Pierre Vennat
Journaliste-historien

Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains hommes des Fusiliers Mont-Royal qui avaient été faits prisonniers à Dieppe ont réussi à s’évader lors de leur séjour en France. Le fait qu’ils aient été francophones leur a beaucoup aidés.

C’est le cas du capitaine Lucien Dumais, alors sergent-major, du capitaine Antoine Masson, alors lieutenant, du sergent Conrad Lafleur, plus tard promu lieutenant, du soldat Guy Joly et du soldat Robert Vanier, plus tard promu lieutenant lui aussi. Ils réussirent tous à rejoindre leur bataillon en Angleterre par leurs propres moyens.

Éventuellement, Antoine Masson devait se voir octroyer la Croix militaire (M.C.) pour bravoure au combat lors du raid de Dieppe et de son évasion du territoire ennemi. Lafleur, quant à lui, mérita non pas une, mais trois importantes décorations : la Médaille de la Conduite distinguée (D.C.M.), la Médaille militaire (M.M.) et la Croix de Guerre française avec palme, tandis que Joly se mérita la Médaille militaire (M.M.) pour ses exploits avec la Résistance française après avoir été parachuté derrière les lignes. Vanier se mérita la Médaille militaire avec agrafe (M.M.), la Croix deguerre françaiseavec étoile de vermeil et la Médaille de la liberté américaine.

Antoine Masson

Interné en France non occupée, tout d’abord à Lyon, puis à un autre camp, près de Chambéry, sur l’Yser, Masson a réussi à communiquer plusieurs fois avec ses parents par câblogramme. Quelques semaines après le raid de Dieppe, il semblait jouir d’une liberté  relative. Le statut non pas de prisonnier de guerre, mais d’interné lui provenait du fait qu’il avait gagné la zone libre en s’échappant de ses geôliers allemands pour être ensuite interné par les autorités françaises de Vichy.

En janvier 1943, Masson s’évada de Lyon. Il a rejoint l’Espagne où il a, encore une fois, réussi à envoyer un câblogramme à son père. L’invasion de la zone dite libre de la France par les nazis après l’invasion alliée de l’Afrique du Nord en novembre 1942 l’avait décidé à gagner l’Espagne. Bien que le généralissime Franco fut soupçonné de sympathies envers les nazis, du moins au début de la Seconde Guerre mondiale, l’Espagne demeura officiellement neutre tout au long du conflit.

Revenu au Canada, promu capitaine et considéré comme un héros, Masson devait, un an plus tard, être le seul militaire rescapé de Dieppe aux côtés de son ancien commandant Dollard Ménard, à faire aussi partie des troupes du régiment de Hull qui envahirent en juin 1943 l’île de Kiska dans les Aléoutiennes. Par la suite, il participa à la campagne de Normandie. Au sujet de son évasion, Masson a confié ne pas s’estimer plus débrouillard qu’un autre, mais d’avoir su profiter des occasions lorsqu’elles se présentaient.

Lucien Dumais

Lucien Dumais a vécu une guerre extraordinaire. Ses exploits derrière les lignes, tant en Afrique du Nord qu’en France, ont été maintes fois racontées. Je ne le ferai pas à nouveau ici.  Les moyens qu’il a employés pour regagner l’Angleterre après avoir été capturé à Dieppe et qu’il eut réussi à s’échapper d’un train en marche qui devait le conduire en Allemagne sont relativement peu connus.

Lucien Dumais

Lucien Dumais

Dumais raconta que lui et deux camarades, le caporal Vermette et le soldat Cloutier, décidèrent de s’évader le 20 août alors qu’ils se trouvaient à bord d’un wagon de bestiaux devant les mener en Allemagne. Étant de langue française, les trois hommes estimaient avoir davantage de possibilités de s’évader en plein coeur de la France que leurs camarades anglophones. Ils détachèrent des planches sous le wagon, attendirent que le train ralentisse et se laissèrent tomber le long de la voie ferrée.

