Par Sébastien Vincent

Extrait du mémoire de maitrise intitulé La campagne de libération de l’Europe de l’Ouest (6 juin 1944 – 8 mai 1945) à travers les récits autobiographiques et les romans publiés par des combattants québécois francophones, Département d’histoire, Université du Québec à Montréal, 2007. Ce mémoire constitue la pierre d’assise de son plus récent ouvrage intitulé Ils ont écrit la guerre (VLB, 2010).

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes placées en fin de texte.

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Dans La nouvelle histoire publiée en 1978, Pierre Nora précise l’idée de lieu de mémoire :

 Il s’agirait de partir des lieux au sens précis du terme, où une société quelle qu’elle soit, nation, famille, ethnie, consigne volontairement ses souvenirs où les retrouve comme une partie nécessaire de sa personnalité : lieux topographiques […]; lieux monumentaux […]; lieux symboliques […]; lieux fonctionnels comme les manuels, les autobiographies ou les associations.[1]

Un lieu de mémoire constitue : « une unité significative, d’ordre matériel ou idéel, dont la volonté des hommes et le travail du temps a fait un élément symbolique d’une quelconque communauté. […]. Il cristallise une vision du passé. […] Il renvoie à un récit particulier, une interprétation de l’histoire, une vision de celle-ci »[2].

Les témoignages de combattants incarnent à notre avis des lieux de mémoire. Ce sont des autobiographies. Dans Le Pacte autobiographique, Philippe Lejeune définit l’autobiographie comme étant : « le récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle »[3]. C’est le cas des journaux de guerre, des lettres et des récits de militaires. Les romans de guerre écrits par des combattants sont aussi en grande partie autobiographiques : ce sont des « textes de fiction dans lesquels le lecteur peut avoir des raisons de soupçonner, à partir de ressemblances, qu’il y a identité de l’auteur et du personnage »[4]. La fiction peut témoigner, surtout qu’elle permet la transmission d’une vérité difficilement communicable, voire indicible, sans l’écran de la création littéraire.

Les témoignages publiés sous forme de livre constituent « une unité significative d’ordre matériel» de l’expérience d’une communauté, celle de combattants québécois francophones. La campagne de libération de l’Europe de l’Ouest évoquée dans les ouvrages constituent une unité de temps et de lieu où un groupe social particulier a vécu une expérience éprouvante. Les auteurs étaient là! Ils ont joué un rôle dans la tragédie : ils ont combattu, connu la fureur, le chaos et la peur. Par l’écriture, ils ont tenté de donner un sens à leur expérience, d’en fournir une interprétation, une vision. Leurs témoignages répondent à une volonté commune : conserver la trace des disparus et se souvenir de ceux qui ont survécu. Ils rendent par ailleurs imaginable le vécu des soldats, ces hommes au cœur de tout dispositif militaire. Ils font percevoir les modalités et les pratiques de la violence, la vie quotidienne au front, les privations et, parfois, les séquelles de la guerre.

On y retrouve aussi une atmosphère : un conflit militaire constitue un enchevêtrement de trajectoires individuelles où chaque acteur vit des émotions intenses dans l’univers angoissant du champ de bataille. Le point de vue se veut naturellement plus réduit, plus personnel et plus sensible que celui développé dans ce que l’école des Annales a appelé un peu péjorativement « l’histoire-bataille » centrée sur la conduite des opérations. Les témoignages permettent d’appréhender la dimension individuelle de l’engagement et montrent que la guerre a constitué une expérience unique et profondément marquante. Bref, ces écrits ouvrent la voie à l’exploration de l’imaginaire des combattants, enrichissant du coup l’histoire sociale, politique, anthropologique et militaire de la participation des Québécois francophones au conflit. Appréhender les témoignages de combattants en tant que lieux de mémoire n’a donc rien d’une hypothèse farfelue. De fait, ce statut invite à considérer l’éclairage incomparable, voire irremplaçable, que les textes portent sur l’expérience combattante.

 


[1] C’est nous qui soulignons. Pierre Nora, « Mémoire collective », in Jacques Le Goff, Roger Chartier et Jacques Revel (dir.), La nouvelle histoire, Paris, 1978, p. 398. 

[2] Henry Rousso, Vichy, L’événement, la mémoire, l’histoire, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2001, p. 454. 

[3]Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, coll. « Point Essais, 1996, p. 23-24. 

[4] Ibid, p. 25.

 

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent