Ypres, Courcelette, Vimy, Passchendaele. Avec ces horreurs, peut-on associer humour et Grande Guerre ?

Des historiens français tels Philippe Faverjon, dans Blagues de Poilus, l’humour noir des tranchées, 1914-1918 (Prisma, 2016) et Matthieu Frachon, avec Le Rire des tranchées, 1914-1918. La guerre en caricatures (Balland, 2013), ont fait de l’humour au front un objet d’étude dans une approche culturelle du phénomène guerrier.

Dans L’Humour des Poilus canadiens-français de la Grande Guerre (Presses de l’Université Laval, 2018), Bernard Andrès, professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal, s’inscrit dans cette perspective : « Il ne s’agit pas de rire de la guerre, mais de s’interroger sur le rire en temps de guerre[…] On sait l’importance du moral des troupes et ce qu’il doit à cette distance salvatrice qu’offrent le rire et l’humour sous toutes ses formes, quand la mort guette le Poilu terré dans sa tranchée », écrit-il.

Ce bref essai se veut une contribution à l’étude de la « guerre vue d’en bas ». Une façon, peut-être, de répondre à la question : comment ont-ils tenu ?

 

Bernard Andrès, vous mentionnez que le terme « Poilu » est associé au vocabulaire de la Grande Guerre pour désigner « de façon emblématique le vaillant soldat des tranchées ». L’usage canadien-français du terme date de quand exactement ?

Bernard Andrès:

Déjà attesté dans les guerres napoléoniennes, le terme « Poilu » (dans le sens de viril et courageux) est associé au vocabulaire de la Grande Guerre pour désigner de façon emblématique le vaillant soldat des tranchées.

L’usage québécois se retrouve notamment chez le soldat Paul Caron, sténographe du Devoir engagé, lui, sous l’uniforme français et mort au champ d’honneur en 1917. Pour lui, le terme renvoie moins à la pilosité qu’à la vaillance du soldat (il est question chez lui de « “poilus imberbes” et de “bleus à barbe” »).

Caron explique, le 16 août 1915 : « Pris dans le sens qui lui a valu une popularité quasi universelle, [Poilu] signifie,par extension, un militaire, un soldat qui n’a pas froid aux yeux, qui est courageux, tenace, déterminé, un brave à tous crins enfin ».

On le nomme aussi « Poil-aux-Pattes ». À la une de l’Album musical du Passe-temps publié à Montréal en avril 1916, paraît ainsi le « Chant de route du 163régiment « Les Poils-aux-pattes ». On y lit : […] Si les marmit », me tombant d’sus,/M’enfonc’t en miett’ six pieds sous terre,/J’m’en irai tout droit chez saint Pierre/R’trouver nos cousins les Poilus.

 

Faire de l’humour un objet d’histoire nécessite bien sûr de recourir à des sources. Lesquelles avez-vous recueillies et analysées pour écrire cet essai ?

J’ai fait appel aux sources journalistiques (La Presse, Le Canada, Le Canard, La Patrie notamment) et militaires canadiennes, tout en tenant compte des travaux déjà parus sur la période, tant en histoire militaire qu’en histoire de la presse et de la caricature.

Ces sources nous renseignent sur la question des allégeances identitaires et politiques en 1914-1918, mais elles permettent aussi d’éclairer les conditions dans lesquelles « l’humour armé » se déploie en temps de guerre et d’immédiate après-guerre.

Si des journaux québécois comme La Presse, Le Devoir, L’Événement et Le Peuple de Montmagny publièrent à l’occasion des lettres de combattants, j’ai surtout retenu les témoignages parus en français sous forme de livres ou de brochures entre 1914 et 1920. Ils sont moins nombreux que les témoignages en anglais, ce qui s’explique, selon Béatrice Richard (à qui l’on doit l’édition des chroniques de Paul Caron aux PUL), par « un déséquilibre à l’image des divergences nationales ».

J’ai retenu pour ma part, outre les chroniques de Paul Caron(1915-1916), les « Souvenirs de guerre » du lieutenant-colonel Henri Chassé(1920), L’épopée du Vingt-deuxième de Claudius Corneloup (1919), Souvenirs et impressions de ma vie de soldat. 1916-1919, du Major Arthur J. Lapointe et Histoire et poésies de la Grande Guerre, de A. Audette et W. Audette.

J’ai aussi eu recours à l’original ouvrage illustré Une Unité Canadienne. « Coq-à-l’Âne »Sério-Comique, de E. I. Oval, [pseudonyme de Joseph A. Lavoie], et E.Rastus [pseudonyme de Moïse Ernest Martin]. Moins connu que les cinq autres, ce dernier témoignage est d’abord paru en feuilleton dans l’hebdomadaire satirique Le Canard de Montréal (septembre 1919-février 1920), puis en brochure (juin 1920).

Cartouche Le Canard Crédits : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

L’humour des Poilus canadiens-français comporte bien des caractéristiques. Commençons par le rapport problématique de ces derniers à l’Angleterre et à la vieille France. Comment ce rapport s’exprime-t-il, entre autres, dans leurs témoignages écrits ?

Attendu leur rapport problématique à l’Angleterre, ancienne puissance conquérante du Canada qui les jette dans ce conflit, mais aussi à la vieille France dont ils foulent le sol sous les bombes ennemies, leur patriotisme ne peut être que partagé.

Tout en combattant loyalement, ils maintiennent une distance ironique à l’égard de la hiérarchie militaire,distance qui leur permet de se moquer des brimades encourues comme de la mort qui guette.

Comme les peuples d’Europe centrale qui étaient alors privés d’États propres et soumis à « la guerre des autres » (on pense au tchèque Jaroslav Hašek (auteur, entre 1912 et 1923, des désopilantes Aventures du brave soldat Schveïk),les Canadiens français se battent en 1914-1918 pour deux métropoles jadis ennemies : l’Angleterre et la France. À l’inverse, la plupart des soldats canadiens-anglais sont nés dans la métropole ou ont immigré de fraîche date au Canada. Ils ne souffrent d’aucune ambiguïté d’allégeance : Albion reste leur pôle de référence.

Ces différences notables entre belligérants sur le plan du rattachement à un (?) pays doivent être prises en compte dans l’étude des modes de résilience propres à chaque collectivité.Caron qui se bat auprès de Polonais dans la Légion étrangère fait souvent le parallèle entre la Pologne et le Canada français. « Vive la Pologne Autonome », s’écrie-t-il, évoquant pour son propre pays les droits linguistiques et culturels bafoués par l’Ontario. Il convoque alors la querelle au sujet des écoles françaises de l’Ontario menacées par le Règlement XVII(1910) qui, en imposant l’anglais, ostracisait les francophones :

Le droit et la justice ont la même figure en tous pays, tout comme l’ostracisme et la persécution sont à honnir, en tout. — Ce qui explique que les Prussiens d’Europe, persécuteurs des libertés scolaires de la Pologne et de l’Alsace Lorraine, ne sont ni plus méprisables, ni plus à châtier que les Prussiens d’Ontario, qui, en plein 20e siècle, s’attardent à proscrire la langue française.

Ce cri du cœur de 1915 trouve toute son actualité, un siècle plus tard, avec la vive réaction des Ontariens francophones au Premier ministre Doug Ford qui menace en 2018 le statut du français dans sa province !

Quant au rapport de nos combattants de 14-18 au Canada et à la France, ils sont alors tout aussi complexes. Nos soldats s’expriment au nom de leurs pays (les compatriotes des « petites patries » canadiennes reconstituées en France) et de leurpays (la patrie des ancêtres, le Canada).

Ce Canada est lui-même enté sur la France qui hante tous les auteurs : Caron, Corneloup, Chassé, comme Lapointe. Cette France, néanmoins, n’est plus la France d’antan : c’est la France de la loi Combes, celle qui déroute, par exemple, le catholique Paul Caron. Défendue par Émile Combes et adoptée en 1905, cette loi de séparation des Églises et de l’État, ne peut qu’indisposer le soldat québécois.

 

À ce propos, vous faites une intéressante analyse d’une affiche de propagande de l’époque. Cette affiche, coiffée du titre Canadiens-Français enrôlez-vous !, montre bien, selon vous, « toute la complexité d’une conjoncture historique déterminante pour les Canadiens français du temps ». À son sujet, vous posez la question « Humour involontaire ou cynisme assumé ? ». Que voulez-vous dire ?

Comment ne pas sourire à la naïveté de l’image, mais surtout à l’argumentaire ainsi déployé ? Côte à côte, main sur l’épaule, deux fantassins souriants — un Anglais et un Français — adressent au public ce vibrant appel : « Canadiens-Français Enrôlez-Vous ».

L’argument des recruteurs en dit long sur l’inquiétude du gouvernement canadien et sur son souci de secouer l’apathie des francophones septentrionaux. « Resterons-nous indifférents ? », clame-t-on en lettres capitales, dans un texte prescriptif dont le pathos exalte le passé guerrier des fils de la Nouvelle-France… non sans quelques incongruités que j’ai soulevées dans mon livre.

Se trouvent en effet curieusement combinées les mémoires de passés militaires irréconciliables : les batailles de la Nouvelle-France contre l’ennemi héréditaire anglais, la défaite française des plaines d’Abraham et, en 1812, l’alliance à Châteauguay des Bas-Canadiens avec les Anglais contre les Américains.

Tout se passe dans l’affiche comme si les héros de la vieille colonie française, puis du Bas-Canada, accouraient dans la Grande Guerre, baïonnette fleurie, à la rescousse de l’Empire britannique et, accessoirement, de la France « saignante ».

Comme probablement les Canadiens français alors réfractaires à la conscription, je vois dans le sourire béat des soldats de l’affiche, soit l’humour involontaire de recruteurs ignorant leur passé colonial, soit la marque flagrante d’un cynisme assumé.

 

Vous soutenez que l’humour des Poilus canadiens-français en est un aussi « de résistance, aux coins de l’insoumission, de la gaillardise, de la raillerie et de l’autodérision ». Qu’entendez-vous par là ?

De la Nouvelle-France à 1914-1918, les Canadiens français bravèrent historiquement l’adversité sur tous les fronts : conditions de vie au début de la colonisation, conflits militaires, changements de régimes, guerres parlementaires, rébellions.

Ils maintinrent toujours, ce faisant, une forme de distance critique à l’égard des puissances coloniales qui les sollicitaient ou qui entravaient leur essor (outre la France et l’Angleterre, les jeunes États-Unis d’Amérique en appelèrent aussi aux « frères canadiens » en 1775-1776).

Cette distance critique s’explique par les conflits successifs d’allégeance observables chez les Canadiens puis les Québécois. Elle permet aux soldats de résister aux pressions de la hiérarchie militaire ou coloniale en se moquant en douce des officiers ou des administrateurs.

Ils le font dans des formes de comique troupier, de chansons parodiques, mais aussi en se moquant d’eux-mêmes, car l’autodérision de l’humoriste lui assure la sympathie du public en l’associant aux attaques des « grands » de ce monde. Une forme efficace de rébellion par le rire.

 

Par ailleurs, les écrits de Poilus canadiens-français réfèrent souvent à Napoléon. Pourquoi, selon vous ?

J’ai été frappé par le nombre de références à la figure — exécrée par le Royaume-Uni — de Napoléon Bonaparte dans les témoignages de guerre de nos soldats.

Pour les Canadiens français de la Grande Guerre, la « légende napoléonienne » et le modèle de la Grande Armée ont la vie longue. Celui que la propagande anglaise traitait dans les années 1810 de « corsicain » et même d’« Antéchrist » se voit, un siècle plus tard, érigé en exemple… par des soldats placés sous commandement britannique !

Parmi tous ces témoignages d’attachement à la France de Napoléon, je cite celui d’Arthur Joseph Lapointe, natif du comté de Matane, engagé à 21 ans pour intégrer en 1917 le 22e bataillon canadien-français.

Dans le Pas-de-Calais, ou sur les hauteurs de Boulogne, le fantôme de l’Empereur hante encore nos Poilus : « Au-dessus de la colline s’étend une plaine où se rallia la Grande Armée de Napoléon. Devant nous se dresse la colonne de la Grande Armée ».

Claude Galarneau avait déjà montré comment, au tournant du XIXe siècle et dans les décennies suivantes, la « Légende napoléonienne » se présentait comme une forme de résistance à la propagande britannique anti-française ; elle se manifestait autant dans l’intelligentsia canadienne-française que dans les milieux populaires (via l’anthroponymie et la vogue bien connue du prénom Napoléon dans toutes les couches de la société).

 

Revenons à l’humour des Poilus canadiens-français. Celui-ci se veut parfois trivial dans les écrits de l’époque. Il y a aussi un humour réflexif, avez-vous mentionné dans une entrevue au Devoir à l’occasion du centenaire de l’armistice. Qu’entendez-vous par là ?

On observe un principe de plaisir et de divertissement dans l’esprit moqueur manifesté par nos auteurs à l’égard de la mort, de l’ennemi, mais aussi de leurs propres officiers et des contraintes de la vie militaire.

Cette joie de vivre (ou de survivre) peut, de prime abord, surprendre le lecteur. Mais cette forme d’inconscience, cette ivresse jubilatoire côtoie aussi une forme plus sérieuse d’appréhension du réel.

Seul de nos six témoins à être tombé au champ d’honneur, Paul Caron exprime mieux que quiconque ce goût du divertissement (au sens premier de dis et vertere : détourner son esprit de l’affliction). N’est-ce pas là l’illusion volontaire dont Pascal faisait une catégorie morale de la condition humaine ? Il s’agit de la vertu « dédramatisante » de l’humour en temps de guerre.

Cette pratique de l’esquive salutaire par le rire est surtout à l’œuvre chez Caron. Il évoque par exemple « un gai compagnon, un causeur charmant, plein de verve, un humoriste profond qui voile habilement d’une répartie vive, alerte, des aperçus empreints d’une philosophie saine et bien comprise ». Cet humour philosophique ou « réflexif » s’interroge alors sur le sens de la vie… et de la mort.

Ce trait de caractère culmine dans cet humour « noir » que Sigmund Freud, peu avant la Grande Guerre, définissait comme un « déplacement humoristique » ; il le voyait « comme la manifestation la plus élevée de ces réactions de défense ». Lui-même engagé dans la Grande Guerre, André Breton verra dans l’humour noir « une révolte supérieure de l’esprit ».

 

La moitié de votre essai se penche sur une œuvre intitulée Une Unité canadienne. « Ce volume tient autant du florilège d’anecdotes humoristiques sur les dessous de la guerre, que du règlement de compte en bonne et due forme ». Qui en sont les auteurs ?

Il s’agit de deux infirmiers : Joseph A. Lavoie (alias d’E. I. Oval) et Moïse E. Martin (alias M. E. Rastus).

Ernest Martin (1877-1965) est né le 22 janvier 1877 à Hull. Marié en 1911 avec Alice Grenier, il réside à Montréal quand il s’engage à trente-huit ans pour la Grande Guerre. Sa fiche militaire le présente alors comme « commis » (clerk).

En avril 1916, il embarque sur le Baltic et gagne l’Angleterre où il est promu sergent, puis il passe en France le 2 juillet suivant. Devenu infirmier à l’Hôpital Laval près de Paris, il y œuvre jusqu’en mai 1919. Le 29 mai il repasse en Angleterre et regagne Montréal où il est démobilisé en juillet 1919. Il publie en 1919-1920 avec Joseph Lavoie Une Unité Canadienne.

Moïse Martin décède le 31 août 1965 à Sainte-Anne-de-Bellevue âgé de soixante-huit ans. Joseph Lavoie (1884-1945) est archiviste et infirmier. Né le 22 mai 1884 à Sainte-Hélène de Kamouraska, il s’enrôle à 31 ans dans le 37e régiment canadien-français. Il passe en Angleterre en avril 1916, puis en France, deux mois plus tard.

Depuis lors et jusqu’au printemps 1919, il œuvre en milieu hospitalier près de Paris, ou encore à Troyes, entre janvier 1917 et juin 1918. Rentré au Québec et démobilisé en juillet 1919, il publie avec Martin, en 1919-1920, Une Unité Canadienne. Lavoie publiera d’autres titres entre 1929 et 1932. Marié en 1921 avec Éva Drolet, il décède à Québec le 21 août 1945 à l’âge de 66 ans.

 

En quoi cet ouvrage est-il représentatif ou différent de l’humour auquel vous vous intéressez ?

C’est le seul ouvrage de mon corpus diffusé sous pseudonyme et celui où l’humour, la satire et la caricature sont les plus virulents.

Chez la plupart des autres auteurs, les critiques à l’égard des supérieurs et de l’armée britannique prennent un ton plus mesuré. Mais sous les pseudonymes d’Oval et Rastus, Joseph Lavoie (le rédacteur) et Ernest Martin (le caricaturiste) adressent la plus violente des critiques à leurs supérieurs.

D’abord sous le manteau, puis dans la presse satirique montréalaise, et enfin dans une brochure de 1920, ces « justiciers masqués » poussent l’humour armé aux limites du pamphlet dans Une Unité Canadienne. « Coq-à-l’Âne » Sério-comique.

Leur style « sério-comique » sert admirablement la guerre intestine que mènent au sein de la Grande Guerre ces deux originaux. Leur patriotisme ne peut être mis en doute, persuadés qu’ils sont de rendre justice aux soldats du rang, d’exalter la valeur des Canadiens français, et de restaurer par le rire l’honneur de leur unité.

« Le capitaine Tartarin, tambour-major […], » dans Une Unité canadienne, p. 67. Source : Collection privée



L’humour dans les écrits de combattants canadiens-français ne date pas de la Grande Guerre. Vous donnez des exemples issus de conflits précédents. Lesquels ?

Outre les chansons de guerre de la Nouvelle-France et de la guerre de Sept Ans (analysées par Éric Boulanger dans La plume au fourreau [PUL, 2014], je convoque, en 1759, la relation anonyme du siège de Québec par un magasinier témoin de la gabegie sous l’intendant Bigot et des erreurs tactiques de sa propre armée. Révolté par ce qu’il observe, rongé par un pessimisme croissant devant la dégradation de la situation militaire et morale de la colonie, celui que nous avons identifié comme François-Joseph de Vienne rédige la chronique d’une défaite annoncée. Un humour des plus sombres baigne ce témoignage de guerre [que je réédite en 2018 avec Patricia Willemin-Andrès aux PUL].

Autre exemple d’humour armé [que nous avons également édité aux PUL en 2012] : le témoignage en 1812 du capitaine Jacques Viger [qui deviendra le premier maire de Montréal].

Le jeune officier y raconte avec un humour caustique sa « drôle de guerre » au bord du lac Ontario, sous les ordres parfois aberrants d’officiers britanniques. Bien que loyal et sincèrement convaincu de la justesse de son engagement contre l’envahisseur américain, le Voltigeur garde un farouche quant-à-soi dans ses rapports avec la hiérarchie militaire et le gouvernement colonial bas-canadien.

Le ridicule excite son sens critique, mais il ne s’épargne pas lui-même en usant d’autodérision. Dans les pires situations, le capitaine Viger relève le détail comique qui le sauve de l’abattement et le communique à sa femme, Marguerite Lacorne, dans une correspondance des plus enjouées qui fait le bonheur des salons montréalais.

 

Est-ce à dire que l’humour des Poilus s’inscrirait dans une tradition canadienne-française/québécoise dont l’étude dans le long terme resterait à faire ?

Absolument. De la Nouvelle-France à nos jours, l’humour est un trait de caractère constant chez les « créoles  du Canada » , puis chez les [Anciens] Canadiens, les Bas-Canadiens ou les Canadiens français.

Chez ces ancêtres du Québécois, s’observe un rapport particulier à l’environnement physique et humain de la colonie : s’en distancier par le rire. « Nous passâmes cet hiver [1606] fort joyeusement », lit-on à propos de l’Ordre du bon temps cher à Samuel de Champlain. C’est aussi, dans un style héroïco-comique, le « Le Théâtre de Neptune » de Marc Lescarbot en 1609, puis le goût pour les propos lestes, le charivari, la danse et le fait de « chansonner » [moquer] tel ou tel notable.

Le témoignage de madame Bégon sur les années 1750 en dit long à ce sujet. Puis, au début du Régime anglais, la première Gazette littéraire de Montréal [1778-1779] ne manque pas de brocarder l’adversaire dans des articles marqués au coin de l’humour et de la satire.

Au tournant du XIXe siècle, un poète comme Joseph Quesnel est passé maître dans cet art, comme dans celui de l’autodérision [où excellera plus tard Yvon Deschamps]. Moins habile, mais tout aussi intéressant est Michel Bibaud avec ses Épîtres, Satires, Chansons, Épigrammes et Autres Pièces de vers [1830]. Que dire des comédies de Pierre Peticlair entre 1837 et 1842 ? Les débats politiques d’alors recourent également à l’humour pour gagner les électeurs, avec les Comédies du Statut quo en 1834. En1837, le journal Le Fantasque, de Napoléon Aubin, se démarque par son ton et son inventivité. Il ouvre la voie à une longue tradition du journal satirique dans lequel s’illustrera notamment Arthur Buies avec sa Lanterne. Robert Aird et Mira Falardeau en rendent compte dans leur Histoire de la caricature au Québec [VLB, 2009].

C’est dire que, malgré l’horreur de la Grande Guerre [mais aussi pour s’en libérer], l’humour des Poilus canadiens-français s’inscrit bien dans une longue tradition du rire au Québec. J’en explore les principaux jalons, jusqu’à la fin du XXe siècle, dans l’Atlas littéraire du Québec [à paraître chez Fides en 2019, sous la direction de Pierre Hébert].

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent