Pierre Chassé, le jeune colonel qui capturait des généraux.

Pierre Vennat
Texte inédit

Avec tous les récits et les films authentiques ou romancés présentant la Seconde Guerre mondiale, il est presque inconcevable que personne n’ait songé à rédiger une biographie du colonel Pierre Chassé, ancien commandant du Royal 22e Régiment de 1960 à 1962.

pierrechasseEn effet, il fut le seul officier canadien à avoir personnellement capturé un général allemand sur le front européen et un général japonais sur le front du Pacifique au cours du même conflit.

Pierre Chassé a eu pour père, le lieutenant-colonel Henri Chassé, titulaire de l’Ordre du Service distingué (DSO) et de la Croix militaire (MC) et pour frère, le lieutenant-colonel Henri Chassé. Tous deux furent commandants du Royal 22e Régiment, le premier entre 1920 et 1924 et le second de 1965 à 1967, une première dans l’histoire militaire canadienne.

Pierre-Édouard Chassé connut une carrière militaire peu orthodoxe. Il dirigea des opérations de sabotage derrière les lignes ennemies d’abord en France contre les Allemands, puis en Birmanie et en Malaisie contre les Japonais. Puis, la guerre contre ces derniers étant terminée, il commanda des troupes japonaises, à l’automne 1945 contre des communistes malais qui tentaient de s’emparer de ce pays.

Chassé fut le seul officier d’active parmi les 28 Canadiens qui servirent derrière les lignes ennemies en France, durant la Seconde Guerre mondiale. Il fut recruté en 1943 par le Special Operations Executive(SOE) pour s’entraîner en vue du travail clandestin derrière les lignes ennemies.

Il entama sa carrière militaire dans la réserve à l’âge de 17 ans, puis il transféra dans l’armée active en 1941. Il y demeura jusqu’aux années 1960.

En Italie, malgré son jeune âge, Pierre Chassé commanda une compagnie du Royal 22e Régiment, avec le grade de major, lorsque, avec son adjoint Pierre Labelle, il se fit demander s’il serait prêt à agir comme officier de liaison auprès des Forces françaises libres.

Ayant répondu affirmativement, il se fit interviewer par le major Robert Searle, lequel lui avoua travailler dans le fond pour le SOE et leur offrit de servir derrière les lignes avec les Forces françaises de l’intérieur. Les deux hommes étaient fatigués de combattre dans une guerre conventionnelle sur le front italien. On les envoya alors à Alger, en Afrique du Nord, que les Alliés avaient libéré, qui était alors partie intégrante de la France, et ville mi-arabe, mi-française.

En militaire expérimenté, Chassé n’eut pas besoin d’un long entraînement. Des instructeurs français s’appliquèrent plutôt à le transformer en Pierre Duval, artiste français, ce qui était d’autant plus vraisemblable que Pierre Chassé était un véritable peintre amateur de talent. On lui enseigna les habitudes des Français, leur façon de se comporter à table, de tenir leur cigarette, l’argot et un sergent américain l’initia au parachute. Pendant ce temps, il eut droit à des visites du major général Georges Vanier, qui agissait alors comme représentant personnel du Canada auprès des Forces françaises libres et du général Charles de Gaulle.

On parada Chassé dans les rues d’Alger de façon à vérifier si les habitants de cette ville pouvaient, en différentes situations, s’apercevoir ou non qu’il n’était pas Français. Une fois qu’on fut rassuré qu’il passait bien pour Pierre Duval, il fut parachuté en Ardèche en février 1944 en compagnie d’un colonel des Forces françaises libres chargé de tenter d’amener les résistants de la région, divisés entre communistes et anti-communistes et anti-communistes, à s’unir sous une même bannière. Chassé devait faire la liaison entre les forces alliées et la Résistance française.

Cette partie de la mission fut moins réussie, car les querelles internes continuèrent jusqu’à la Libération. Cependant, les opérations de sabotage contre les Allemands furent une réussite. C’est ainsi que, le 25 août 1944, jeune lieutenant-colonel à titre intérimaire, Pierre Chassé reçut la reddition d’un général allemand, peu friand de se rendre à des partisans dont l’absence de discipline lui faisait craindre pour la sécurité de ses hommes. Chassé garda ces prisonniers pendant un mois avant de les livrer à l’armée régulière française qui avait entre-temps débarqué sur le sol de France et gagné enfin l’Ardèche.

De l’Europe à l’Asie

Après plusieurs mois derrière les lignes, Chassé n’avait guère le goût de retourner aux activités routinières d’une armée plus conventionnelle, peu friande de toute façon de recueillir immédiatement un officier aux méthodes aussi peu orthodoxes et habitué à travailler de façon non conventionnelle. C’est pourquoi il accepta l’invitation du SOE de continuer ses opérations clandestines, cette fois-ci contre les Japonais sur le front du Pacifique.

Quelques autres officiers francophones ayant servi avec le SOE furent choisis en même temps que lui. Il est quelque peu étonnant qu’on n’ait pas songé à eux en Indochine, colonie française, au lieu de les envoyer sur le front de Birmanie, eux qui ne parlaient aucune langue orientale, n’avaient jamais mis les pieds en Asie et ne connaissaient pour ainsi dire rien à la guerre de la jungle.

Quoi qu’il en soit, Chassé s’embarqua sur un navire à Liverpool, le 24 janvier 1945, à destination de Bombay qu’il mit un mois à gagner.

Après avoir traversé l’Inde, Chassé passa les mois de février et de mars 1945 à l’Eastern Warfare School, puis à l’École de guerre de la jungle à Ceylan. Chassé était considéré comme un bon candidat pour combattre derrière les lignes ennemies japonaises. Il était brave, expérimenté et expert en communications sans fil, en sabotage et en opérations de guérilla. Mais, faut-il le rappeler, il ne connaissait rien à la jungle ni aux habitudes et coutumes des gens qui y vivaient.

En mars et en avril 1945, après avoir été parachuté en Birmanie, revêtu d’un uniforme de jungle d’officier australien, Chassé combattit derrière les lignes en tentant de rallier les différents éléments de la résistance birmane, à l’ouest de Rangoon, la capitale. Il avait avec lui deux opérateurs radio et un officier britannique. Il devait se livrer à diverses activités de sabotage et renseigner les Alliés sur les effectifs japonais encore en puissance en Birmanie.

Les Japonais quittèrent la Birmanie plus vite que prévu. C’est sans gloire que Chassé et son équipe parvinrent à Rangoon et qu’on décida de les envoyer, cette fois-ci, en Malaisie.

En Malaisie, la tâche semblait plus difficile. En effet, non seulement devait-il lutter contre les Japonais mais aussi contre les communistes malais qui, en guerre contre les Japonais, ne voulaient aucunement de la suprématie britannique. Ils souhaitaient plutôt instaurer un régime communiste en Malaisie en déclenchant une véritable guerre civile contre les Britanniques et le pouvoir des rajahs.

En juillet 1945, Chassé fut donc parachuté dans la jungle malaise. Il réussit à éviter les patrouilles japonaises. Bien que les Japonais capitulèrent officiellement en août 1945, à la suite du bombardement atomique sur Hiroshima et Nagasaki, la situation était loin d’être réglée pour lui et pour la Malaisie en général.

De fait, il fallait libérer le rajah qui s’était réfugié en Thaïlande où certains éléments de l’armée avaient fait la lutte commune avec les Japonais. Puis, il fallait réinstaurer son autorité en Malaisie où les troupes communistes avaient entamé une guerre civile qui devait durer de longs mois. Enfin, il fallait désarmer des troupes fanatiques japonaises qui, réfugiées dans la jungle, refusaient d’admettre que leur empereur avait donné l’ordre de capituler.

C’est là que Chassé, accompagné d’une équipe de seulement quatre militaires réguliers, reçut la reddition d’un général japonais et de ses troupes. Drôle de reddition, d’ailleurs, puisque Chassé dut emprunter et commander les troupes japonaises vaincues relevant de ce général pour ensuite assurer l’ordre dans la partie de la Malaisie qu’il commanda jusqu’en octobre 1945, soit deux mois après la fin officielle de la Deuxième Guerre mondiale.

Constatant que la guerre civile en Malaisie durerait certainement des mois et ne voulant nullement faire carrière comme officier britannique dans la jungle, Chassé demanda de revenir au Canada en octobre 1945. Il rejoignit le Royal 22e Régiment, qu’il devait commander ultérieurement lui aussi, comme l’avait fait auparavant son père et son frère.

Pierre Chassé se retira de l’armée à la fin des années 1960 avec le grade de colonel et alla s’établir en France, en suivant les traces de… Pierre Dorval, le patronyme qu’il avait emprunté dans la clandestinité. C’est comme marchand de tableaux qu’il débuta une seconde carrière!

 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat