Paroles de soldats de la Wehrmacht : la guerre à hauteur d’homme

Deux ouvrages parus récemment font découvrir la parole des soldats allemands tout en constituant de riches exemples de la manière avec laquelle les historiens peuvent utiliser des sources orales et de la correspondance. Deux leçons d’histoire.  

4. Soldats

Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, Sonke Neitzel et Harald Welzer, Paris, Gallimard, 2014, 619 p.

Soldats se fonde sur les écoutes systématiques de milliers de prisonniers allemands effectuées par les Britanniques pendant toute la guerre. Ces derniers ont transcrit les passages de ces conversations qui leur paraissaient présenter un intérêt spécifique (stratégie, organisation de la chaîne de commandement, moral des troupes évoluant au fil de la guerre selon que les soldats étaient sous-mariniers ou marins, dans l’armée de l’air ou l’armée de terre, etc.).

Ces procès-verbaux reposaient dans les archives sans que quiconque en saisisse l’importance décisive avant que deux chercheurs ne les découvrent en étudiant la perception de la violence et la propension à tuer.

Dans un premier temps, précise la quatrième de couverture :

« le lecteur a l’impression d’entendre parler les soldats, avec la rude franchise de la camaraderie lorsque ceux-ci racontent leurs combats, la mort donnée et la mort reçue. Très vite, cependant, on comprend la nature inédite de cet ouvrage : jusque-là, les historiens, pour étayer leurs recherches sur la perception de la violence et la propension à tuer, utilisaient des sources très problématiques (dossiers d’enquête, descriptions dans les lettres de la poste aux armées, récits de témoins oculaires, Mémoires), car rédigées en toute conscience pour un destinataire – un procureur, une épouse restée au domicile, voire un public auquel on communiquait une vision propre des choses.

Mais lorsque les soldats internés dans les baraquements britanniques parlent entre eux de la guerre en temps réel, c’est sans intention particulière, ils disent ce qu’ils pensent et ce qui les meut (course aux décorations, massacres des populations civiles et viols des femmes, mépris pour les soldats italiens et peur panique des représailles de l’Armée rouge, sentiment de l’inéluctable défaite et culte du Führer, etc.).

Cette source brute, sans apprêt, conduit à porter un regard tout à fait neuf sur la mentalité de la Wehrmacht, fruit d’une éducation étrangère à l’humanisme libéral et porteuse de valeurs cimentées par l’appartenance de l’individu à un collectif, qui en tout lui sera supérieur ».

Le lecteur assiste au fil des pages à un va-et-vient continuel entre de larges extraits tirés des écoutes et classés par thèmes, et leur mise en contexte rédigé par les deux historiens. On découvre sans filtre, de la bouche même des soldats, ce qu’ils avaient à dire entre autres sur les crimes commis contre des prisonniers de guerre, la vie au front, la sexualité , la foi, les doutes dans la victoire, la bravoure et les valeurs militaires. Passionnant. Troublant par moments.

 

5. Lettres de la Wermacht

Lettres de la Wehrmacht, présentées par Marie Moutier, préface de Timothy Snyder, Paris, Perrin, 2014, 335 p.

De 1939 à 1945, les 17 millions de soldats de la Wehrmacht ont énormément écrit à leurs proches. En rassemblant 97 de leurs missives les plus fortes et éclairantes dans Lettres de la Wehrmacht, Marie Moutier met en lumière la parole des soldats allemands.

Dans sa préface, l’historien Timothy Snyder, auteur du monumental essai Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline (Gallimard, 2012), note avec justesse que ces lettres « nous rappellent, à travers la place accordée à l’intimité, à travers leurs détails et leur variété, que les soldats allemands étaient aussi des hommes. Ils ne parlent ici ni à eux-mêmes, ni à leurs commandants, ni aux interrogateurs d’après-guerre, ni même à l’histoire. Ils parlent aux personnes qu’ils aiment ». La grande valeur de ce livre, soutient le préfacier, est qu’il « nous force à penser la Seconde Guerre mondiale en des termes plus universels qu’il ne nous plairait ».

Les lettres choisies font partie des rares documents écrits sur le vif. Elles proposent une vision du conflit par ceux qui l’ont fait. Tirées d’un fonds exceptionnel de 16 000 lettres, elles sont pour l’essentiel publiées ici pour la première fois, et en français de surcroît. Dans une solide introduction qui constitue belle leçon de méthodologie, Marie Moutier évoque la découverte de cet impressionnant corpus ainsi que son contenu. 

 Que racontent ces lettres? La guerre au quotidien, sur tous les fronts, de l’invasion de la Pologne à la chute de Berlin. Si nombre de lettres de la campagne de France en 1940 ou au début de l’opération Barbarossa sont porteuses de l’espoir de participer au renouveau de la Grande Allemagne, les correspondances qui suivent la défaite de Stalingrad ou le débarquement de Normandie s’avèrent plus sombres.

De fait, le lecteur assiste aux désillusions des soldats, à leur détresse face à la brutalité de la guerre, à la dégradation des conditions physiques et matérielles. Mais, parce que ces hommes sont le fer de lance du nazisme en guerre, ces lettres se lisent aussi sous l’angle de l’exaltation de la foi envers l’Allemagne et Hitler, de leur participation aux massacres de populations civiles et de la prégnance de l’idéologie nazie au sein des troupes du IIIe Reich. Un bel exemple qui démontre toute la richesse de la correspondance en tant que source primaire.

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent