« Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. »  Winston Churchill

Déjà entendu parler de Yousuf Karsh? Ce photographe canadien d’origine arménienne  s’est rendu célèbre en prenant la photo de Winston Churchill, celle dans laquelle ce dernier  lance un terrible regard vers la lentille. En 1953, le photographe à la réputation désormais internationale, notamment dû à ce cliché, produit une série de photos inédites dans les magazines LIFE et Maclean, en accédant aux coffres d’une collection gardée dans le plus grand secret et sous haute surveillance militaire, au Musée provincial de Québec (aujourd’hui, le Musée national des beaux-arts du Québec).

Le secret est si bien gardé que même les gardes n’ont jamais su véritablement ce qu’ils protégeaient et jettent un œil curieux sur les riches tapisseries jagellonnes (dynastie royale lituanienne du 14e au 18e siècle), les œuvres d’art datant de plusieurs siècles et les vases sacrés ruisselants de joyaux qui se dévoilent sous leurs yeux ébahis. 

Après avoir prononcé un discours qui restera dans les annales de l’histoire devant le Parlement canadien lors d’une visite en 1941, Churchill se présenta tout sourire devant l’obscur photographe venu l’immortaliser. Karsh, insatisfait, eu l’idée insensée de retirer l’éternel cigare pendant aux lèvres du vieux lion britannique sans avertir. Il n’en fallut pas plus pour que le sourire se transforme en une grimace menaçante, que le photographe s’empressa de croquer sur le vif (C. Cobb, International Churchill Society). Le résultat fut spectaculaire et fit la une du TIMES et de tous les plus grands magazines de son temps.

Il s’agit du trésor de Wawel – du nom du château où il était soigneusement conservé – littéralement le trésor national de Pologne, qui fut évacué du pays in extremis, pour le sauver de l’occupation allemande et russe. Au moment où cette publication surprenante émerge des presses, cela fait près de 15 ans que le trésor polonais repose au Canada. Il y restera encore plusieurs années, malgré la pression constante exercée par la Pologne pour récupérer son trésor national. Pourquoi? Parce que le Canada refuse de le rendre.

Pour saisir le sens d’une telle décision, il faut remonter le temps encore un peu.

Gauche: Deux pistolets sont incrustés dans la poignée de cette épée italienne, dite « à tête de Turc ». L’arme, sertie d’opale et d’améthystes, a appartenu au Prince Radziwill. Droite: Horloge du 16e siècle indiquant l’heure, la date, le mois, les phases de la lune ainsi que les signes du zodiac. Fabriquée à Torun, lieux de naissance de l’astronomie. (Maclean’s Magazine, 15 décembre 1953)

 

L’exode vers le Canada

Au printemps 1939, la Pologne commence à fabriquer des contenants permettant d’évacuer, en toutes sécurité, les éléments les plus précieux du château de Wawel, à Krakow: une collection d’une valeur historique inestimable. En septembre, les forces hitlériennes prennent le pays d’assaut. Le signal est donné. Précipitamment, le trésor est confiné dans des caisses puis caché dans des véhicules de paysans, remontant la Vistule de nuit dans des barques, puis des wagons tirés par des chevaux pour finalement atteindre la frontière roumaine, deux semaines plus tard. Mais la Roumanie est incertaine et menace de tomber, elle aussi, aux mains des agresseurs. Il faut fuir encore une fois. On décide d’aller en France. Est alors entreprise une formidable épopée à travers la Méditerranée jusqu’à Nice, où le trésor sera peut-être enfin en sécurité (1). Mais la France s’apprête elle aussi à sombrer… Toute l’Europe est menacée.  Il n’y nul part où aller.

Ou presque! Car la Grande-Bretagne résiste encore. Mais pour combien de temps? Même là, on craint l’invasion. Surtout depuis que des dizaines de milliers d’émigrants allemands (surtout des juifs) et italiens, qui fuient leur pays où ils sont persécutés, déferlent en Angleterre.

Ces réfugiés sont froidement reçus. On craint que ces Juifs ne soient en réalité des Nazis déguisés, venus préparer une invasion. La peur fait son travail et la plupart seront enfermés dans des camps d’internement. Ils seront plus de 8 000 – non seulement des Juifs, mais aussi des Allemands et des Italiens – à être envoyés vers les « Colonies », soit l’Australie et le Canada, dans des bateaux-prisons, ces navires de croisières trafiqués et transformés en véritables prisons flottantes (2).

Réalisée en 1551 pour le Roi Sigismund Auguste II de Pologne, cette tapisserie d’or, d’argent, de soie et de laine représentant le Déluge est tellement grande que l’œil humain ne peut la contempler d’un seul regard. Pour que Yousuf Karsh puisse correctement la prendre en photo, le département des travaux publics de Québec dû ériger un mur de 30 par 40 pieds, muni d’un système d’accroches et de poulies pour la surélever. Lorsque la fresque est photographiée, le garde en fonction aurait murmuré « s’il vous plaît, laissez-là encore un peu plus longtemps. C’est si beau ». (Maclean’s Magazine, 15 décembre 1953).

Parmi toutes ces évacuations forcées, tous ces bousculements, le gouvernement polonais en exil à Londres décidera lui aussi d’envoyer son trésor vers la « colonie » du Canada, dans le MS Batory, un bateau-prison venu au Canada parmi les convois d’exilés et marginaux juifs envoyés ici pour y être gardés à l’œil.  Toutefois, contrairement aux autres bateaux-prions, le Batory fait partie d’un convoi hyper sécurisé de plusieurs bateaux escortés par des bâtiments de guerre transportant non seulement des prisonniers et le Trésor de Wawel, mais aussi tout le trésor britannique, évacué in extremis au Canada pour le sécuriser lui aussi des Allemands : 450 millions de livres Sterling en Or et en sécurité financière. C’est le plus gros montant transféré par la mer de l’Histoire.

Le trésor de Wawel sera dispersé en plusieurs lieux sûr: la  Banque de Montréal à Ottawa, le Monastère de Sainte-Anne de Beaupré à Québec, le Musée provincial de Québec, etc. En 1948, on retrouve mêmes quelques artefacts à l’hôtel-Dieu de Québec (3).

Le premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, un anti-communiste convaincu, décide alors de concentrer une partie du trésor polonais au Musée provincial de Québec, où sa présence sera gardée secrète, jusqu’à ce que Yousuf Karsh nous en offre un accès tout à fait privilégié en 1953.

Robe de Chevalier de l’Ordre du Saint Fantôme (« Knight of the Holy Ghost »), l’insigne de ce qui fut probablement le l’Ordre chevaleresque le plus exclusif jamais imaginé. Fondé par le Roi Henry III de France en 1578, il fallait, pour y accéder, être membre de l’Ordre de Saint-Michel et être noble d’au moins trois autres nations. Offert par Lous XIV au Roi Jean III de Pologne pour souligner son courage lors du siège de Vienne de 1683, Yousuf Karsch le posa sur les épaules du plus grand des gardes du Musée pour lui donner une apparence réaliste. Brodé d’argent, il n’en fut jamais confectionné plus que six dans le monde (Maclean’s Magazine, 15 décembre 1953).

 

Un retour compromis

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nouveau gouvernement de Pologne délègue des émissaires au Canada, venus réclamer le trésor de Wawel. Mais ce nouveau gouvernement communiste ne plaît pas à Maurice Duplessis, qui clame haut et fort que la Pologne ne récupérera pas son trésor tant qu’elle est sous ce régime communiste, considéré comme un satellite, voir un pantin, de l’URSS. C’est la Guerre froide.

Il faudra attendre jusqu’en 1961 et le gouvernement libéral de Jean Lesage pour qu’un accord soit conclu et que le trésor retrouve enfin son pays d’origine, plus de 20 ans après son arrivée au Québec. Pendant toute cette période, bien que des centaines de personnes ait été impliquées dans l’opération, pas même un seul élément de la cargaison ne disparut, et aucun renseignement ne fut jamais dévoilé (4).

Yousuf Karsh, 27 juin 1936. Bibliothèque et Archives Canada.

 

Notes

  1. Steve Schwinghamer. Le périple du trésor de Wawel vers le Canada. Musée canadien de l’immigration du Quai 21
  2. Samuel Venière, Les Bateaux-prisons, Encyclopédie Canadienne, 24 mai 2017
  3. Steven Chase, Canada kept Polish tapestries from Nazis, Globe and Mail, 5 avril 208
  4. Des événements et des phénomènes étonnants: le secret de l’or britannique, Bibliothèque et Archives Canada

 

Bibliographie

A gift from Yousuf Karsch: The Polish Art Treasure. Maclean’s Magazine, 15 décembre 1953

Bibliothèque et Archives Canada, Des événements et des phénomènes étonnants: le secret de l’or britannique, Gouvernement du Canada [En ligne], https://www.collectionscanada.gc.ca/cool/002027-2301-f.html

Bibliothèque et Archives Canada, Guides thématiques – Les camps d’internement au Canada durant les Première et Deuxième Guerres mondiales, Gouvernement du Canada [En ligne], https://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/politique-gouvernement/Pages/guides-thematiques-camps-internement.aspx

Carter, David J. Les camps de prisonniers de guerre au Canada. Encyclopédie Canadienne [En ligne], http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/camps-de-prisonniers-de-guerre-au-canada/

Chase, Steven. 5 mai 2008. Canada kept Polish tapestries from Nazis, Globe and Mail [En ligne], https://beta.theglobeandmail.com/news/national/canada-kept-polish-tapestries-from-nazis/article17983183/?ref=http://www.theglobeandmail.com&

Cobb, Chris. 2012. Winston Churchill 70 years ago: « Some Chicken! Some neck! » Ottawa Citizen Commemorates Iconic Churchill Speech. The International Churchill Society [En ligne], https://www.winstonchurchill.org/publications/churchill-bulletin/bulletin-043-jan-2012/winston-churchill-70-years-ago-some-chicken-some-neck

Schwinghamer, Steve. Le périple du trésor de Wawel vers le Canada. Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [En ligne], https://www.pier21.ca/blog/steve-schwinghamer/journey-of-wawel-treasures-to-canada#footnote-6

Venière, Samuel. 201. Les Bateaux-prisons, Encyclopédie Canadienne [En ligne], http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-bateaux-prisons-au-canada-une-histoire-meconnue/

Samuel Venière

Samuel Venière

Historien chez Musée naval de Québec / Quartier général de la Réserve navale Ministère de la Défense nationale / Gouvernement du Canada
Samuel Venière est historien au Musée naval de Québec et spécialiste de l’histoire du Québec et du Canada du XVIIIe et XIXe siècle. Monsieur Venière a obtenu son diplôme en histoire à l’Université Laval en 2012 et s’est depuis distingué dans de nombreux projets liées à la diffusion de l’histoire dans la sphère publique, offrant son expertise comme consultant historique pour des évènements culturels et effectuant des animations historiques pour la Commission des Champs de bataille nationaux. Conférencier et auteur, il est aussi expert de l’utilisation des technologies éducatives dans la vulgarisation et l’enseignement de l’histoire.

Samuel Venière is a historian with the Naval Museum of Québec specializing in 18th and 19th century Canadian and Quebec history.He has a degree in history from Université Laval and, since receiving his degree, has distinguished himself in the public sphere, lending his expertise as a historical consultant to a number of cultural events and giving historical presentations for the National Battlefields Commission. He is a speaker and author and an expert in the use of educational technologies and the teaching and popularization of history.
Samuel Venière