Selon LeSoleil

ANNE MATHIEU
JEAN-SIMON GAGNÉ 

(Québec) Il y a 100 ans cet été, le monde entrait en guerre. Personne n’imaginait alors qu’elle serait si longue et, surtout, si meurtrière. Au cours des quatre prochaines semaines, Le Soleil revient sur quelques chapitres du grand conflit 1914-1918. Des chapitres impliquant Québec, vite placée au coeur des préparatifs, mais surtout nos soldats, envoyés écrire l’Histoire sur des champs d’enfer.

Le 4 août 1914, la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne ressemble à un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Finie la rigolade. Le Canada, qui constitue une colonie britannique, entre automatiquement en guerre.

À Québec, l’ambiance devient vite survoltée. Quelques milliers de patriotes en extase défilent dans les rues en chantant le God Save the King et La Marseillaise. Le lendemain, les journaux analysent déjà les répercussions de la défaite que subira l’empereur allemand.

La machine à rumeurs s’emballe. Il est question d’une bataille navale au large du Maine. On évoque un projet de débarquement allemand à Saint-Pierre-et-Miquelon. «Que croire?» se demande Le Soleil du 7 août, en annonçant que la marine britannique a coulé ou capturé 37 cuirassés! Plus que n’en compte l’ensemble de la flotte allemande!

Dès le début, la ville de Québec se trouve au centre des opérations militaires du Canada. C’est de son port que partira le premier contingent de soldats volontaires en direction de l’Europe. Il est aussi prévu que les futurs soldats s’entraîneront à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest, dans un nouveau camp qui doit encore être aménagé. La future base de Valcartier en sortira. Achetés par Ottawa l’année précédente, les terrains étaient d’abord destinés à entraîner quelques miliciens, durant l’été.

L’idée d’exploiter l’espace de Valcartier provient du bouillant ministre conservateur de la Milice et de la Défense, le colonel Samuel Hughes. Monsieur y voit l’emplacement parfait. Mais pour l’instant, les lieux ressemblent à tout sauf à un camp militaire où s’entraîneront bientôt des milliers de futurs soldats. Au début août, des broussailles, quelques arbres et des fermes abandonnées se profilent sur le vaste champ sablonneux qui borde la rivière Jacques-Cartier.

Une ville champignon

À travers tout le Canada, le recrutement va remporter un succès inespéré. En trois semaines, plus de 30 000 hommes vont s’enrôler. De ce nombre, plus de la moitié sont des Canadiens nés en Grande-Bretagne. Partout, l’armée doit refuser des volontaires, notamment parce qu’ils n’atteignent pas la taille minimale. Cinq pieds et trois pouces pour l’infanterie (1,60 m). Un peu plus pour l’artillerie, puisqu’il faut soulever des munitions très lourdes.

Le ministre Hughes est submergé par les demandes de passe-droit. Le 11 août, il doit même publier une déclaration officielle dans les journaux, pour demander à ceux qui veulent s’enrôler de cesser de le «déranger avec leurs lettres». «Ceux qui veulent s’enrôler doivent faire la demande au commandant de la milice locale», précise le ministre.

Entre-temps, la construction de Valcartier a commencé. Le temps presse. «Les lieux doivent être prêts pour le 20 août», répète-t-il. Plus d’une centaine de cultivateurs expropriés ont reçu une compensation de 40 000 $. Mais d’autres terres sont rapidement achetées pour agrandir la superficie du camp. Le colonel souhaite notamment aménager un champ de tir de 1500 cibles, le plus important en Amérique du Nord*.

Des bûcherons s’emploient à abattre les arbres encombrants. Les terres sont nettoyées pour laisser la place à des centaines de tentes blanches, au coeur des montagnes vertes. L’ensemble forme un paysage qui impressionnera les volontaires, à leur arrivée. Une véritable petite ville champignon est en train de naître, dont les journaux rapportent la progression, tous les jours.

Pour mettre en place certaines infrastructures essentielles, comme l’approvisionnement en eau potable, le ministre Hughes embauche un homme d’affaires très connu dans la région, William Price. En très peu de temps, Valcartier dispose aussi de l’électricité, du télégraphe et du téléphone. Même le sifflement du train ne tardera pas à s’y faire entendre, puisque le chemin de fer – aujourd’hui devenu une piste cyclable – s’arrêtera à ses portes.

Le ministre Hughes se vante de la vitesse à laquelle il est parvenu à mettre au monde son «bébé». Pour lui, Valcartier représente le symbole de l’engagement du Canada envers la mère patrie (britannique). Monsieur, qui ne souffre pas d’un excès de modestie, parle même du «miracle de Valcartier»**.

Cent ans plus tard, l’historien militaire Michel Litalien*** remet en perspective «l’exploit» du ministre. «En une quinzaine de jours, le champ abandonné fait place à un camp opérationnel, explique-t-il. Pour l’armée aujourd’hui, ça représente l’équivalent de monter un camp d’été.»

L’historien rappelle aussi que le politicien Hughes ne s’est pas gêné pour graisser la patte aux amis du Parti conservateur en leur offrant les lucratifs contrats liés à l’aménagement et au ravitaillement du camp. «C’était la norme à l’époque. Beaucoup de gens de la région se sont enrichis», note-t-il.

Cacophonie au Port de Québec

Dès le début des hostilités, les autorités militaires se font rassurantes. Elles jurent que la ville et le port de Québec sont bien protégés. Le 10 août, le fort de la Martinière, près de Beaumont, tire trois fois en direction d’un navire suspect, qui se dirige vers Québec. Fausse alerte, il s’agit d’une vulgaire barge transportant du bois…

Tous les jours ou presque, les journaux renchérissent. Ils décrivent les opérations militaires comme une affaire de haute précision, réglée au quart de tour. Même l’embarquement totalement chaotique des 30 000 volontaires canadiens, le 2 octobre, ne parviendra pas à tempérer leur enthousiasme.

Ce jour-là, les troupes marchent de Valcartier jusqu’au coeur de la ville – certains emprunteront aussi le train – en entonnant fièrement le Ô Canada. Sauf que sur les quais d’embarquement, un véritable capharnaüm les attend. On ne sait trop comment entasser tout le matériel de guerre, en plus des 30000 soldats et des 7000 chevaux, dans les navires militaires peints en gris.

Plusieurs tentatives sont nécessaires avant de pouvoir tout embarquer. Les curieux sont témoins de scènes plutôt cocasses. Quelques déserteurs auraient même profité du brouhaha pour prendre la poudre d’escampette. Un certain nombre de civils seraient aussi montés à bord sans billet, ravis de pouvoir profiter d’un voyage gratuit vers l’Europe.

De l’avis général, la guerre sera terminée avant Noël. Personne ne mesure l’ampleur du carnage qui commence. Au moment du départ, la plupart des engagés volontaires canadiens ne craignent qu’une seule chose. C’est d’arriver trop tard pour participer aux combats en Europe!

En ce 2 octobre, des milliers de gens se sont tout de même déplacés pour leur dire adieu.

Comme s’ils avaient deviné que beaucoup ne reviendraient pas.

* Cent ans plus tard, les militaires de la base s’entraînent à tirer à cet endroit magnifique, qui donne sur le mont Keable.

** Dès 1915, le camp de Valcartier, qui est inactif l’hiver, accueillera seulement le tiers des effectifs. Les soldats sont plutôt envoyés à Halifax, qui dispose d’un port de mer ouvert à longueur d’année.

*** L’historien Michel Litalien, qui a énormément contribué à la rédaction du dossier du Soleil sur la Première Guerre mondiale et particulièrement dans la partie touchant à la base de Valcartier,a récemment publié un ouvrage sur son histoire, Semper fidelis. Valcartier, d’hier à aujourd’hui (1914-2014).

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Le Royal 22e régiment n’est pas né à Valcartier

Le premier – et seul – bataillon exclusivement formé de Canadiens français, devenu le Royal 22e Régiment, ne s’est jamais entraîné àValcartier pendant la Première Guerre mondiale. Son commandant, le colonel Frédéric Mondelet Gaudet, s’est vu refuser sa demande d’y transférer ses hommes d’abord rassemblés à Montréal, puis à Saint-Jean. En mars 1915, on l’expédia plutôt à Ahmerst, en Nouvelle-Écosse. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre que le 22e est installé à quelques kilomètres au nord dans la capitale nationale.

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Ration quotidienne d’un soldat s’entraînant à Valcartier*

Poivre et sel

1 1/4 livre de pain

1 once de thé

1/3 once de café

1 once de fromage

2 onces de confiture

2 onces de fèves

2 onces de beurre

2 onces de sucre

6 onces de légumes frais

1 livre de viande fraîche

1 livre de pommes de terre

1 once d’huile

1 pied cube de bois

Les fruits sont en supplément.

* 4 onces équivalent à 1/2 tasse.

** Passerelle pour l’histoire militaire canadienne: www.cmhg.gc.ca/