Malheureusement, bien qu’ayant entendu clairement la voix de Cloutier et sachant que ses camarades n’étaient pas très loin de lui, la proximité de gardes allemands empêcha Dumais de les rejoindre. Il les perdit de vue. Le 21 août, après avoir erré dans la campagne, il se résolut à approcher les habitants d’une maison de ferme. En l’apercevant, la fermière comprit immédiatement. Ayant appris le coup de main de Dieppe par la radio, elle le fit immédiatement disparaître dans la cave d’un hangar se trouvant dans le jardin.

Cette dame savait que les Allemands recherchaient des évadés à travers la campagne. S’étant assurée que personne ne semblait avoir remarqué la présence de Dumais, elle lui donna immédiatement à manger et lui servit du vin. Puis, aidée de son jardinier, elle fit disparaître son uniforme et lui passa des vêtements civils. Et on décida de lui faire passer la nuit dans une cabane abandonnée dans la forêt toute proche.

En s’y rendant, Dumais vit une petite affiche menaçante : « Peine de mort à quiconque aidera, abritera ou ne dénoncera pas un militaire ennemi de l’Allemagne ». Il réalisa alors quel danger il faisait courir à ses nouveaux amis à qui il dédia plus tard une éternelle reconnaissance pour leur geste spontané d’héroïsme au mépris de leur vie.

Le 22 août, ses nouveaux amis lui remirent des vêtements, de l’argent français, des tickets de pain et le plus de renseignements possibles pour se rendre à la zone libre, puis en Espagne. L’invasion de la zone, dite libre de la France, ne se fit qu’après le débarquement allié en Afrique du Nord. Cependant, même en zone dite libre, la police de Vichy était contrôlée par les Allemands. Après avoir parcouru une partie du pays en train, Dumais finit par atteindre la zone libre quelques jours plus tard et séjourna cinq semaines à l’Hôtel de la Gare de Lussac-des-Cheaux, hébergé par des résistants.

De Lussac-des-Cheaux, Dumais se rendit à Marseille et au consulat américain. Le consul l’envoya à un médecin français qui apparût accompagné de Pat O’Leary, chef d’un réseau de résistance et médecin qui avait fait ses études à l’Université McGill à Montréal. Ce dernier s’était enrôlé dans l’aviation canadienne au début de la guerre, puis fut envoyé en mission en France. Ce médecin fut par la suite arrêté par la Gestapo et mourut en déportation en Allemagne.

En compagnie d’autres prisonniers évadés dont un pauvre bougre d’Écossais parlant à peine français fait prisonnier à Dunkerque au printemps de 1940 et qui, après avoir réussi à s’évader, vivait dans la clandestinité depuis treize mois, il se rendit en train jusqu’à Canet-Plage, près de la frontière espagnole. Pas moins de 65 hommes s’entassaient dans un petit chalet de trois pièces.

Finalement, ils s’embarquèrent tous sur un chalutier de pêche qui les amena à Gibraltar. Après une nuit et quelques heures passées à cet endroit, Dumais s’envola pour la première fois à bord d’un avion et revint en Angleterre. Là, commença une série d’interrogatoires.

Quelques jours plus tard, l’Intelligence Service pressentit Dumais pour prendre du service dans cette unité d’espionnage et d’activités de résistance derrière les lignes ennemies, Dumais demanda à réfléchir, car il avait été porté disparu, puis présumé mort au cours du raid de Dieppe, la Croix-Rouge ne trouvant son nom ni dans les hôpitaux ni dans les camps de prisonniers. Sa famille avait fait même célébrer un service funèbre à son intention à Montréal. Après un temps de réflexion, Dumais finit par accepter et fut prêté à l’Intelligence Service.

On connaît la suite. Dumais, devenu agent secret, fut promu officier. Il a été maintes fois décoré et a terminé sa carrière militaire avec le grade de capitaine.

 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat