Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

C’était en juin 2002. Avec ma femme, je visitais Saint-Malo pour la première fois. Saint-Malo, pour un Québécois, c’est une ville mythique. N’est-ce pas de là qu’est parti Jacques Cartier, celui qui a « découvert » la Nouvelle-France, devenue maintenant le Québec?

J’ai donc décidé de faire un tour de ville et choisit de le faire dans un car avec un guide local francophone, qui faisait visiter la ville à des dizaines de touristes français, la plupart Parisiens, venus découvrir la Bretagne. Et le guide d’expliquer que la ville avait beaucoup souffert de la Seconde Guerre mondiale, « bombardée par les Américains et les Anglais ».

Ces « méchants » avaient pratiquement réduit en cendres une partie de la ville, et puis Saint-Lo, et puis Caen et j’en passe. L’occupation allemande. Pas un mot la demoiselle! La libération par les Alliés? Pas un mot non plus. Pas de sympathie pour les soldats américains, britanniques (et canadiens) morts pour libérer la Bretagne, comme la Normandie et le reste de la France. Non, les « méchants », c’étaient les aviateurs alliés qui avaient bombardé des civils sans défense.

Intrigué, le soir, de retour à mon hôtel, j’interrogeai un cafetier local. Et lui d’expliquer que bien peu de citoyens du temps avaient fait la Résistance, que les occupants allemands avaient été pour la plupart « corrects » et que la population s’en accommodait. Tandis que les bombardements, hein…

Et si ces gens avaient raison? Bien sûr, il existe une définition légale de « crime de guerre », entérinée par les Nations Unies et appliquée par le Tribunal international de La Haye. Mais si la désignation de qui est « crime de guerre » et qui ne l’est pas, était, en fait, le lot des vainqueurs? Ou à tout le moins des neutres? Bref que les vaincus, eux, n’avaient jamais rien à dire?

Hermann Goering, on le sait, était criminel de guerre. Il s’est suicidé à Nuremberg avant d’être pendu. On lui reproche entre autres les bombardements de civils sans défense en Pologne en 1939, en Angleterre à compter de 1940, les V-1, les V-2, etc.

Oui, mais les bombardiers du Maréchal de l’Air Harris ou du Maréchal de l’Air Tedder de la RCAF sur des villes d’Allemagne? Les milliers (devrait-on dire les millions?) de civils allemands tués sans défense dans les derniers mois de la guerre. Massacre nécessaire? Deux poids deux mesures?

Je sais, je m’aventure en terrain glissant, je pile sur des œufs. Qu’importe. Je m’interroge.

Et je ne suis pas le seul. L’aménagement du nouveau Musée de la guerre, à Ottawa, au début du 21e siècle, fut l’objet de toute une polémique opposant les associations de vétérans  et les concepteurs du nouveau Musée.

Quand le Musée ouvrit ses portes, les anciens combattants furent immédiatement mécontents d’une représentation artistique montrant un soldat canadien brandissant une matraque contre la gorge d’un adolescent somalien qui mourut plus tard des suites de ses blessures.

Leurs griefs n’eurent cependant aucune conséquence, en partie parce que personne ne pouvait nier que ce terrible incident avait bel et bien eu lieu. Il avait été photographié. Il s’était bien produit, c’était un acte honteux. Il fait partie du passé du Canada. Le régiment de parachutistes en cause a été démantelé.

Une crise plus grave éclata quand bon nombre d’anciens combattants condamnèrent l’interprétation du bombardement de l’Allemagne par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, auxquels 20 000 aviateurs canadiens prirent part et au cours desquels la moitié d’entre eux furent tués.

La controverse visait un panneau d’interprétation qui présentait deux affirmations brutales : que l’utilité et la valeur morale d’un bombardement stratégique restaient amèrement contestables et que l’offensive du bombardement massif de l’Allemagne avait été grandement inefficace jusqu’à un stade avancé de la guerre. Accompagnant ces mots, des photographies de l’impact destructeur des bombardements sur les villes et les civils allemands.

Des modifications furent apportées, y compris des informations sur le degré selon lesquelles les ressources de l’ennemi avaient été réduites en raison de l’offensive du bombardement, mais le panneau qui en avait offensé plus d’un et les photos très explicites sont toujours en place.

Essayons d’aller plus loin dans cette réflexion.

Dans l’histoire régimentaire des Fusiliers Mont-Royal par exemple, celui de mon père, le mien, le sergent Pierre Dubuc,  par exemple, est présenté comme un héros.

Nul doute qu’il l’est : ayant réussi, le 19 août 1942,  avec deux ou trois camarades à franchir la plage et à entrer dans les rues de Dieppe, il fut capturé et confié à la garde d’un jeune soldat allemand, naïf et peu méfiant. Dubuc, ayant constaté que son gardien comprenait et parlait un peu le français, lui demanda à boire.

Le soldat allemand sortit sa gourde et alla la remplir à une fontaine située à quelques pas de là. À peine s’était-il retourné que Dubuc lui sauta dessus et l’étrangla. Puis courant vers la plage avec ses deux camarades, il réussit à gagner une embarcation puis à rejoindre un navire britannique pour regagner l’Angleterre.

Dubuc fut même décoré pour cet acte de guerre. Mais regardons la chose à l’envers. Imaginons que le jeune soldat allemand aurait réussi à se libérer de l’empreinte des mains de Dubuc et que, paniqué, il l’aurait tué ainsi que ses deux compagnons. Criminel de guerre ayant abattu des prisonniers, ce soldat?

Et puis quand on peut lire, dans l’histoire du Régiment de la Chaudière, cette courte phrase qui pourrait se retrouver dans celle de tous les autres régiments canadiens qui ont participé à la Seconde Guerre mondiale :

« Le lendemain, on retrouva les corps des quatre autres membres de la patrouille. Tout indiquait qu’après avoir été blessés, ils avaient été tués à bout portant. L’un d’eux semblait avoir été tué d’un coup de baïonnette. Les hommes du Régiment n’oublièrent pas facilement cet acte barbare ».

Donc, ils s’en souvinrent. Comment? Quelle fut la réaction de ces soldats de chez nous lorsqu’ils se retrouvèrent face à des soldats allemands, blessés ou non? Probablement de tirer dans le tas, jusqu’à épuisement des munitions. Pas de quartier.

Bien sûr, il y a loin entre ce qui précède et le massacre d’Oradour ou encore l’Holocauste. Et loin de moi d’en excuser les auteurs.

Mais malgré tout, je m’interroge quand même.

Comment aurais-je réagi, jeune soldat allemand, si le 10 juin, j’avais appris qu’après l’Italie, voilà que l’ennemi avait débarqué avec succès en France et que ma mère-patrie était menacée. Que peut-être avais-je appris que ma maison  ou celle de parents ou d’amis, en Allemagne, avait été bombardée, que peut-être des parents, des amis avaient été tués? Ou que des camarades avaient été tués dans des embuscades par des maquisards et partisans, combattants sans uniforme?

Ces « tueurs », parce que ce furent des tueurs, sont facilement identifiables. Mais que dire des lâches? De ces Français et autres Européens qui, lorsqu’on a arrêté des Juifs, peut-être des gens qu’ils connaissaient et avec qui ils avaient frayé pendant des années, n’ont pas réagi. Par peur. Se sont tus. Pire, ont dénoncé, parce que dénonciations, il y a eu. Et les gendarmes du Val d’Hiver ou d’ailleurs. En quoi différents des SS qui obéissaient aux ordres?

Alors cessons de jouer aux hypocrites. Facile pour un Canadien de dire « moi, j’aurais pas fait cela ». Facile, parce que nous n’avons pas été bombardés, il n’y a pas eu de villages rasés, de gens fusillés, de femmes violées, etc. Bref on parle pour parler, on fait dans la théorie.

Et puis, on le voit avec le mouvement « Idle no More » et les revendications des Amérindiens qui partout au Canada se lèvent contre le traitement que « nous » (nous les Blancs, nous les descendants de la Nouvelle-France ou de la Nouvelle-Angleterre) leur avons fait subir. On les a chassés de chez eux, on les a souvent tués, au nom bien sûr de notre civilisation.

Héros, Christophe Colomb et les Espagnols qui colonisèrent l’Amérique latine ou criminels de guerre en éliminant les cultures amérindiennes? Héros les occidentaux en Afrique, en Asie, bref les colonisateurs? Ou criminels de guerre? Allez demander aux Africains, aux Arabes, aux Amérindiens.

Cessons de parler de « criminels de guerre ». Voyons plutôt la guerre, toutes les guerres, comme un crime. Disons hautement que la guerre est sale, qu’elle transforme l’homme en bête. Soit furieuse, comme ceux qui tuent. Soit peureuse comme ceux qui se taisent et laissent faire.

Je me sens incapable de juger. Parce que je suis incapable de dire honnêtement ce que j’aurais fait à la place des autres. Absolument incapable.

Un homme dépose son coquelicot sur la tombe du Soldat inconnu, à Ottawa, le jour du Souvenir. Photo : PC/Adrian Wyld

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat