Les premiers régiments sous les drapeaux

Par Pierre Vennat
Texte inédit

Peu de gens le savent, mais plusieurs dizaines de soldats canadiens-français, membres du Régiment de Châteauguay et du Régiment de Saint-Hyacinthe, sont entrés de plein pied dans la Deuxième Guerre mondiale, six jours avant qu’elle ne débute officiellement et deux bonnes semaines avant que le Canada ne déclare à son tour la guerre à l’Allemagne.

Le Régiment de Châteauguay, dont il est question, portait le nom de Voltigeurs canadiens. Formé d’hommes recrutés dans la région de Châteauguay et de Beauharnois, il était commandé par le lieutenant-colonel Charles de Salaberry. Lors de la fameuse bataille de Châteauguay, en 1812, ces miliciens avaient empêché le Canada de tomber dans le giron américain. C’est de ces Voltigeurs canadiens, premier régiment canadien-français de miliciens réguliers, que descendaient les hommes formant, en ces derniers jours d’août 1939, le régiment de Châteauguay, entré en guerre six jours avant son déclenchement. C’est en 1921 qu’il prit le nom de Régiment de Châteauguay.

Pour sa part, l’unité qui devait servir d’embryon au Régiment de Saint-Hyacinthe vit le jour à l’époque où les Féniens, établis aux États-Unis, menaçaient d’envahir le Canada. De fait, c’est le 8 juin 1866, un mois après l’échec qu’essuyèrent les membres de cette société secrète à la frontière ontarienne, qu’on forma une compagnie de la Milice qui devait avoir son poste de combat à Saint-Hyacinthe. En 1879. on la fusionna à trois compagnies de villages avoisinants, pour former successivement le Bataillon provisoire de Saint-Hyacinthe puis le Bataillon d’infanterie de Saint-Hyacinthe et finalement prendre le nom de Régiment de Saint-Hyacinthe, le 1er juillet 1897.

Pour comprendre les événements, il faut savoir que le samedi 26 août 1939, La Presse de Montréal, comme la plupart des quotidiens du monde d’ailleurs, titrait, en haut d’une photo montrant Hitler vociférant, « L’Europe à deux pas de la guerre. »

C’est ainsi que, même si pour les historiens la Deuxième Guerre mondiale n’a début officiellement que le 1er septembre 1939 avec l’invasion de la Pologne par l’Allemagne et qu’Ottawa n’a déclaré la guerre à l’Allemagne que le 9 septembre 1939, l’état de guerre, et par conséquent l’enrôlement des premiers soldats québécois en vue de ce conflit, avait débuté, dans les faits, quelques jours plus tôt.

Il faut croire que le Canada craignait d’être envahi, ou du moins d’être la cible de saboteurs à la solde d’ennemis étrangers. C’est pourquoi, dès le samedi 26 août, les soldats de divers régiments de la région métropolitaine de Montréal occupèrent tous les points stratégiques de la région. La ville et sa banlieue prirent alors un aspect martial tout nouveau : des tentes se dressant un peu partout et des sentinelles le long du canal de Lachine, à l’entrée des ponts du gouvernement fédéral, aux écluses, aux silos à céréales, aux aéroports et près des industries importantes. Il en fut ainsi pendant quelques semaines.

Quatre régiments d’infanterie avaient été mobilisés à cette fin, les Black Watch (Royal Highlanders du Canada), les Victoria Rifles, deux régiments anglophones et le Régiment de Châgeauguay et celui de Saint-Hyacinthe du côté francophone.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le Régiment de Châteauguay fournit plus de 80 officiers et 1 000 hommes aux forces armées du pays, dont mon père, André Vennat, envoyé en renfort aux Fusiliers Mont-Royal en mars 1941 et qui devait trouver la mort à Dieppe, le 19 août 1942. Il a été le premier officier provenant du Châteauguay à trouver la mort durant le conflit. Le Régiment de Châteauguay fut mobilisé en service actif le 18 mars 1942 pour devenir le 1st Airfield Defense Bataillon et une partie importante de ses effectifs fut envoyée à Terre-Neuve où il demeura une partie de 1943 et de 1944. Puis, le 10 janvier 1945, le Régiment de Châteauguay quitta le Canada pour l’Angleterre, mais il ne servit pas comme tel au front, étant démembré à son arrivée et ses hommes envoyés en renfort aux différents bataillons francophones des 1ère et 2e divisions, servant en Hollande.

Quant au Régiment de Saint-Hyacinthe, mobilisé le 26 août 1939, il fut démobilisé quelque temps plus tard, mais fut rappelé en service actif en 1942, puis affecté à la défense de Terre-Neuve et des côtes de l’Atlantique. Plusieurs de ses membres, cependant, ont servi outremer au sein des Fusiliers Mont-Royal et des Régiments de Maisonneuve et Chaudière ainsi que dans le Royal 22e Régiment sur divers fronts européens.

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat