Le 8 août 1918, La Presse publiait une lettre reçue par les parents du Lieutenant Édouard-Octave Champagne, qui venait de descendre son premier avion boche. Cette lettre adressée à la mère du vaillant pilote provenait de Ladon, dans le Loiret, en France, et était signée d’une dame E. Bluteau.

« Madame,

C’est une Française qui vous adresse ces quelques lignes.

J’ai la conviction que vous aimez notre beau et malheureux pays, puisque votre cher enfant a traversé l’océan pour venir se ranger à côté de nos braves défenseurs.

Je vous adresse toute notre gratitude émue, et je pense que la meilleure manière de vous prouver notre reconnaissance et de vous parler de ce jeune et loyal lieutenant dont nous venons de faire la connaissance d’une façon si inattendue.

Le lieutenant Champagne, qui revenait du front de bataille, a eu la bonne idée d’atterrir dans notre petit pays de Ladon (Loiret), juste sur le bord d’un champ de blé, sans se faire aucun mal et sans causer de dommage.

Deux heures auparavant, il venait de remporter sa première victoire en abattant un avion boche.

Me trouvant au bureau de la poste, j’ai reçu la première la visite de l’oiseau ami et glorieux qui voulait télégraphier à son escadrille. La chaleur étant accablante, j’ai pensé que le lieutenant Champagne (c’est un joli nom bien français) avait besoin de se rafraîchir. Pendant qu’il prenait son thé, nous avons un peu causé. Il est revenu plus longtemps au ‘five o’clock’ du lendemain davantage. L’impression qu’il nous a laissée est si charmante que je ne puis résister au désir de vous féliciter d’avoir élevé un tel fils.

La délicatesse de ses sentiments, sa jeunesse, sa foi vive, le charme de son regard droit, sa bravoure et surtout sa façon délicieuse et attendrie dont il nous parle de son affection maternelle nous ont profondément touchés et charmés.

Nous penserons souvent à l’aviateur canadien. Nous demanderons chaque jour à Dieu qu’il vous le garde et vous le ramène.

Nous faisons des vœux pour que son courage lui rapporte des lauriers et les galons de Capitaine.

Nous lui avons bien recommandé d’être très prudent. Il nous a dit qu’il vous l’avait promis ainsi qu’à la gentille fiancée dont il garde précieusement l’image à côté du portrait de sa maman.

Excusez, madame, cette longue lettre. C’est l’expression attendrie d’une mère qui parle à une autre. J’aime penser qu’elle vous fera plaisir.

Veuve d’un commandant français, par conséquent très patriote, je ne puis rester insensible aux mérites des alliés de ma patrie et toute ma sympathie amicale est allée à votre enfant.

Le jeune lieutenant l’a compris, puisqu’il n’a pas hésité à me donner votre adresse.

C’est couvert de fleurs que votre fils a quitté mon petit pays.»

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat