Par Danielle Brassard
Métabetchouan, Lac-à-la-Croix

Joseph-Antoine Brassard

Moi qui ai tant besoin de calme, moi qui suis venue me réfugier dans les bras du village natal de mon père, au pied d’un grand lac si doux et la plupart du temps si silencieux, je ne puis m’imaginer mille bombardiers vrombissant soudainement au-dessus de nos têtes, prêts à larguer des tonnes de bombes incendiaires comme sur Hambourg, Cologne ou Chemnitz. Les sapins de Noël illuminant le ciel, mauvais présage que même l’insouciance des enfants émerveillés ne pouvait contrer. Les bombes tombaient par milliers sur les villes avoisinantes. Sur Alma ou Roberval et même jusqu’à Jonquière et Chicoutimi, nous aurions vu de grands feux d’artifice s’écraser en rafale, nous aurions entendu le bruit assourdissant d’autant d’explosions meurtrières.

À ce grand vacarme, à cette destruction massive, mon père a participé une trentaine de fois. À bord de son Halifax, il était pilote et conduisait son équipage au-dessus de la cible. À travers le brouillard de la nuit, tout feu éteint, pour ne pas attirer l’attention des chasseurs ennemis, il dirigeait son « grand oiseau métallique », comme il appelait son avion, pour qu’au moment opportun, il lâche ses « oeufs maléfiques », ainsi avait-il surnommé les bombes qu’il transportait. C’est le Bomb aimer (l’aviateur ayant pour tâche de larguer les bombes) qui exécutait le geste fatal, puis qui prenait la photo garantissant que la mission était accomplie. Enfin, mon père entendait dans son casque d’écoute cette phrase charnière : « Bombs gone ». Aussitôt, il effectuait un virage et amorçait le trajet du retour vers sa base en Angleterre.

Mais tout péril n’était pas écarté pour autant.

La défense aérienne au sol (DCA) et les Messerschmitt dans le ciel s’acharnaient de plus belle à descendre le maximum de ces intrus sur leur territoire. Leur rage était féroce et beaucoup de bombardiers alliés étaient détruits à ce moment-là. Des parachutes s’ouvraient plus ou moins discrètement dans les ténèbres, apparaissant et disparaissant à travers les « flashes », des avions en flammes s’écrasaient en vrille, percutant le sol dans de grands fracas lumineux. Les aviateurs survivants se terraient jusqu’au lever du jour, puis erraient sur des terres inconnues avant de se livrer fatalement à l’ennemi. Et malheureusement, pour certains d’entre eux ce fut, malgré la convention de Genève, signer leur arrêt de mort. Car vers la fin de la guerre, la vengeance des Allemands était parvenue à cet apogée où les dirigeants avaient, par un décret officiel, légitimé les actes de barbarie et les meurtres par lynchage.

Mais de tout cela mon père fut épargné. Il revint toujours sain et sauf de ses missions. Il rentra au bercail anglais, plusieurs fois, sur trois moteurs au lieu de quatre, souvent, l’avion troué. Il effectua bien quelques atterrissages périlleux comme celui avec une bombe de 1000 lbs restée coincée dans la soute de son avion et un autre où il outrepassa la piste et prit le « champ de patates » pour terminer sa course dans un fossé. Deux situations où parfois des explosions au sol se produisaient. Mais pour lui, rien ne provoqua d’explosion. Ni la bombe de 1000 lbs ni le début d’incendie qui s’était déclaré à la suite de « l’overshot ».

Jamais rien de grave ne lui arriva… Il esquiva aussi bien les écrasements au décollage qu’à l’atterrissage, de même que les collisions en plein vol, le mitraillage de la chasse allemande, les amerrissages forcés, les sauts en parachute meurtriers, le lynchage au sol, les camps de prisonniers et les marches de la mort. Même de sa mission sur Chemnitz, qui lui donna pas mal de fil à retordre et pour laquelle il fut décoré de la DFC (Distinguished Flying Cross), il en est revenu sans une égratignure. À trois reprises, il donna à ses coéquipiers l’avis de se tenir prêts à quitter l’avion. Mais il en fut quitte finalement pour trois paniques à bord avant de ramener tout son équipage à bon port.

Certains diront que c’était un bon pilote. D’autres, un sacré chanceux. Dieu seul le sait… Mais pourquoi en est-il revenu? Pour témoigner? Il ne l’a pas fait. Comment le lui reprocher après tant d’efforts et de sacrifices. Qu’il se repose… Je le ferai à sa place.

Je suis la fille de mon père, d’un de ces quelques Québécois qui ont pris la voie des airs pour vivre une expérience unique, une aventure hors du commun, celle d’une guerre démesurée (1939-45) aux conséquences désastreuses… Mais qui fut nécessaire et incontournable tant la folie d’un homme dément, Adolf Hitler, menaçait de contaminer la planète tout entière et de l’assujettir à la domination nazie.

Souvenons-nous d’Antoine Brassard né à St-Jérôme du Lac St-Jean, aujourd’hui Métabetchouan.

Il fut l’un de ces volontaires courageux qui ont risqué leur vie pour nous qui jouissons aujourd’hui, grâce à eux, de tant de liberté. Apprécions notre beau lac, la plupart du temps, si calme et apaisant…et malgré quelques rafales de vent qui parfois l’agitent et font se déchaîner une armada de vaguelettes tempétueuses, disons-nous que ce n’est rien, ces colères de la nature, quand on s’imagine le déferlement apocalyptique de mille bombardiers qui arriveraient subitement en trombe au-dessus de nos têtes.