Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

Le calvaire vécu par les prisonniers de guerre canadiens aux mains des Allemands et la fameuse « Marche de la Mort » sont mieux connus que celui des prisonniers aux mains des Japonais.

Sébastien Vincent, dans un texte paru le 28 avril 2010, faisait écho aux souvenirs de Jacques Nadeau, fait prisonnier lors du raid de Dieppe et publiés par Athéna Éditions, grâce à Martin Chaput.

Fait prisonnier le 7 juin 1944, Émilien Dufresne, jeune soldat à l’époque du Régiment de la Chaudière, a publié chez Septentrion son « Calepin d’espoir » qu’il avait rédigé en captivité. Le lecteur intéressé pourra facilement se le procurer.

Couverture du « Calepin d’espoir » d’Émilien Dufresne, publié chez Septentrion en 2003.

Pour ma part, en fouillant dans les archives des Fusiliers Mont-Royal, j’ai découvert un document inédit rédigé par un ancien soldat des Fusiliers Mont-Royal, Marcel Gervais, prisonnier entre le 19 août 1942 et le 8 avril 1945. Grièvement blessé à Dieppe, hospitalisé d’abord en France puis en Allemagne, il a été envoyé dans un camp avant d’entreprendre, comme des milliers d’autres, la « Marche de la mort ».

Le récit que livra Marcel Gervais de sa libération est pathétique. Le soir du 31 mars 1945, les Allemands réunirent les prisonniers dans la cour intérieure du camp où ils étaient détenus. Jamais de sa vie, Gervais n’avait assisté à un moment aussi dramatique. Le commandant, un père de famille, âgé d’une cinquantaine d’années, instituteur avant la guerre, leur adressa la parole pendant qu’on entendait nettement la bataille des chars menée sur l’ancien terrain de golf situé à peine à 20 kilomètres à l’est. Aucun doute possible, les Russes arrivaient.

Le commandant leur dit qu’il laissait deux sentinelles avec eux. Les prisonniers étaient une soixantaine. Ils auraient pu les maîtriser en quelques minutes. Cela aurait été une erreur, car les deux sentinelles avaient en main des bons de réquisitions pour avoir du pain, de l’eau et peut-être du lait pour nourrir les prisonniers en cours de route. Leur consigne était de diriger les prisonniers vers les lignes américaines.

Le commandant ajouta que les prisonniers devaient en tout temps demeurer aussi près  l’un de l’autre que possible et ne pas trop s’approcher des sentinelles. En effet, les bois  environnants fourmillaient de S.S. qui avaient pour consigne d’abattre tout groupe de militaires qui n’étaient pas accompagnés de sentinelles allemandes. Ces dernières devaient être visibles. De là, la nécessité de ne pas les approcher de trop près. Quant au commandant, il essaierait de rejoindre son épouse et ses enfants, plus au nord du pays, espérant qu’ils soient toujours vivants. Et l’officier allemand de conclure en disant : « Que Dieu me vienne en aide et, messieurs, que Dieu vous protège aussi. La fin de votre internement approche, ne gâchez pas les chances que vous avez de réussir à gagner les lignes américaines. God Bless you All! ».

Les prisonniers prirent la route le 31 mars au soir avec leurs deux sentinelles qui semblaient savoir où aller. Ils marchèrent pendant huit jours consécutifs. Des fermiers leur donnèrent diverses denrées, pain, farine, margarine, etc. Les hommes couchèrent dans des granges. Ils étaient infestés de puces et leurs vêtements dégageaient une senteur extrêmement désagréable à cause de l’humidité. Plusieurs d’entre eux toussaient à fendre l’âme. Ils étaient maigres et affamés, les yeux hagards, le teint terreux, la bouche ouverte. On n’aurait jamais cru qu’ils puissent ainsi marcher durant huit jours, sans trop savoir combien de kilomètres ils ont pu parcourir, à cause de fréquents arrêts durant leur marche.

Les gardes les encourageaient à poursuivre leur route, car les hommes pouvaient entendre des coups de mitrailleuse de temps à autre, signe que des exécutions se poursuivaient par les fanatiques S.S. Mais les prisonniers avaient dépassé le stage de la peur, étant presque devenus des automates.

Arriva enfin le huitième jour. Les prisonniers étaient juchés sur une colline nue sous le feu d’obus de l’artillerie américaine qui, d’ailleurs, a tué quelques membres du groupe. Quelqu’un a pensé donner un signal à l’avion observateur qui passait au-dessus de leur tête pour qu’il sache qu’ils étaient un groupe de prisonniers de guerre.

Les hommes ont pris leurs vêtements de prisonniers à couleur pâle et ont formé les lettres géantes P. W. (pour Prisonners of War). Quelques instants plus tard, les obus cessèrent de tomber sur leur tête. Les prisonniers ont entrepris de descendre la colline vers la route qui se trouvait au bas. Avant même d’y arriver, une jeep de l’armée américaine est apparue, montée par des G.I. armés jusqu’aux dents. Heureusement, les prisonniers réussirent à s’identifier.

Gervais se souvenait du moment où il est arrivé près de la jeep. Un énorme sergent avec un cigare au bec l’a regardé et a dit : « Jésus Christ! » Une grosse larme perlait sur sa joue. Les prisonniers furent acheminés vers une école où des corpsmen se sont occupés d’eux. On leur a coupé les cheveux et on les a arrosés avec un insecticide pour les débarrasser de leurs parasites. Puis ce fut la douche : « Comme il faisait bon de sentir cette eau qui nous coulait sur le corps. Quel ravissement! Je sens encore aujourd’hui le bienfait de cette douche », raconta-t-il des années plus tard. Ensuite, un médecin vint les examiner. Il supervisa la nourriture qu’on nous donnait. Gervais pouvait l’entendre dire: «Very little food, or the’ll get sick!» Dans la douche, Gervais se mit à genoux pour remercier le Ciel de sa libération, puis il s’est assis, épuisé par les huit jours précédents de marche. Il ne pesait plus que 97 livres. C’était le 8 avril 1945.

Il ne parlait plus que comme un vieillard, avec une voix caverneuse. Il avait beau essayer d’y mettre de l’énergie, il n’arrivait pas à se faire entendre distinctement. Il a été examiné par un médecin de l’armée américaine qui a suggéré de le coucher quelque part afin qu’il puisse se reposer. On a pris sa tension artérielle et on a posé un geste rassurant en lui mettant la main sur la tête en lui disant : « It’s all over kid, you’ll be all right, we’ll take good care of you. » Gervais s’est rendu compte qu’il pleurait comme un enfant.

Il se réveilla plus tard dans une autre salle, entouré d’autres patients. Des infirmiers ou des médecins s’affairaient dans un coin. Environ une demi-heure plus tard, un infirmier vint le voir pour vérifier son état. « Je me sentais mieux, moins épuisé. Il m’a demandé si j’avais faim. Je lui ai répondu que je n’en étais pas certain. Il m’a dit : “Wait for me, I’ll be back”. Je lui ai répondu : “Don’t worry, I’ll be here, I can hardly move”. » Quelques minutes plus tard, l’infirmier revint avec un médecin qui, après avoir pris sa pression artérielle et fait asseoir lui dit : « I suggest you eat a little food, even if you don’t feel hungry. It will perk you up. If you eat too much, you’ll be sick. Try and eat, even if it’s a little bit. Here, drink some water, you must be thirsty ».

« On m’apporta un verre d’eau froide que je dus siroter et on m’apporta un petit bol dans lequel il y avait des oeufs brouillés, comme ma mère faisait. “ Eat what you can, but eat your fruit first”. Il y avait des pêches dans le jus. J’ai mangé lentement. Et, finalement, je me suis risqué à manger les oeufs brouillés. Puis, je me suis recouché. Je m’endormis, comme si j’avais travaillé durant des heures. »

Lorsque Gervais se réveilla, il remarqua qu’il y avait beaucoup de bruit autour de lui. Il y avait un arôme de café et d’autres senteurs agréables. Reprenant le goût de vivre, il trouvait extraordinaire d’entendre des rires et des conversations animées. Cela confirmait qu’il était enfin un homme libre et que, désormais, la vie serait pour lui le rêve tant attendu durant ses années de misère. Lui qui, quelques jours à peine auparavant, en était venu à désespérer d’en sortir vivant, se considérait maintenant presque au Paradis.

« Je crois que ce sentiment a été pour moi le point tournant de mon retour à la santé.  Quand je parle de santé, je ne parle pas seulement de santé physique mais de santé mentale. Lorsqu’un être humain est privé de sa liberté et est soumis aux pires sévices, réels ou éventuels, il perd son humanité et devient une épave. Ce sentiment s’amplifie de jour en jour et devient destructeur, surtout si la nourriture est insuffisante pour maintenir un minimum de calories essentielles à la santé.

“Entendre ces rires, ces bruits, sentir ces arômes et surtout participer à cette joie, c’est fou à dire, je le sais, mais je pleurais de joie. Quelqu’un s’est approché de moi et me voyant pleurer a demandé à un médecin de venir me voir. Celui-ci ne fut nullement inquiet de mon état, au contraire : “There is nothing wrong with this kid, don’t worry about him; he is just happy!””

Comme les prisonniers libérés n’avaient plus de vêtements décents, les Américains leur fournirent des uniformes et des chaussures. Pour les prisonniers qui ne s’étaient jamais habitués aux conditions subies durant leur captivité, c’était le grand luxe. Les uniformes sentaient le neuf. Plus de poux. Plus d’odeurs fétides.

Finalement, Gervais et ses compagnons furent évacués d’Allemagne en camion à  destination de Bruxelles où ils devaient s’envoler vers l’Angleterre avant de revenir au Canada par bateau. Le voyage entre leur lieu de détention jusqu’à Bruxelles fut psychologiquement très éprouvant : “Nous avons été témoins de scènes épouvantables. À certains endroits, on voyait des cadavres, cordés comme du bois. On les arrosait d’essence et on y mettait le feu. En passant sur la route, nous avons vu des cadavres dans le fossé et dans les champs avoisinants, dont celui d’un jeune soldat allemand qui n’avait pas plus de 13 ou 14 ans.

‘Partout, autour de nous, on voyait des corps qui brûlaient. Je revois ces scènes d’horreur dans les cauchemars qui continuent de me hanter. On a beau dire fais-toi soigner ou prends tes sachets, c’est très bien de se faire dire des choses aussi sages par des illuminés qui n’ont jamais vécu ces moments de terreur et d’angoisse, de faim et d’incertitude constante. Ne pas savoir si demain viendrait, ne pas savoir si nous mangerons demain ou la journée suivante. Pour moi, à compter de maintenant, tout devenait luxe. Un morceau de pain blanc était du gâteau. Tout goûtait bon. »

 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat