Par Frédéric Smith
Texte inédit

Merci à Sébastien Vincent de me donner ici l’opportunité de présenter brièvement les recherches que je consacre depuis un peu plus de deux ans au mouvement de la France Libre au Québec, et plus particulièrement à Québec.

À Londres, les jours qui suivent l’Appel aux Français du 18 juin 1940 laissent présager des jours difficiles pour le mouvement naissant de la France Libre. Refusant l’armistice signé par le Maréchal Pétain, quelques résistants de la première heure rejoignent le Général de Gaulle et mesurent l’ampleur de la tâche. On trouve parmi eux la jeune Élisabeth de Miribel, celle-là même qui avait tapé à la machine l’Appel du 18 juin.

Celle-ci est envoyée au Canada en août 1940 afin d’y recueillir des fonds et des appuis pour la France Libre. Elle y découvre un pays profondément divisé. Si le Canada anglais, pressé de poursuivre le combat, penche assez naturellement en faveur de la résistance gaulliste, le Canada français n’est pas gagné à la cause. Les éléments les plus conservateurs de la province de Québec accueillent favorablement la fin de la Troisième République, jugée trop libérale et laïque, et sont séduits par le « Travail, Famille, Patrie » du Maréchal Pétain.

C’est dans ce contexte qu’Élisabeth de Miribel s’installe à Montréal. Elle est rapidement happée par les guerres intestines que se livrent les Français gaullistes de Montréal, où deux factions rivales cherchent à prendre les rênes du mouvement. 

Le contexte québécois et les déboires de la communauté française de Montréal ont été brillamment exposés par l’historien Éric Amyot dans son livre Le Québec entre Pétain et de Gaulle: Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945 (Fides, 1999).

Elisabeth de Miribel, Alain Savary, le commandant Thierry d’Argenlieu,
le docteur André Simard, la fille de Marthe Simard et Marthe Simard elle-même, à Québec, le 1er avril 1941.

 Source : Archives privées

Mais à l’échelle canadienne, le rôle de Montréal demeure peu significatif pour la France Libre, compte tenu des querelles internes et d’une mentalité centralisatrice qui finiront par l’isoler. Les Français Libres de Montréal tenteront notamment de fédérer de force l’ensemble des comités canadiens de la France Libre. Généralement nés d’initiatives locales spontanées, ces comités préfèrent conserver leur autonomie d’action, n’acceptant que l’autorité de la représentation officielle du Général de Gaulle au Canada.

Pionnier des comités France libre au Canada, et le plus agissant de l’avis même des représentants de De Gaulle au pays, le comité de Québec jouit d’un contexte politique favorable. Sans s’afficher ouvertement en faveur de De Gaulle ou de Pétain afin de ménager les susceptibilités, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout est favorable à la France Libre. Le secrétaire particulier du premier ministre, Willie Chevalier, sera d’ailleurs membre du comité exécutif du comité France Libre de Québec. À la mairie, Lucien Borne ne cache pas ses sympathies gaullistes, offrant même gratuitement au comité un bureau officiel au Palais Montcalm.

Marthe Caillaud-Simard, Française née en 1901 en Algérie et épouse du médecin canadien-français André Simard, fonde et préside le comité de Québec dès juin 1940. Constitué à la fois de Français et de Canadiens français, il regroupe notamment le père Georges-Henri Lévesque, le conservateur-adjoint à la Bibliothèque législative René Garneau, le peintre francophile Percyval Tudor-Hart ou encore le professeur de littérature française Auguste Viatte. Celui-ci, d’origine suisse, animera l’aile intellectuelle du comité de Québec en compagnie de collègues professeurs à l’Université Laval comme le professeur belge Charles De Koninck et le français Thomas Delos, père dominicain.

Dans sa maison du 59 de la rue D’Auteuil, le couple Simard loge, nourrit et soigne plusieurs transfuges, et accueille diverses personnalités de la France Libre de passage à Québec comme le commandant Thierry d’Argenlieu, André Philip, le colonel Gustave Gounouilhou et l’écrivain et aviateur Antoine de Saint-Exupéry. En août 1941, le comité de Québec regroupe déjà 1 800 adhérents, la plupart des Canadiens français. Marthe Simard entreprend alors de sillonner le Canada afin de faire connaître la France Libre et contribue à la création de plusieurs comités locaux à travers le pays.

Témoignage de la valeur que l’on accorde à son action, les Français établis au Canada délèguent Marthe Simard à l’Assemblée consultative provisoire d’Alger, sorte de « Parlement de la Résistance ». Elle devient le 20 octobre 1943 la première femme parlementaire de France, un an avant que l’éligibilité des femmes ne soit votée. Elle siège à Paris après la Libération, à la demande de De Gaulle, mais refuse la carrière politique que lui offre celui-ci et préfère retourner auprès de son mari à Québec.

Puis les historiens perdent sa trace. L’auteur et directeur de la Mission éditoriale de l’Assemblée nationale à Paris, Bruno Fuligni, en fait état dans La Chambre ardente (Les Éditions de Paris, 2001). Dans un court chapitre intitulé « Marthe Simard, la députée inconnue », il écrit :

« On ne sait rien de Marthe Simard.

Rien, ou si peu qu’il est presque indécent de prétendre lui consacrer une notice biographique. Date et lieu de naissance inconnus, date et lieu de décès de même. On peut conjecturer qu’elle exerçait un métier intellectuel, peut-être dans l’enseignement, mais rien ne l’atteste de façon définitive. Quant à sa vie elle-même, le chercheur jette l’éponge, impossible d’en reconstituer ne serait-ce que la trame. Sa photo est perdue. Les archives parlementaires ne contiennent aucun dossier, pas un courrier, rien sur la mystérieuse Marthe Simard, parfaitement ignorée aussi des ouvrages spécialisés sur les femmes parlementaires.

Or Marthe Simard fut la première d’entre elles. Mieux: elle a obtenu son siège hors de tout cadre juridique, avant même que les Françaises soient électrices et éligibles!

Mais qui se souvient de Marthe Simard? »

Grâce au dépouillement d’archives conservées au ministère des Affaires étrangères et européennes de France ainsi qu’aux Archives cantonales de l’Office du patrimoine historique du Canton du Jura à Porrentruy, mais surtout grâce aux archives personnelles de Marthe Simard retracées auprès de sa descendance et ouvertes pour la première fois à la recherche, j’entends bien humblement répondre à cette question aux allures de défi et lever le voile sur la participation de la ville de Québec à la propagande de la France Libre au Canada.

Frédéric Smith

Coéditeur et webmestre chez Le Québec et les guerres mondiales
Historien, auteur, conférencier, conseiller à la commémoration et à la mise en valeur du patrimoine pour la Ville de Québec, webmestre et éditeur adjoint du site Le Québec et les guerres mondiales depuis 2010. Il a publié La France appelle votre secours. Québec et la France libre, 1940-1945 (2012, Vlb éditeur), de même que plusieurs ouvrages et articles consacrés à divers aspects de l'histoire de la ville de Québec.
Frédéric Smith