Pierre Vennat
Journaliste-historien

Extraits des notes d’un cours donné à l’automne 2010 pour le compte de l’antenne de Joliette de l’Université du Troisième âge, constituante de l’Université de Sherbrooke.

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L’enrôlement le plus spectaculaire du côté canadien-français de toute la Première Guerre fut sans aucun doute celui du pamphlétaire nationaliste Olivar Asselin.

C’est le 26 novembre 1915 qu’Asselin fut pressenti par Sam Hughes, ministre de la Milice et de la Défense. Celui-ci promit d’accorder le grade de « colonel honoraire » à Olivar Asselin si ce dernier acceptait de lever un bataillon devant servir sous l’autorité britannique. Asselin refusa le titre, à ses yeux usurpé de « colonel ». Il dit avoir trop de respect pour le professionnalisme des armes pour se prêter à pareille comédie. Il accepta donc de servir en second seulement, avec le grade de major, sous les ordres d’un éventuel militaire de carrière canadien-français ayant servi au feu et dont la valeur serait reconnue par ses pairs.

C’est ainsi qu’Ottawa annonça le 27 novembre dans une dépêche émanant du quartier général, que le ministère de la Milice avait l’intention de confier le commandant d’un nouveau régiment canadien-français au capitaine Henri N. Desrosiers, autrefois des Carabiniers Mont-Royal, qui porterait le nom de 163e Bataillon. Desrosiers se voyait promu lieutenant-colonel et Asselin était promu son adjoint avec le grade de major.

Aussitôt nommé, Asselin tint une grande assemblée publique au Monument national, à Montréal afin d’expliquer les raisons pour lesquelles il avait décidé de s’enrôler.

Son grade d’officier dans l’armée canadienne n’allait pas faire perdre à Asselin son franc-parler. Il fit remarquer que, parmi les Canadiens français d’âge militaire, il y en avait bien 90 % qui, du fait que l’anglais était la langue de commandement, ne pourraient jamais espérer, quoi qu’ils le puissent, obtenir le moindre avancement dans l’armée.

Il ajouta que le ministre Sam Hughes semblait enfin avoir compris qu’à des citoyens britanniques de langue française, et dont la langue était censée être officielle au Canada, l’on ne pouvait demander d’apprendre l’anglais pour le seul « plaisir » de se faire tuer sur les champs de bataille européens. Ce faisant, Hughes avait permis la constitution de régiments francophones. Les soldats francophones qui ne connaîtraient pas l’anglais n’accéderaient jamais à des grades supérieurs malgré les plus hauts faits d’armes. Et Asselin de s’écrier qu’il ne fallait pas chercher ailleurs pourquoi les Canadiens français ne s’enrôlaient pas en plus grand nombre.

Alors pourquoi s’enrôler? Parce que, dit-il, la Belgique avait été sauvagement agressée. Et que les Canadiens français se devaient de se sentir solidaires de tous les persécutés. Bref, en participant à la guerre, les Canadiens français en ressortiraient plus grands et meilleurs et la « race » canadienne-française, allègre d’avoir versé un peu de son sang dans cette aventure surhumaine, reprendrait ensuite sa route, plus digne de vivre, plus fière d’elle-même, le front tourné vers les étoiles, la poitrine gonflée d’espoirs invincibles.

Les recrues ne se précipitèrent pas pour s’enrôler, malgré l’intervention d’Asselin, pourtant un journaliste prestigieux dont la caution morale était précieuse. Son bataillon, au lieu de prendre le chemin de l’Europe, fut envoyé de longs mois aux Bermudes avant de prendre le chemin de l’Angleterre puis d’être démembré.

Considérant la situation, Asselin, qui ne s’était pas enrôlé pour s’amuser, fut rétrogradé à sa demande au grade de capitaine. Puis il a obtenu son transfert au 22e où il servit comme chef de peloton, c’est-à-dire en qualité de lieutenant.

Le colonel Chaballe, dans son histoire du 22e lors de la Première Guerre, écrit que lorsque les fusées-parachutes de l’ennemi éclairaient le paysage, Olivar Asselin commandait à ses hommes de s’aplatir par terre pour se protéger des tirs de mitrailleuses qui gardaient le terrain ainsi découvert. Mais lui-même restait debout,  face à l’ennemi, pour inspirer confiance aux hommes placés sous son commandement. Asselin fut décoré de la Légion d’honneur française pour ses exploits militaires.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat