que le GMD nomme Liu Shi-shun à Ottawa comme ambassadeur chinois au Canada. Odlum visitera Mao en 1944.

L’engagement militaire du Canada et du Québec durant la guerre sino-japonaise a débuté à l’automne 1941. Suite à la demande de l’Angleterre, le gouvernement canadien a créé des unités militaires qui doivent protéger Hong Kong, la colonie britannique dans le sud de la Chine.(15) Cette force militaire de 1 985 soldats consiste des Winnipeg Grenadiers et des Royal Rifles du Canada de la ville de Québec. Au moment du départ des soldats, l’industrie montréalaise est en mode de militarisation. À elle seule, l’usine Angus et la Montreal Locomotive Works dans l’est de Montréal produisent plus de tanks que le Japon et l’Italie. (16) Les attaques de Pearl Harbor et de Hong Kong poussent les États-Unis et le Canada à déclarer la guerre au Japon. La Chine se réjoui de cette implication nord-américaine dans le conflit car elle pourra tirer bénéfice de l’aide militaire.

Une collaboration plus proche entre le Canada et la Chine est nécessaire pour établir une résistance chinoise contre le Japon. L’implication canadienne dans la guerre encourage la formation d’un lobby chinois actif à Ottawa. Des contacts sont établis au printemps 1943 lorsque T.V. Soong, le ministre des affaires extérieures de la Chine (et le beau-frère de Chiang Kai-shek) rencontre C. D. Howe pour explorer la possibilité d’aide militaire de la part du Canada envers le GMD. Un Mutual Aid Bill d’une valeur de 52 millions présenté par le ministre de la justice Louis Saint-Laurent (1882-1973) approuve l’envoi d’une cargaison d’armes et de munition vers la « Chine libre ». Au mois de juin 1943 Madame Soong Meiling, épouse de Chiang Kai-shek et soeur de T. V. Soong, accepte l’invitation du premier ministre Mackenzie King à s’adresser au parlement canadien le 15 juin 1943 devenant ainsi la première femme à le faire. Le rapprochement sino-canadien s’accentue avec la tenue de conférences internationales à Québec où la Chine appelle à une plus grande implication américaine en Asie.(17) Mackenzie King acquiesce à la demande de la Chine qui désire joindre le comité de guerre allié avec l’Angleterre et les États-Unis.(18)

Durant la Deuxième Guerre mondiale, deux conférences internationales sont tenues dans la ville de Québec pour préparer la libération de la Chine et vaincre le Japon.(19) La première conférence internationale de Québec se tient du 17 au 24 août 1943 au Château Frontenac et prépara la composition du futur Conseil de sécurité de l’ONU puisque les invités (outre la France occupée) détermineront les conditions de la défaite de l’Axe. Winston Churchill (1874-1965), Franklin Roosevelt (1882-1945), Mackenzie King (1874-1950), et T.V. Soong participent à la conférence.(20) L’absence de Joseph Staline est même regrettée.(21)

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L’implication militaire du Canada et du Québec dans le Pacifique continue de s’accroître bien que la majeure partie des efforts est concentrée à libérer l’Europe. Néanmoins, des lieus d’entraînement sont préparés en Inde et au Sri Lanka pour entraîner les Canadiens et Québécois aux futures expéditions birmanes de 1943-1945 conçues pour libérer la Chine du Japon.

Après la première conférence de Québec, le gouvernement de Chiang Kai-shek augmente la pression sur Ottawa pour que le Canada accorde une plus grande aide à la Chine. L’établissement du War Assets Corporation (les futurs Surplus de l’Armée en 1949) est le travail de C. D. Howe, député libéral en région montréalaise. En plus d’aider militairement la Chine, le Canada renonce aux droits extraterritoriaux protégés par les traités anglais avec la Chine. Le gouvernement canadien commence le recrutement de sino-canadiens et des experts du Québec en communication pour prendre part à des unités spéciales conçues pour couper les lignes de communication des Japonais en Asie du sud-est.(22)

Plusieurs Québécois servent dans l’unité Special Operations Executive (SOE). La création de cette force spéciale est gardée secrète et engage un petit groupe de personnes.(23) Certains sont envoyés en Birmanie, Malaisie, Indonésie et en Thaïlande pour couper les lignes de ravitaillement en décodant les communications ennemies. Parmi ceux qui servent aux SOE se trouve Peter Cheng premier sino-canadien à opérer au Sarawak (24) et Joseph Lessard travaille comme pilote pour la China Transport Command et traverse l’Himalayan Hump 120 fois.(25) À la 2e conférence de Québec, Mackenzie King parle d’un plus grand engagement du Canada en Asie.(26)

À la stupéfaction des forces américaines à Chongqing, aucun plan sur la reconstruction du pays et le retour à la vie civile n’est dessiné par le GMD. Les États-Unis et le Canada doivent explorer le terrain d’une meilleure coopération avec les communistes chinois basés à Yan’an, au nord du Shaanxi.(27) L’ambassadeur canadien Odlum rapporte à Ottawa que les communistes sont incapables de soutenir une guerre continue et qu’ils sont avant tout des paysans. Aux États-Unis, le Maccarthysme les attend. Ceux qui prônent l’appui aux communistes chinois porteront l’odieux d’une pensée ensorcelée tout au long de leur carrière.

Conclusion

L’implication du Québec en Asie change dramatiquement avec l’arrivée de la guerre du Pacifique. Ce qui a commencé comme une entreprise missionnaire et commerciale devient une relation beaucoup plus complexe et tendue. Les efforts militaire et diplomatique du Canada altèrent le cours de l’implication québécoise en Chine et au Japon. L’orientation idéologique devient un sujet d’inquiétude compte tenu de l’émergence des communistes chinois et de leur impact à l’échelle internationale. En plus, l’agressivité du Japon en Asie allume une crainte d’invasion sur les côtes occidentales du Canada. Cette guerre aura comme effet de déplacer une population japonaise vers le Québec. Ce qui était auparavant une relation principalement axé sur l’effort missionnaire, la guerre du Pacifique aura comme effet de changer la nature des relations internationales entre le Québec et l’Asie.

Cette guerre aura aussi mit un terme aux adoptions de petits chinois (ou japonais) puisque le résultat sera le réveil nationaliste de l’Asie et la fin du colonialisme. Depuis cette période charnière du vingtième siècle, le Québec changera son attitude envers le monde qui se résumait parfois à l’effort missionnaire sans toutefois nier l’existence de relations commerciales importantes. Par contre, il est évident que la guerre du Pacifique met un terme à une relation coloniale caractérisée par l’envoie de centaines de missionnaires pour faire place à l’ère postcoloniale qui prévoit la décolonisation et la guerre froide. Les conférences de Québec ont vu naître le réseau des Alliés dans ce qui allait devenir le futur conseil de sécurité de l’ONU.

Notes

1. Hamish Ion. The Cross and the Dark Valley: The Canadian Protestant Missionary Movement in the Japanese Empire, 1931-1945. Waterloo: Wilfrid Laurier University Press, 1999, p. 222.

2. Daniel S Levy. Two-Gun Cohen a Biography. New York: St. Martin’s Press, 1997., p. 215.

3. Lyman P. Duff, Report on the Canadian Expeditionary Force to the Crown Colony of Hong Kong. Ottawa: Edmond Cloutier Éditeur, 1942, p. 11; La Presse, 21 décembre 1996. Pour l’ensemble de la vie de prisonnier, voir Pierre Verreault, Prisonnier de guerre au Japon, 1941-1945, Montréal: Septentrion, 1993.

4. Süchow Nouvelles, vol. 4, numéro spécial, septembre 1942, p. 2.

5. Relations, vol. 2, no. 13, 1942, p. 14; Rosario Renaud, Süchow ’48; Montréal: Procure des Missions, 1949, p. 5.

6. Pierre Vennat, Les Héros oubliés: L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale, Tome I. Montréal: Éditions du Méridien, 1997, p. 298.

7. Alvyn Austin, Saving China, Canadian Mission in the Middle Kingdom, 1888-1959. University of Toronto Press, 1986. p. 148.

8. Peter Ward, Les Japonais au Canada, Ottawa: Société historique du Canada, 1982, p. 8.

9. Ken Adachi, The Enemy That Never Was: A History of the Japanese Canadians , Toronto: McClelland and Stewart, 1976, p. 284.

10. Barry Broadfoot, Years of Sorrow, Years of Shame. The Story of the Japanese Canadians in World War II, Toronto: Doubleday Canada, 1977, p. 416.

11. Klaus H Pringsheim. Neighbours Accros the Pacific. Canadian-Japanese Relations 1870-1982. Oakville Ontario: Mosaic Press, 1983, p. 83.

12. Centre Culturel Canado-Japonais de Montréal, p. 133.

13. Peter M. Mitchell, « The Missionary Connection » in Paul M. Evans and B. Michael Frolic, ed., Reluctant Adversaries: Canada and the People’s Republic of China 1949-1970. Toronto: University of Toronto Press, 1991, p. 19.

14. Kim Richard Nossal. « Strange Bedfellows: Canada and China in War and Revolution, 1942-1947». Thèse de doctorat, University of Toronto, 1977, p. 2.

15. C.P. Stacey, The Canadian Army, 1939-1945, Ottawa: Ministry of National Defence, 1948, p. 273.

16. Bill Twatio, Esprit de corps, vol. 8, no. 3. Entre 1941 et 1945, 5 500 tanks sont construits.

17. La Presse, 12 août 1943.

18. André Patry, Le Québec dans le monde, Montréal: Leméac, 1980, p. 19.

19. La Presse, 23 août 1943; Le Devoir, 25 août 1943.

20. Le Devoir, 19 août 1943. La Central News Agency of China envoie David Liu à Québec pour couvrir la conférence.

21. La Presse, 16 septembre 1944.

22. Anciens Combattants/Veteran Affairs, Un courage peu ordinaire. Les agents secrets canadiens au cours de la Seconde Guerre mondiale, Ottawa: Gouvernement du Canada, 1985, p. 17.

23. Roy MacLaren, Roy, Canadians Behind Enemy Lines, 1939-1945, Vancouver: University of British Columbia Press, 1981.

24. Un courage peu ordinaire, p. 19.

25. La Presse, 27 juin 1944.

26. La Presse, 18 septembre 1944; Le Devoir, 12 septembre 1944.

27. Nossal, pp. 181-182.

 

Serge Granger

Serge Granger

Professeur associé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Auteur du livre Le Lys et le Lotus: les relations du Québec avec la Chine de 1650 à 1950, il a publié de nombreux articles portant sur les relations sino-canadiennes. Professeur invité à Jawaharlal Nehru University et chercheur invité au Maharaja Sayajirao University of Baroda, il effectue présentement des recherches sur les relation sindo-canadiennes.
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