Par Françoise Cadieux, André Cadieux et Annick Delaroche

C’était en mai 1945, fort probablement le 8, jour de la cessation des hostilités en Europe, que deux hommes, inconnus l’un de l’autre, mais ayant des racines anciennes ancrées dans la même région de France, se sont rencontrés quelque part en Allemagne du Nord.

Benoit Cadieux

Benoit Cadieux

Le premier, Norbert Boitard, soldat français, venait tout juste d’être libéré, le 5 mai 1945, de la ferme auberge à Sierksdorf où il réalisait des travaux agricoles pour l’Arbeitkommando auquel il avait été affecté après avoir été fait prisonnier par les Allemands en juin 1940, neuf mois après sa mobilisation dans l’armée française. Avant la guerre, Norbert Boitard, né en 1908, marié et père de deux enfants, était agriculteur à Pringé dans la Sarthe en France.

Le second, Benoit Cadieux, lieutenant du 24e régiment de l’Artillerie royale canadienne, était en poste au nord d’Oldenburg au terme de cette guerre l’ayant mené en Allemagne depuis les plages de Normandie. Avant la guerre, Benoit Cadieux, né en 1916, célibataire, était comptable à Montréal au Québec. Il ignorait probablement, à cette époque, que ses lointains ancêtres tiraient leurs origines du même coin de pays que celui ayant vu naître Norbert Boitard.

Ces deux hommes se sont rencontrés, sans doute par hasard, quelque part entre Oldenburg et Osnabrück, Norbert Boitard en route vers la France et Benoit Cadieux en mission d’accompagnement vers Wardenburgh. Ils se sont sans doute parlé et on peut penser qu’ils se soient présentés l’un à l’autre. Le Français, sans doute surpris de rencontrer un officier canadien parlant français aurait été encore plus surpris d’entendre son nom, Cadieux, un patronyme connu dans son village. Et le Canadien, intrigué par cette coïncidence, a peut-être voulu en savoir un peu plus long, ce qu’il fera sans conteste par la suite en développant une passion pour la recherche généalogique.

Suivant les notes qu’il a laissées et qui ont été retrouvées par Annick Delaroche, sa petite-fille, Norbert Boitard, libéré du camp de Sierksdorf par les Anglais, a pris la route du retour dans un camion avec ses 27 camarades du commando. Il se serait trouvé dans la région de Bremen-Osnabrück les 7 et 8 mai 1945. Il aurait traversé la Weser à Minden le 7 mai et c’est donc le 8 mai que se serait fait le passage dans la région d’Osnabrück. En effet, les Français libérés, dont Norbert Boitard, atteindront le camp de Xanten le 8 mai, probablement vers la fin de la journée, compte tenu de la distance entre Osnabrück et Xanten, soit une centaine de milles.

 

De son côté, suivant le journal[1] qu’il a tenu quotidiennement tout au long de son périple en Europe du Nord depuis son débarquement à Graye-sur-Mer le 13 juin 1944, Benoit Cadieux, les 7 et 8 mai 1945, était stationné à une quinzaine de milles au nord d’Oldenburg. Le 7 mai, il reste au camp. Cependant, le 8 mai, on lui demande d’accompagner dans l’après-midi un convoi de quatorze camions transportant des soldats du Régiment Royal du Canada de leur position au nord d’Oldenburg (à 500 verges de son campement) jusqu’à Wardenburgh, un village situé à une dizaine de milles au sud d’Oldenburg, un déplacement d’environ 25 milles. Il faut noter que Wardenburgh est sur la route d’Osnabrück qui est à une cinquantaine de milles plus au sud. La traversée d’Oldenburg ne devait pas être trop difficile puisque la ville était demeurée intacte suite au passage de l’armée.

Norbert Boitard

Que s’est-il passé la journée du 8 mai 1945 ? On pourrait imaginer qu’après avoir raccompagné le Régiment Royal du Canada à Wardenburgh en début d’après-midi, Benoit Cadieux aurait décidé de pousser plus au sud en cette journée de fin de guerre en Europe. Cette ballade aurait pu le conduire dans les environs d’Osnabrück en fin d’après-midi, vers l’heure du souper. Là, dans une auberge (ou un mess d’officiers) d’Osnabrück ou des environs, il aurait rencontré Norbert Boitard qui s’apprêtait à filer sur Xanten avec ses compagnons via Münster, Dulmen et Wesel, un voyage d’environ cent milles qu’ils auraient pu vouloir compléter pendant la soirée. Il n’est pas non plus impossible qu’ayant traversé la Weser à Minden vers la fin de la journée du 7 mai, les Français aient dû remonter vers le nord-ouest pour trouver un chemin accessible vers Osnabrück. En effet, Norbert Boitard a souvent raconté à ses enfants que le trajet de retour avait été compliqué du fait des destructions des villes et des ponts, mais aussi des convois militaires qui étaient prioritaires. Ce détour vers le nord-ouest aurait pu les amener dans les environs de Wardenburgh ou de Wildeshausen, au sud d’Oldenburg vers la fin de l’après-midi du 8 mai, là où la rencontre avec Benoit Cadieux aurait également pu se produire.

Nous ne saurons vraisemblablement jamais le fin mot de cette histoire, les deux protagonistes étant aujourd’hui décédés. Cependant, nous croyons que cette première rencontre a bel et bien eu lieu car elle a laissé des traces dans la mémoire tant de Norbert Boitard que de Benoit Cadieux. Traces qui ont d’ailleurs mené à une seconde rencontre, celle-là en octobre 1979, chez Norbert Boitard, à Pringé non loin de La Flèche dans la Sarthe.

En effet, Benoit Cadieux, de retour en France pour la première fois depuis 1945, après un pèlerinage sur les lieux de son débarquement en Normandie, avait voulu aller voir le lieu d’origine de ses ancêtres venus avec la Grande Recrue de 1653[2], et en aurait profité pour retrouver et revoir ce Français qu’il avait rencontré quelque part au nord de l’Allemagne le jour de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Plus de trente ans après leur première rencontre inopinée, une seconde rencontre, voulue celle-là, aura permis aux deux hommes, par la suite, de rester en contact par le courrier !

Cette rencontre de mai 1945 a aussi laissé une autre trace, matérielle celle-là, que la famille Boitard conserve toujours précieusement : un révolver Browning de l’armée belge pris par un Allemand à un soldat belge et récupéré par l’armée canadienne, révolver que Benoit Cadieux a donné à Norbert Boitard lors de leur rencontre en Allemagne afin de lui permettre ainsi qu’à ses compagnons de se défendre lors de leur périlleux trajet de retour.

Et voilà que la publication du Journal de guerre de Benoit Cadieux permet maintenant aux descendants des deux hommes de se retrouver et d’échanger. Et de garder vivante la mémoire de cette rencontre improbable!



[1] Lieutenant J. S. Benoit Cadieux, Journal de guerre, Montréal, VLB éditeur, 2011.

[2] Le 20 juin 1653, 102 hommes du Maine et de l’Anjou auxquels s’étaient jointes 14 femmes, dont Marguerite Bourgeois, s’embarquaient pour la Nouvelle-France. Ces hommes s’étaient engagés auprès de la Compagnie de Montréal pour une période de trois à cinq ans à aller exercer leur métier à Ville-Marie, fondée en 1642, qui avait un urgent besoin de renfort afin de pouvoir s’établir sur des bases solides. Après un faux départ dû au mauvais état de leur bateau, ils repartirent un mois plus tard pour finalement arriver à Québec le 22 septembre 1653, après une traversée pénible. Retenus par le gouverneur Lauzon qui refusait de mettre des embarcations à leur disposition, de Maisonneuve et ses recrues purent enfin arriver à Ville-Marie le 16 novembre 1653. Connue comme la Grande Recrue de 1653, ce recrutement de forces vives, fait à l’instigation de Jeanne-Mance, a été l’œuvre de Paul Chomedey, sieur de Maisonneuve, lui-même aidé de Jérôme de la Dauversière.

André Cadieux, fils de Benoit Cadieux, a découvert que son père avait des liens de parenté avec 25 des membres de cette Grande Recrue dont une douzaine de la région de La Flèche, notamment Jean Cadieu, défricheur et serrurier de Pringé-sur-Loir, l’ancêtre d’André et de ses sœurs et frères à la douzième génération.