Par Pierre Vennat

Texte inédit
 

Personne au Canada n’aurait pu prévoir que les premiers soldats canadiens à affronter la mitraille durant la Deuxième Guerre mondiale seraient non pas les soldats qui depuis plusieurs mois, certains depuis deux années, attendaient de se battre sur le sol britannique, mais bien deux régiments canadiens, les Winnipeg Grenadiers, régiment manitobain, et les Royal Rifles of Canada, régiment officiellement anglophone de la Vieille capitale, deux semaines seulement après leur arrivée à Hong Kong, enclave britannique en territoire chinois.

Bon nombre des soldats des Royal Rifles of Canada étaient, en fait, des Canadiens français, originaires de la Gaspésie. Ce sont eux qui, en décembre 1941, au moment où ils n’étaient même pas adéquatement entraînés et que leur matériel ne s’était pas rendu, ont été les premiers soldats canadiens-français à affronter le feu ennemi, les blessures, la captivité et la mort.

Les Royal Rifles of Canada s’étaient entraînés à Québec et en Nouvelle-Écosse avant d’aller en garnison à Terre-Neuve, d’où on décida de les dépêcher à Hong Kong. Le régiment était composé tout autant d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale que de jeunes recrues venant tout juste d’avoir l’âge réglementaire pour être admises dans l’armée.

À l’époque, la nouvelle de leur départ du Canada et leur arrivée à Hong Kong n’avait pour ainsi dire pas retenu l’attention qui se concentrait alors sur l’Europe et sur l’ennemi nazi. Personne ne prévoyait alors au pays que les Japonais seraient un ennemi, personne n’avait prévu que c’est en Extrême-Orient que le Québec déplorerait la mort de ses premiers fils soldats de l’armée canadienne, tués par l’ennemi.

Préfacier du Journal d’un prisonnier de guerre au Japon de Georges Verreault, jeune signaleur francophone de Montréal qui fut fait prisonnier par les Japonais à la suite de l’attaque des Japonais contre Hong Kong, le directeur de la Direction Histoire et Patrimoine de la Défense nationale, Serge Bernier, se demande comment les autorités canadiennes ont pu engager près de deux mille Canadiens dans cette cause perdue d’avance? Cela demeure encore un mystère.

« Notre histoire militaire, depuis 1867, est constellée de victoires et de bons coups. Le raid contre Dieppe reste une des exceptions dont on parle le plus souvent. La bataille des Canadiens à Hong Kong est très rarement mise à l’avant-plan. Comment a-t-on pu croire, à l’automne 1941, que ces soldats, dont la vaste majorité avait servi de garnison en Jamaïque et à Terre-Neuve, iraient remplir le même rôle en Chine, alors que les tensions avec le Japon augmentaient de jour en jour?»

 

Durant les mois qui avaient précédé l’invasion japonaise, la tension avait monté dans le Pacifique et la vulnérabilité du poste de Hong Kong devenait de plus en plus apparente. On était d’accord pour reconnaître que, dans le cas d’une guerre avec le Japon, on ne pourrait réussir ni à garder la colonie ni à la secourir. Hong Kong, peut-on lire dans un document du ministère des Anciens combattants du Canada rédigé en 1995, était donc considéré comme un avant-poste à être protégé le plus longtemps possible, mais sans qu’on puisse fournir aucun renfort.

Cette décision fut annulée à la fin de 1941 alors qu’on soutint que la situation en Orient avait changé, que la défense de la Malaisie avait été renforcée et que le Japon montrait une certaine faiblesse en face des États-Unis et de la Grande-Bretagne. On crut donc que les renforts envoyés à Hong Kong serviraient à décourager des actions hostiles du Japon et qu’ils auraient également un effet moral important partout en Extrême-Orient en rassurant les Chinois sous les ordres de Chiang Kai-Shek (1887-1975) sur les intentions de garder la colonie.

D’après la brochure Les Canadiens en Asie 1945-1995, préparé, en 1995, par le ministère des Anciens combattants à l’occasion du 50e anniversaire de la capitulation japonaise, les Canadiens, sous la direction du brigadier général John Kelburne Lawson (1887-1941), quittèrent le port de Vancouver le 27 octobre 1941 à bord de l’Awatea, accompagné du navire d’escorte de la Royal Canadian Navy, le Prince Robert. L’effectif de la formation comptait 96 officiers (plus deux directeurs des services auxiliaires) eet 1 877 gradés et hommes de troupe.

Le 19 novembre 1941, une dépêche de la Presse Canadienne précisait que les Canadiens français constituaient environ 20% des effectifs. La plupart de ces troupiers étaient d’anciens cultivateurs, pêcheurs ou bûcherons qui considéraient leur mission en Extrême-Orient comme une aventure.

En arrivant à Hong Kong, les soldats canadiens ne se considéraient pas en vacances, mais ils se trouvaient dans un lieu exotique où ils croyaient qu’ils auraient tout le temps voulu pour s’entraîner de façon à être prêts à rencontrer l’ennemi, fort probablement ailleurs et sous d’autres cieux. On prévoyait donc qu’ils profiteraient de leur séjour dans cette colonie pour parfaire leur formation militaire.

 

Hong Kong, le 16 novembre 1941 — Des soldats de la Compagnie C, Royal Rifles of Canada, débarquent du NCSM Prince Robert. Source: Bibliothèque et Archives Canada

 

La meilleure preuve que la situation n’était pas considérée comme urgente, c’est que le leur matériel n’avait même pas été acheminé en même temps que les troupes et ne devait arriver que plus tard. Ce sont donc des troupes canadiennes sous-équipées qui arrivèrent en garnison à Hong Kong, le 17 novembre 1941, trois semaines avant d’être sournoisement attaquées par des Japonais qu’elles n’avaient pas vu venir.

On sait maintenant que les 212 véhicules dont les troupes canadiennes avaient besoin pour leurs déplacements dans la colonie quittèrent le port quelques jours plus tard à bord du cargo Don José. Ces véhicules ne devaient jamais atteindre Hong Kong et les troupes canadiennes en furent privées lors de la terrible bataille qu’ils livrèrent aux Japonais. Le Don Jose avait en effet à peine rejoint Manille lorsque les États-Unis déclarèrent la guerre au Japon au lendemain de l’attaque sur Pearl Harbor (7 décembre 1941) et l’équipement canadien, avec l’autorisation d’Ottawa, fut utilisé par les Américains pour défendre les Philippines.

Le 23 janvier 1942, dans une causerie prononcée devant la Chambre de commerce de Kingston, le ministre de la Marine, Angus L. Macdonald (1890-1954), fit des aveux pour le moins surprenants de la part d’un membre du cabinet. Parlant de la bataille de Hong Kong, il déclara en effet :

« Il me semble que l’on peut y distinguer les trois points que voici : Aurait-on dû envoyer des troupes à Hong Kong? Il ne saurait y avoir qu’une réponse à cette question, c’est « oui ». Le gouvernement britannique avait demandé au gouvernement canadien, par la voie régulière du temps de guerre, d’envoyer deux bataillons en renfort à la garnison de Hong Kong. Connaissant toute l’étendue de l’effort de guerre britannique, et croyant que le peuple du canada nous encouragerait dans notre décision, nous nous rendîmes à la demande britannique.

« Certains de nos soldats envoyés à Hong Kong n’étaient-ils pas suffisamment entraînés? La réponse à cette question doit encore être « oui ». Quelques-uns des soldats, un très petit nombre proportionnellement à l’ensemble, n’étaient pas entraînés. Il y avait 140 hommes sur environ 2 000 qui n’avaient pas subi un entraînement complet.

« Il faut déclarer franchement qu’il y avait au canada des hommes entraînés qui auraient pu être envoyés. Mais tout se fit rapidement, et c’est la hâte qui fit passer des soldats insuffisamment entraînés avec les autres. Mais il n’y eut aucune tentative délibérée de faire partir des hommes non entraînés. Ce fut une inadvertance. Pour tout mettre au pis, on pourrait dire que quelqu’un a commis une erreur.

« Les troupes envoyées à Hong Kong avaient-elles tout l’équipement suffisant?

 « La réponse, c’est que le transport n’est pas arrivé à temps. Il faut se rappeler que les navires transportant du matériel sont ordinairement plus lents que les navires qui portent des troupes. Avant que le navire transportant le matériel mécanisé puisse atteindre Hong Kong, la situation causée par les Japonais obligea d’envoyer le bateau à Manille. De fait, il ne put jamais atteindre Hong Kong.

« Il est plus facile d’être sage après les événements. Mais lorsque ces soldats sont partis pour Hong Kong personne ne prévoyait que nous serions en guerre avec le Japon au début de décembre. Bon nombre de gens pensaient que ces deux bataillons canadiens à Hong Kong, peut-être durant des années, sans combattre. La tricherie du Japon, qui déclara la guerre alors que ses envoyés discutaient la paix à Washington, a indubitablement surpris le continent nord-américain qui ne s’y attendait pas. »

 

Au début de 1942, une commission royale d’enquête, présidée par le juge Lyman Duff, juge en chef de la Cour suprême du Canada fut formée pour enquêter sur l’envoi de troupes canadiennes à Hong Kong. Le rapport révéla qu’environ 138 à 148 soldats du contingent n’avaient pas subi le minimum d’entraînement requis de 16 semaines. De plus, il confirma que l’équipement destiné aux troupes canadiennes n’est jamais arrivé à Hong Kong.

Les Royal Rifles of Canada furent le premier bataillon canadien à se battre contre l’ennemi au cours de la Deuxième Guerre mondiale, à la suite de l’attaque des Japonais sur Pearl Harbor suivie simultanément d’une attaque aérienne sur Hong Kong. Et contrairement à tous croyaient depuis septembre 1939, cet ennemi n’était pas constitué d’Allemands, mais bien de Japonais qui débarquèrent à Hong Kong dans la nuit du 18 décembre 1941 et rencontrèrent alors des éléments des Royal Rifles, les premiers à faire feu sur l’ennemi et à en affronter le feu directement, autrement que par bombardement.

À la tombée de la nuit le 19 décembre, les hommes de ce régiment québécois étaient déjà épuisés. Privés de repas chauds depuis plusieurs jours, ils dormaient dans les trous de tirailleurs quand ils le pouvaient, puisqu’ils devaient combattre sans relâche. Pourtant, au cours des trois jours suivants, ces soldats de chez nous tentèrent vaillamment d’avancer vers le nord à travers un relief rude et accidenté pour rejoindre leurs camarades des Winnipeg Grenadiers, dont ils étaient coupés ou pour déloger les Japonais des hauteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Effectivement, les hommes des Royal Rifles of Canada réussirent à déloger l’ennemi d’une zone près de la baie Repulse. Cependant, ils ne purent chasser les Japonais de leurs positions dans les collines avoisinantes et durent se replier. Une compagnie fut laissée sur place pour occuper la zone et, le 21 décembre, elle tenta de nouveau de pénétrer la ligne ennemie Malgré l’opposition violente de l’ennemi, les soldats québécois réussirent à déloger les Japonais de certaines de leurs positions et à détruire un groupe de soldats nippons.

Une fois de plus, malheureusement, l’attaque ne put être poursuivie. Les compagnies avaient dû se séparer et n’avaient plus de munitions pour les mortiers de huit centimètres. Et après le 21 décembre, aucune tentative ne fut faite pour avancer vers le nord, car les troupes étaient décimées et épuisées, et les Japonais, qui avaient obtenu des renforts, attaquaient sans interruption.

Le 22 décembre, à midi, les Japonais se sont emparés de la colline dite du Pain de sucre, mais des volontaires des Royal Rifles reprirent la position avant la nuit. Toutefois une autre compagnie fut délogée de la butte Stanley. Le 23 décembre au soir, on ordonna aux troupes canadiennes de se replier au fort Stanley, pour tenter de se reposer. Bien qu’épuisés, les hommes furent bientôt rappelés au combat et célébrèrent la Noël en retournant au front. Ils tentèrent une contre-attaque pour regagner le terrain perdu le soir précédent, y réussirent mais après de lourdes pertes.

Au moment où une autre compagnie avançait sous le feu de l’ennemi, une voiture portant pavillon blanc arriva et annonça que le gouverneur avait cédé la colonie. Le major général Maltby l’avait prévenu, un peu passé 15 heures, qu’il était inutile de poursuivre la lutte. On hissa le drapeau blanc et après 17 jours et demi de combat, la bataille de Hong Kong se termina.

Deux des Royal Rifles of Canada qui étaient encore vivants furent faits prisonniers. Il s’agissait du premier groupe de soldats québécois à tomber ainsi entre les mains de l’ennemi durant la Deuxième Guerre mondiale.

En tout, 550 des 1 975 Canadiens qui étaient partis de Vancouver en octobre 1941 à destination de Hong Kong ne revinrent jamais et la majorité des autres revint, à la fin de 1945, après quatre ans de captivité, bien mal en point.

 

Le 24 décembre 1941, les autorités du district militaire de Québec, d’où venaient les Royal Rifles of Canada, en publiant une liste partielle des membres du régiment alors à Hong Kong, avaient déclaré que parmi les défenseurs de Hong Kong, environ 175 étaient d’origine canadienne-française.

 

Pierre tombale du brigadier J.K. Lawson, tué à Hong Kong le 19 décembre 1941.

 

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On peut télécharger la brochure Canadiens à Hong Kong produite par le ministère des Anciens Combattants Canada.

 

Autres lectures conseillées:

Greenhous, Brereton, C Force to Hong Kong. A Canadian Catastrophe 1941-1945, Toronto, Canadian War Museum at Dundurn Press, 1997.

The Royal Rifles of Canada, The Royal Rifles of Canada in Hong Kong. 1941-1945, Sherbrooke, Progressive Publications, 1980.

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat