Par Jacques Michon

Le site Le Québec et la Seconde Guerre mondiale présente en exclusivité et avec l’accord de Bibliothèque et Archives nationales du Québec l’ensemble des six textes des zones de l’exposition Les éditeurs québécois et l’effort de guerre, 1940-1948 présentée à la Grande Bibliothèque de Bibliothèque et Archives nationales du Québec du 22 septembre 2009 au 28 mars 2010. L’historien Jacques Michon a agi à titre de commissaire de l’exposition.
 
Le compte rendu du catalogue de l’exposition est disponible sur ce site.
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10 SEPTEMBRE 1939
 
Le 10 septembre 1939, une semaine après la Grande-Bretagne, le Canada déclare la guerre à l’Allemagne. Le lendemain, le gouvernement fait voter 100 millions de dollars pour les opérations militaires et la formation d’un corps expéditionnaire. Cinq semaines plus tard, par un arrêté en conseil, les éditeurs canadiens sont autorisés à réimprimer les ouvrages publiés en pays ennemi et protégés par le droit d’auteur. Occupée par l’Allemagne, la France fait partie des pays touchés par cette mesure à partir de juin 1940. Privés de leur principale source d’approvisionnement, les librairies sont bientôt en rupture de stock et ont un urgent besoin d’ouvrages français. Les maisons d’édition canadiennes-françaises sollicitent alors des licences de reproduction pour les livres français les plus en demande. Pour la rentrée de l’automne 1940, des licences sont accordées aux éditeurs de manuels scolaires, puis aux éditeurs de littérature générale qui publient des livres d’actualité, des œuvres littéraires et des ouvrages religieux.
 
Les éditeurs remplissent ainsi la mission que le premier ministre canadien W. L. Mackenzie King leur assigne : « porter haut les traditions de culture et de civilisation française ». Quelques mois plus tard, le 1er août 1940, dans un message radiophonique repris par les journaux, le général de Gaulle sollicite l’appui des Canadiens français dans le combat pour la France libre.

DE NOUVEAUX ÉDITEURS
 
La guerre favorise l’accès des éditeurs à leur propre marché. Pour la première fois de leur histoire, les librairies et les procures n’ont plus besoin de l’importation pour s’approvisionner en livres. Elles trouvent tout ce dont elles ont besoin sur place. Pour répondre à la demande, de nouvelles maisons d’édition voient le jour. Le monde du livre devient de plus en plus autosuffisant. Les éditeurs réussissent même à attirer les auteurs étrangers les plus prestigieux et à faire connaître par la traduction certains grands succès de la librairie américaine. Les écrivains canadiens-français qui, avant 1940, étaient souvent condamnés à s’éditer eux-mêmes, trouvent désormais à Montréal plusieurs maisons d’édition prêtes à publier leurs œuvres et à les distribuer partout au pays et en Amérique du Nord. Les auteurs européens qui ont trouvé refuge au Canada et aux États-Unis y font également paraître de nombreux ouvrages inédits. Des écrivains et intellectuels de premier plan, comme Jacques Maritain, Georges Bernanos, Henri Laugier et Jean Wahl, qui servent de passeurs entre la France occupée et les lecteurs du monde libre, utilisent cette nouvelle tribune en terre d’Amérique pour atteindre les lecteurs français dispersés aux quatre coins de la planète.
 
Durant cette période, le conflit mondial se déploie sur plusieurs fronts, en Europe, en Asie et en Afrique, avec l’entrée en guerre de l’URSS et des États-Unis qui, en 1941, viennent grossir les rangs des forces alliées. L’année 1942 voit se mettre en place les premières grandes offensives contre l’Allemagne, notamment le raid de Dieppe en août et le débarquement en Afrique du Nord en novembre. Les Allemands ripostent en occupant la France entière. Au Canada, pendant ce temps, le plébiscite sur la conscription pour service outre-mer enflamme les esprits.
 
LA LUTTE CONTRE LE FASCISME
 
Devenu une plaque tournante de l’édition française, Montréal voit son importance croître à la mesure de la mission qui lui a été assignée dans le monde libre et dans la lutte contre le fascisme. La première association des éditeurs de langue française en Amérique du Nord voit le jour. Les éditeurs montréalais entretiennent des rapports étroits avec leurs collègues de New York, de Mexico, de Rio de Janeiro et de Buenos Aires et diffusent une grande partie de leur production aux États-Unis, en Amérique latine et peu après en Afrique du Nord. Au cours de cette période où l’information et la propagande jouent un rôle déterminant, de nombreuses revues littéraires et intellectuelles voient le jour. Publiées à Montréal et diffusées à l’étranger, les revues Gants du ciel, Cahiers d’art ARCA, La Nouvelle Relève, Amérique française et Le Monde libre font appel à des collaborateurs européens et canadiens de renom. Le gouvernement assouplit les règles commerciales en autorisant les maisons d’édition canadiennes à transiger directement avec les maisons européennes par le biais de leurs fondés de pouvoir établis en Amérique.
 
Sur le plan politique et militaire, le vent tourne en faveur des Alliés, qui croient pouvoir porter un coup fatal à l’Allemagne, désormais sur la défensive. On organise déjà l’après-guerre. Lors de la conférence de Québec en août 1943, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt, hôtes du premier ministre canadien, reconnaissent la légitimité du Comité français de la libération nationale (CFLN) et préparent le débarquement en Normandie. Au Canada, l’industrie de guerre roule à plein régime.
 
L’APOGÉE DE LA PRODUCTION
 
En 1944, la guerre tire à sa fin. Paris est libéré en août. Les maisons d’édition étendent leur réseau de diffusion aux territoires libérés. Peu de temps après la Libération, les éditeurs franchissent l’Atlantique pour établir des relations d’affaires avec leurs collègues européens. Dans l’expectative d’un retour à la normale, ils multiplient les coéditions, signent des contrats d’exclusivité et lancent des collections de classiques français susceptibles de répondre aux besoins des nouveaux marchés. La production annuelle des éditeurs atteint des sommets.
 
La présentation matérielle des ouvrages s’améliore grâce à la collaboration d’artistes de talent comme Alfred Pellan et Robert La Palme. Le milieu du livre se professionnalise avec la création de l’École des arts graphiques. Dans ce contexte favorable au développement de l’édition nationale, de nouvelles maisons voient le jour et, à l’initiative des écrivains européens eux-mêmes, les maisons établies soutiennent des projets de longue haleine dont la gestation s’étale sur plusieurs années et qui nécessitent des investissements importants. Malgré le retour anticipé de l’édition parisienne sur les marchés américains du Nord et du Sud, les éditeurs canadiens espèrent conserver les gains appréciables qu’ils y ont fait durant la guerre et même réussir à distribuer leurs nouveautés outre-Atlantique.
 
L’APRÈS-GUERRE
 
Après la guerre, les lecteurs nord-américains découvrent la littérature de la Résistance. Dans l’année qui suit la reddition de l’Allemagne, Montréal reçoit la visite de plusieurs représentants de cette nouvelle littérature, de même que des éditeurs et des artistes qui ont œuvré dans la clandestinité et qui viennent témoigner du dynamisme de la vie littéraire en France sous l’Occupation. Ces visiteurs profitent de leur passage pour explorer les possibilités d’établir des liens commerciaux avec les éditeurs montréalais. Lucien Parizeau joue un rôle de premier plan à cet égard. L’attribution de licences de réimpression en vertu de l’arrêté exceptionnel de 1939 ayant cessée en janvier 1945, les éditeurs montréalais signent des contrats de distribution exclusive et de coédition directement avec les éditeurs parisiens. Les ateliers d’imprimerie fonctionnent à plein régime et arrivent à peine à répondre à la demande. Les imprimeurs de la Beauce et du Bas-du-Fleuve sont alors mis à contribution.
 
Depuis le début de la guerre, la littérature jeunesse connaît un essor sans précédent et les éditeurs réussissent à toucher un vaste public en faisant pénétrer leurs livres dans des commerces où ils n’étaient jamais entrés. On crée des coins de librairie dans les restaurants, les grands magasins et les chaînes à prix unique. Ces comptoirs sont d’autant plus faciles à mettre en place et à alimenter que les sources d’approvisionnement sont proches. Le romancier Roger Lemelin observe que « le phénomène de la guerre a certainement eu un grand effet sur nos intellects, faisant naître une curiosité que la crise économique semblait garder stagnante » (L’Action nationale, février 1945). Le journal Le Canada emboîte le pas en faisant paraître, à chaque rentrée d’automne depuis 1943, d’importants cahiers littéraires où l’édition québécoise occupe une place de choix.
 
LA GRANDE NOIRCEUR
 
Après la guerre, les éditeurs apparus au début de la décennie sont assaillis de toutes parts, par plusieurs membres du clergé et par les éditeurs français. Les premiers leur reprochent d’avoir mis en circulation des livres condamnés par l’Église. Les seconds, dans le contexte de l’épuration qui sévit en France, les accusent d’avoir réédité durant la guerre des ouvrages d’écrivains soupçonnés de collaboration avec l’ennemi. Robert Charbonneau, président de la Société des éditeurs canadiens du livre français et directeur littéraire des Éditions de l’Arbre, lance une campagne de presse pour démentir ces allégations malveillantes. Les principaux éléments de cette querelle sont réunis dans un opuscule intitulé La France et nous.
 
De plus, les maisons québécoises doivent faire face à la concurrence des éditeurs parisiens qui reviennent sur le marché québécois. Toutes les nouvelles maisons créées au début des années 1940 sont en difficulté. La plupart d’entre elles doivent cesser leurs activités. Certaines sont même acculées à la faillite. Sur les 22 maisons actives en 1944, 7 seulement survivront à la crise.
 
Le gouvernement de Maurice Duplessis, qui a repris le pouvoir en 1944, reste insensible à l’appel à l’aide des éditeurs et en rajoute en appuyant la décision du bureau de censure du cinéma, qui interdit la projection à Montréal du film Les enfants du paradis, de Marcel Carné. Devant le retour des éteignoirs, plusieurs artistes et écrivains expriment leur révolte – notamment dans Refus global, le manifeste des automatistes – ou prennent le chemin de l’exil. À l’inverse, le Canada devient une terre d’accueil pour des collaborateurs en fuite.
 
Pendant ce temps, aux États-Unis, le sénateur McCarthy commence sa « chasse aux sorcières » et, dans le monde occidental, on assiste aux premières manifestations de la guerre froide.
 
 
Crédits
 
« Textes de zones », Les Éditeurs québécois et l’effort de guerre, 1940-1948, exposition présentée à la Grande Bibliothèque de Bibliothèque et Archives nationales du Québec du 22 septembre 2009 au 28 mars 2010 © Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Jacques Michon

Professeur à l’Université de Sherbrooke, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du livre et de l’édition de 2002 à 2008 et directeur du Groupe de recherche sur l’édition littéraire au Québec (GRELQ) de 1982 à 2006.
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