Par Pierre Vennat

Automne 1942 : au lendemain du raid sanglant de Dieppe le 19 août, des centaines de membres des Fusiliers Mont-Royal croupissent comme prisonniers de guerre en Allemagne et en Pologne. Ceux-ci ont besoin de tout : des vêtements pour pallier aux uniformes souvent déchirés et inutilisables qu’ils portaient lors du raid, des cigarettes, des vivres non périssables pour compléter le régime de famine des camps de prisonniers, des livres ou revues à caractère non politique que leurs gardiens laisseraient passer, des jeux de société, etc.

Les Dames auxiliaires du régiment, épouses ou amies d’officiers pour la plupart, ne suffisaient plus à la tâche. Sans compter qu’elles devaient souvent également aider les familles de ces prisonniers à tenir le coup avant le retour du papa, du fils ou du frère, qui surviendra seulement trois ans plus tard.

C’est dans ce contexte que le commandant du 2e bataillon des Fusiliers Mont-Royal, celui qui, à Montréal, visait à entraîner les troupes de renfort qui iraient renforcer ceux qui prendraient la relève des gars de Dieppe et participeraient éventuellement à la campagne de Normandie, puis de Hollande deux ans plus tard, le lieutenant-colonel Arthur Guindon,imagina un projet d’envergure, visant à procurer des fonds au régiment pour qu’il puisse s’occuper de toutes ces œuvres.

À l’automne 1942, Montréal ne comptait pas beaucoup de vedettes, capables d’attirer les foules. Il y avait bien Gratien Gélinaset son personnage de Fridolin,mais dans le domaine sportif, le Canadien de Montréal faisait encore piètre figure, Maurice Richard, qui faisait cette année là ses débuts avec le grand club, n’ayant pas encore atteint le statut de vedette qu’il devait atteindre l’année suivante.

C’est alors que Guindon décida de rencontrer la grande vedette de l’heure, le lutteur Yvon Robert, alors « champion mondial » de la lutte professionnelle, laquelle à l’époque et jusque dans les années 60, remplissait les gradins du Forum.

Yvon Robert, natif de Verdun, avait alors 28 ans. Surnommé Le Lion du Canada français et considéré par le magazine Ring, la bible américaine de la boxe et de la lutte, comme figurant parmi les douze plus grands lutteurs de tous les temps, il fut alors soumis par Guindon à un chantage amical.

Celui-ci réussit en effet à l’enrôler dans les Fusiliers Mont-Royal en lui accordant immédiatement le grade de sergent. Puis, avec l’aide de Paul L’Anglais, alors très engagé dans le domaine du spectacle et qui, après la guerre, devait lui aussi commander les Fusiliers Mont-Royal en tant que lieutenant-colonel, il forma un comité avec le promoteur de lutte Eddie Quinn,pourtant citoyen américain, à qui il donna à lui aussi le grade de sergent.

Quinn était arrivé à Montréal en 1939. Il était le gérant de plusieurs lutteurs. Entre autres d’Yvon Robert mais aussi, par la suite, d’une autre populaire vedette de la lutte montréalaise, Édouard Carpentier. Pendant une très longue période, Eddie Quinn devint le matachmaker du Forum de Montréal. De 1939 jusqu’au début des années 1960, il présenta plusieurs centaines de programmes à Montréal et aux États-Unis, faisant de lui une des figures sportives les mieux connus de la métropole.

Sans compter que Quinn était aussi propriétaire du célèbre cabaret El Morocco, situé alors tout près du Forum, dont le gérant fut longtemps l’ancien joueur de hockey des Red Wings de Détroit, Jimmy Orlando,l’amant de la pulpeuse strip-teaseuse Lili St-Cyr. Celle-ci, après ses spectacles au Gayety situéun peu plus bas sur Sainte-Catherine (là où loge aujourd’hui le Théâtre du Nouveau-Monde)allait le rejoindre au El Morroco.

C’est donc toute une faune que Guindon, en nommant Robert et Quinn sergents, réussit à recruter.

Le 5 novembre 1942, Yvon Robert revêtait son uniforme des Fusiliers Mont-Royal pour la première fois, afin d’accueillir à Montréal l’ancien et toujours fort populaire champion du monde à la boxe Jack Dempsey,lui-même lieutenant dans la Garde côtière américaine. (US Coast Guard).

Quelques jours plus tard, quelque 1 000 hommes du régiment, fanfare en tête, et des milliers d’autres Montréalais, assistèrent à un premier match de lutte où le « sergent » Yvon Robert, des Fusiliers Mont-Royal, défendit avec succès son titre.

À la suite de ce premier succès, on organisa une autre soirée de lutte au Forum, le 22 janvier 1943, au profit de l’Aide aux soldats des Fusiliers Mont-Royal. Soirée à laquelle les médias montréalais du temps accordèrent beaucoup d’importance, puisque deux « soldats-lutteurs » s’affrontaient : le champion mondial Yvon Robert, « sergent de réserve » dans les Fusiliers Mont-Royal et l’ancien champion Joe Cox, qui lui servait comme caporal dans l’armée américaine. En prime, on avait fait venir comme arbitre un autre ancien champion mondial, à la boxe celui-là, Jack Sharkey.

Encore une fois, des centaines de soldats des Fusiliers Mont-Royal et des autres régiments de la métropole assistèrent au combat, que remporta évidemment Robert, sans compter des milliers d’amateurs de lutte de la métropole. Le spectacle était agrémenté de la fanfare des Fusiliers, sous la direction du capitaine J.M. Goulet, tandis que l’aumônier des Fusiliers lors du raid de Dieppe, le major Armand Sabourin, miraculeusement sorti indemne de la fournaise, prononçait une allocution pour remercier la foule.

Cette soirée et la précédente permirent aux dames auxiliaires de ramasser quelques milliers de dollars pour leur permettre de remplir adéquatement leur rôle auprès des prisonniers du régiment et leurs familles.

Quant aux « sergents » Quinn et Robert, les archives régimentaires des Fusiliers Mont-Royal ne contiennent plus rien par la suite sur leur carrière « militaire », mais les médias continuèrent pendant des années de parler d’eux dans les pages sportives. Robert fut une des premières grandes vedettes de la lutte lorsque la télévision fit ses débuts à la télévision dans les années 50.

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat