Christophe Collet
Président
Association Westlake Brothers Souvenir

Depuis novembre 2006, l’association Westlake Brothers Souvenir œuvre pour la promotion du Devoir de Mémoire qu’on doit aux Canadiens venus libérer la Normandie d’abord, la France ensuite, l’Europe enfin, de la barbarie nazie.

Depuis novembre 2006, les jeunes âgés de 8 à 23 ans de l’association Westlake Brothers Souvenir s’approprient ce Devoir de Mémoire et expriment leur reconnaissance au travers de cérémonies et d’événement commémoratifs qu’ils prennent intégralement en charge. C’est ainsi que l’année 2011 a vu ces jeunes organiser entièrement en France (et une en Angleterre) 19 commémorations.

Mais surtout l’année 2011 a vu 32 de ces jeunes traverser l’océan pour un périple de 21 jours au Canada afin d’y honorer nos si chers vétérans canadiens qui n’ont plus la force ni les moyens parfois de revenir chez nous, en Normandie.

Il était donc du devoir de ces jeunes membres et des 18 adultes qui les accompagnaient de faire le chemin que ces jeunes hommes et femmes d’hier avaient eux-mêmes parcouru il y a presque 70 ans de cela…
    
Ainsi, de Toronto à Québec, des Queen’s Own Rifles of Canada au Régiment de la Chaudière, 32 jeunes âgés de 8 à 23 ans ont rendu hommage aux Canadiens ayant participé aux deux guerres mondiales du XXe siècle lors de 10 cérémonies qu’ils ont dirigées avec cœur et solennité, émotion et reconnaissance.

Première cérémonie : Ottawa, Monument Commémoratif de Guerre, le 19 juillet 2011

Nous y sommes enfin… 18 mois de travail… Il faut juste convaincre les autorités militaires que le protocole de notre association n’est pas celui de l’armée canadienne, mais que les hommes honorés méritent tout autant le respect. La chaleur est terrible… Nos jeunes vont souffrir puisque trois d’entre eux auront un malaise à cause de la température excessive pour des Normands… Mais la cérémonie est belle et solennelle.

Le lieutenant-général Belzile préside la cérémonie. Les discours s’enchaînent… Le plus jeune à parler est âgé de 11 ans. La maîtresse de cérémonie est une « ancienne » : 23 ans… Nous avons invité la belle-fille de Bud Hannam, vétéran canadien du Débarquement, infirmier de 19 ans, à venir lire la Promesse du Souvenir en anglais… Bud est là : il est notre ami pour la vie… Ce vétéran a donné son nom à l’école normande devenue hôpital de campagne et dans lequel il servit durant 52 jours à partir du 6 juin 1944… Ce vétéran, nous l’avons marié en octobre 2010…Le colonel Usal, Attaché de Défense de l’Ambassade de France à Ottawa nous honore de sa présence…

Que dire de plus, sinon qu’à l’issue de cette commémoration, nous avons le sentiment du devoir accompli? Du moins en partie, puisqu’il reste neuf cérémonies.

 

Extrait :

« Un monument qui s’élève dans le ciel d’Ottawa, ce si beau ciel canadien, un monument debout, fier, impressionnant, et qui témoigne de la douleur d’un temps, d’un XXe siècle de furie, au cours duquel la France et l’Allemagne d’abord, puis les Nations du monde, par deux fois en moins d’une génération, s’opposèrent avec une violence inouïe et dans un aveuglement extrême.

Un XXe siècle qui cependant n’en tira pas la leçon terrible et nécessaire, et vit se créer, en désespoir de cause, des Forces de Maintien de la Paix, par la grâce d’un homme généreux qui voulait croire malgré tout que rien n’était perdu dans ce monde fou et cruel : Lester B Pearson, Secrétaire des Nations Unies et Canadien de son état, Prix Nobel de la Paix en 1957.

Un XXe siècle désespérant donc, mais dont il nous appartient pourtant d’assumer l’héritage, non pas dans un esprit de repentance ou mortifère, mais plutôt dans l’esprit de celui qui veut savoir et comprendre. Tirons-en alors la nécessaire leçon d’Humanisme à construire sans cesse, encore et toujours, aujourd’hui et demain, tant il est vrai que la Démocratie est un bien fragile et soluble dans l’oubli et l’indifférence, et qu’il nous la faut défendre tous les jours….

Ainsi, ce monument témoigne du sacrifice des hommes et des femmes du pays à la feuille d’érable pour la conservation de nos valeurs universelles, nées du Respect vigilant des Droits de l’Homme ; ce monument est le signe tangible que la Liberté se paie parfois au prix du sang versé, et que nos vies d’aujourd’hui se sont construites sur la perte irréparable d’hommes et de femmes de ce pays qui, à maints reprises au cours du siècle dernier et même aujourd’hui, n’hésitèrent pas, et continuent encore, au risque de leur jeunesse et de leur vie perdue parfois à jamais, à traverser l’océan ou la mer pour nous rendre ou préserver paix et liberté en Europe et ailleurs.

Moi, jeune membre de l’association Westlake Brothers Souvenir, je vous dis ceci : la jeunesse n’oublie pas, elle veut prendre sa part du nécessaire Devoir de Mémoire qu’on doit à tous ces jeunes Canadiens et Canadiennes qui nous offrirent leur vie pour nos vies, dans les tranchées, dans nos campagnes et sur nos plages… Nous n’oublierons pas qu’ils tombent parfois encore, au détour d’une route afghane, sous un olivier chypriote au service d’une Paix qui n’en finit pas de se faire attendre.

Nous n’oublierons pas que derrière ces noms gravés, sur nos monuments et dans nos cimetières d’Europe et d’ailleurs, des hommes ont vécu et sont morts pour des valeurs qu’il nous appartient à tous et à toutes de défendre, encore et toujours… à jamais…

Puissions-nous rester dignes dans nos vies de tant de bravoure et de sacrifices ; sachons conserver la Mémoire et le Souvenir de ces soldats pour mieux construire nos existences et un futur d’égalité et de fraternité.
Nous, jeunes normands, nous nous y engageons.
Nous nous souviendrons… »

 

 

Seconde cérémonie : Moss Park Armouries, Toronto, le 22 juillet 2011

 
L’association des Queen’s Own Rifles nous reçoit avec amitié et effusion d’affection… Le régiment a mis à notre disposition quatre soldats et un véhicule militaire pour la durée de notre séjour à Dalton Armoury… Nous sentons confusément que nous appartenons à la grande famille… celle du Devoir de Mémoire et du cœur grand comme ça…

Après avoir été invités à un petit-déjeuner au mess des sergents des Queen’s Own Rifles, les membres de l’association Westlake Brothers Souvenir se mettent en place… Nous sommes émus de rencontrer John, David et Gary Westlake, les neveux de George, Tomas et Albert Westlake, morts en juin 1944 dans notre campagne normande… Nous devons à ces trois hommes notre nom associatif, un nom symbolisant l’abnégation et le sacrifice suprême d’un engagement pour la paix et le liberté.

Chaleur étouffante dans un espace confiné… Cérémonie bilingue, encore une fois. La maîtresse de cérémonie a 19 ans ; la plus jeune lectrice, Quincy, a 13 ans. Elle est canadienne, elle est la petite-fille de Bill Ross, vétéran canadien du 6 juin 1944 avec les Queen’s Own Rifles. Elle est l’ambassadrice de l’association Westlake Brothers Souvenir au Canada. Le Consul Général de France, M. Cauchard, est aussi présent.

Nos jeunes accomplissent une fois de plus leur Devoir de Mémoire avec cœur et émotion devant six vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Mais la chaleur excessive a de nouveau raison de trois de nos jeunes membres. À l’issue de la cérémonie, ils sont tous invités au mess des officiers des Queen’s Own Rifles pour un déjeuner. Juste récompense du devoir accompli une fois de plus.  

Reste huit cérémonies.

 

Extrait :

« À chaque fois, la même violence, les mêmes souffrances, la peur qui fouaille les entrailles et paralyse les sens ou galvanise les cœurs et les corps…

À chaque fois, le sacrifice d’une jeunesse, d’une vie parfois…

Pour les Normands, les régiments canadiens sont souvent indifférenciés ; ils sont les régiments “à la Feuille d’Érable”, d’un vaste pays multicolore en automne et si blanc durant un si long hiver. Soldats francophones, ils sont nos cousins par filiation directe ou indirecte… Anglophones, ils sont nos cousins de cœur, à peine plus éloignés…

Quelle que soit la langue parlée, quelle que soit la Province, le Territoire, ils sont notre famille, unis par les liens du sang versé sur notre terre de Normandie.

Mais pour nous autres, membres de l’association Westlake Brothers Souvenir, il y a Bernières sur Mer et sa Maison des Canadiens, il y a le Mesnil-Patry…

Il y a le 6 juin 1944, il y a le 11 juin de la même année…

Deux lieux, deux dates…

Il y a surtout un régiment qui compte plus particulièrement et qui résonne dans nos coeurs : les Queen’s Own Rifles of Canada…

Il est pour nous ce régiment qui perdit, en quelques minutes fatales, plus d’une centaine d’hommes sur une plage de Normandie, un 6 juin de tempête, devant une Maison devenue depuis un havre de paix pour les vétérans d’où qu’ils viennent.

Il est aussi le régiment qui vit 125 des siens et des First Hussars tomber pour ne jamais se relever, un 11 juin, dans les champs de blé d’un village normand accablé de soleil.

Pour nous, il est le régiment de Bill Ross, d’Ernie Kells, de Phil Cokburn, de Bill Bettridge, de Harry Fox ;  il est cette plaque qui brille à la sortie d’Anguerny, il est cette ferme à Mooshof en Allemagne, où moururent le sergent Cosens et ses camarades par dizaines.

Il est cette route libératrice de Bernières à Anisy…

Il est bien d’autres lieux, bien d’autres exploits…

Il est un régiment ami que nous honorons avec ferveur et reconnaissance année après année…

Chers visages de pierre aux pieds fleuris de nos cimetières normands, chers amis, chers vétérans, nous n’oublierons jamais l’insulte faite à vos jeunes vies sacrifiées ou meurtries.

Soyez assurés que nous saurons nous faire les gardiens vigilants et attentifs de la Mémoire d’un temps de fer et de feu qui plongea notre Monde dans la folie et la fureur…

Soyez assurés que le Souvenir de vos souffrances librement consenties restera vivant à jamais dans nos esprits et nos cœurs.

N’oublions jamais d’où l’on vient si l’on veut savoir où l’on va. N’oublions jamais que la Paix ne va jamais de soi, qu’elle n’est qu’un accident dans l’Histoire de l’Humanité, une anomalie douce et révérée, précieuse et fragile, parfois fugace.

Je suis jeune, j’ai la vie devant moi, mais déjà je sens le poids d’une responsabilité immense peser sur mes épaules, je sens que ma vie doit une partie de sa saveur au sacrifice consenti par ces hommes tombés et qui dorment à jamais en terre de Normandie, et tous ceux qui revinrent chez eux, blessés au corps et au cœur, laissant à jamais une part d’eux-mêmes dans nos villages et nos campagnes.

Diseurs d’Histoire, nous sommes là pour témoigner que la connaissance est la clé aux maux du Monde, qu’elle seule peut amener la tolérance et le respect d’autrui… qu’elle seule apporte la Paix et la sérénité.

Passeurs de Mémoires, nous sommes là pour affirmer notre volonté de ne pas laisser l’oubli imposer sa chape d’indifférence silencieuse.

À jamais nous nous souviendrons… »

 

 

 

Troisième cérémonie : Parc Westlake, Toronto, le 23 juillet 2011

Cérémonie empreinte de la tension la plus palpable : nous organisons une cérémonie sur les lieux mêmes qui virent George, Tomas et Albert Westlake vivre avant leur engagement militaire. Ils ont joué dans ce parc. Ils ont foulé le sol sur lequel nous marchons… Leur maison se trouve à quelques dizaines de mètres de là…

John et Gary Westlake sont présents. Les membres de l’association des Queen’s Own Rifles aussi. Une délégation des Queen’s Own Rifles, avec à leur tête le commandant du régiment, John Fotheringham est arrivée… Et puis arrivent les First Hussars, un régiment blindé frères d’armes des Queen’s Own. Ils partagent la douleur d’avoir perdu 125 hommes le 11 juin 1944 lors de la bataille du Mesnil-Patry, en Normandie. Deux des frères Westlake y perdirent aussi la vie…

La Légion Royale Canadienne, filiale 31, Mount Denis, secteur du Parc Westlake, est présente aussi. À l’issue de la cérémonie, elle nous invite avec faste et amitié dans son local pour un déjeuner mémorable.

Le monument mémorial voit arriver deux soldats des Queen’s Own Rifles vêtus en soldats de la Seconde Guerre mondiale, accompagnés de gardes de la Légion Royale Canadienne Mount Denis : ils vont former une garde d’honneur durant toute la cérémonie….

La maîtresse de cérémonie a 20 ans… La plus jeune à parler a 7 ans…

L’émotion est grande et nous subissons par ailleurs une température dépassant les 35 degrés Celsius… Les malaises se multiplient et nous sortons parapluies et bouteilles d’eau. Nous protégeons les vétérans, les gardes, les lecteurs, les spectateurs, courant de l’un à l’autre jusqu’à la fin. Quand la cérémonie s’achève enfin, nous plantons deux érables de chaque côté du Monument pour pérenniser le souvenir de ce jour. Puis nous nous rendons en pèlerinage devant la maison de la famille Westlake. La « famille » était réunie, elle s’est agrandie…

Reste sept cérémonies.


Extrait :

« Un soleil de fin de printemps, au-dessus des champs de Normandie, recouvre d’un linceul de blés mûrs les corps de 125 soldats canadiens.

Au sang des hommes répandu, répondent en un triste écho les coquelicots qui ensanglantent les épis.

C’est l’après-midi, nous sommes le 11 juin 1944, et les soldats fous de haine de la 12e Panzer SS tiennent toujours le Mesnil-Patry.

Tommy et Albert Westlake du régiment des Queen’s Own Rifles of Canada, gisent avec 123 de leurs camarades, au milieu d’une nature vibrante de vie, sur une terre qu’il n’auront pas eue le temps de connaître, mais qui, pourtant, les recueillera à jamais, reconnaissante et bienveillante, dans un cimetière normand.

Sans doute ignoraient-ils que quatre jours plus tôt, leur frère George, des North Nova Scotia, était tombé lui aussi, dans l’attaque vaine et terrible d’Authie, devant cette même 12e Panzer SS, dont les Jeunesses hitlériennes survoltées dans l’inhumanité, déchaînées dans l’horreur, commirent l’irréparable crime d’assassiner plusieurs dizaines de civils et de jeunes soldats qui s’étaient pourtant rendus…

Trois frères sont morts pour une liberté et une paix dont ils ne jouiront jamais, ne goûtant pour toujours qu’au repos amer et terrible d’une mort honorable.

Trois frères sont morts pour moi, pour vous, pour nous tous, pour ceux et celles à venir et qui, si l’on n’y prend pas garde, naîtront dans un pays amnésique ou pire, indifférent aux efforts insensés qu’il fallut consentir il y a 65 ans pour nous rendre démocratie et dignité.

Une nation qui se perd dans l’oubli ne peut construire qu’un avenir incertain.

Prendre le risque d’ignorer les leçons de l’Histoire ne peut conduire qu’au bégaiement d’un passé, dont les pages noires hantent encore et toujours nos grands-parents, civils courageux et apeurés sous les bombes, et nos chers vétérans à qui l’on doit nos vies heureuses et apaisées.

C’est pourquoi, nous, jeunes membres de l’association Westlake Brothers Souvenir, nous vous disons ceci : quand nos chers anciens, gardiens vivants de nos mémoires, ne seront plus, quand nous serons seuls, nous prenons l’engagement de nous souvenir et de ne pas laisser leurs noms disparaître de nos cœurs ni de nos âmes.

Nous nous ferons conteurs d’Histoire, passeurs de Mémoires, pour qu’on n’oublie jamais le prix exorbitant qu’il fallut payer pour nous permettre de vivre nos vies d’aujourd’hui et de demain…

Nous nous souviendrons à jamais combien est fragile l’idée même de Démocratie et combien il importe d’être toujours vigilant…

Nous nous souviendrons à jamais de la dette contractée, dette immense que nous ne pourrons jamais rembourser…

Nous nous souviendrons à jamais…    

Oui, nous nous souviendrons… »