[NDLR: Nous sommes heureux d’accueillir cette collaboration spéciale de M. Donald Côté, neveu du sergent Armand Gagnon, qui évoque les découvertes parfois surprenantes qui émanent d’une recherche consacrée au parcours d’un militaire de la Seconde Guerre mondiale. Nous le remercions pour sa confiance.]
Par Donald Côté,
auteur invité
C’est 2024 que fut souligné le 80è anniversaire du Débarquement de Normandie, ce qui a créé une prise de conscience chez la troisième génération des descendants d’Isidore et d’Antoinette pour en savoir plus sur notre héros familial, Armand Gagnon. Un proverbe populaire affirme que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. Donc nous nous sommes plongés dans des recherches pour en savoir plus sur cet oncle que l’on n’a pas connu de son vivant.
Armand, natif de Saint-Paul-de-la-Croix (anciennement comté de Témiscouata), était le sixième d’une famille de 17 enfants. Ce fils d’Antoinette Vaillancourt et d’Isidore Gagnon passe sa jeunesse dans le petit village des Appalaches, avant d’aller étudier deux ans au séminaire de Rimouski. Dans la vingtaine, il se retrouve à travailler en Abitibi à la mine d’or de Malartic.
Le 20 juillet 1940 il joint, comme volontaire, les rangs du Régiment de la Chaudière [1] à Valcartier, près de Québec, puis il poursuit son entraînement à la base de Sussex au Nouveau-Brunswick.

Finalement il se retrouve à Aldershot en Angleterre le 21 juillet 1941 pour y continuer sa formation pendant près de trois ans avec les autres membres du Régiment de la Chaudière. De juin 1941 à mai 1942 il est classé comme chauffeur d’une chenillette « Bren Carrier » pour en prendre charge jusqu’en novembre 1942 où il est nommé responsable de la section au complet. Le 10 octobre 1943 il est promu au rang de sergent; au Débarquement il sera sergent dans le peloton 4.

Le sergent Lorenzo Tremblay, participant au débarquement nous raconte l’événement :
« On s’est préparé pour le Débarquement en Normandie. On est embarqué à Southampton [Angleterre] le 5 juin à 5 heures le soir. On a passé la nuit sur l’eau et on est arrivé devant Bernières-sur-Mer vers 7 heures du matin. On ne pouvait pas débarquer à terre tout de suite. Ils nous ont emmenés sur des chalands. Ils nous ont emmenés au bord. On a combattu jusqu’à l’autre côté de Bernières. Nous avons passé la nuit derrière le village de Bernières. » [2]
Un autre témoignage venu de l’armée canadienne nous informe qu’Armand fut l’un des premiers à débarquer en Normandie : « Le capitaine Maurice Cardinal à titre d’officier au débarquement de l’unité, accompagné du sergent Armand Gagnon et des soldats Thibault et Roy furent les premiers membres du régiment à débarquer.»
Après avoir participé à différentes batailles dans des villages de Normandie (Rots, Carpiquet, etc.), Armand se retrouve à Saint-Aignan-de-Cramesnil où il perdra la vie dans des circonstances tragiques le 14 août 1944.
Frédéric Smith a bien résumé l’événement :
La situation est toutefois moins rose du côté de la compagnie de soutien… Une grande partie de la compagnie, de même que tous les véhicules du régiment, se trouvent plus au nord, dans le secteur de Saint-Aignan-de-Cramesnil… Peu après 14 h, 77 bombardiers lâchent leurs bombes trop tôt… Cette autre bourde de l’aviation alliée affecte durement les troupes canadiennes et polonaises. Le Chaudière déplore la mort de nombreux fantassins… Deux sections entières de chenillettes Bren et des camions sont également détruits. » [3]
Lorenzo Tremblay était sur place :
« J’ai changé d’équipe avec un sergent qui venait d’arriver d’une attaque. On faisait une attaque chaque jour. Chaque attaque, on changeait de section. Il y avait un sergent nommé Gagnon. Il était arrivé d’une attaque et il avait la grippe, il était malade. Il est venu me demander si je pouvais le remplacer pour la prochaine attaque et ensuite il me remplacerait pour deux autres attaques. J’ai accepté. Pendant que j’attaquais à sa place, nos propres avions se sont trompés de cible; ils ont lancé des bombes sur nos positions. Le sergent Gagnon s’est fait tuer. Il est allé se cacher en dessous du carrier et puis le carrier a reçu une bombe le 14 août 1944, lors de l’avance vers Falaise. » [4]
Nous avons aussi ce témoignage tiré d’une lettre de l’aumônier Wilfrid Huard envoyée à la mère d’Armand. Notons qu’après la guerre ce même Huard deviendra curé de la paroisse de Saint-Paul-de-la-Croix:
« Mon régiment attaquait le quatorze août 1944 Douvres un petit village français très fortifié, sur la ligne de défense de Falaise. J’étais avec lui, pour la bataille nous avions laissé en arrière tous les camions, sous la garde d’un officier le capitaine Giguère et le sous-officier Armand Gagnon à peu près à six milles en arrière du champ de bataille. Durant la bataille…, des avions alliés au lieu de bombarder des positions ennemies se sont trompés de cible et ont jeté leurs bombes sur nos camions. Tard dans la soirée après la bataille je suis revenu en arrière pour trouver 12 de nos camions brûlés, des blessés en grand nombre, des trous béants, et sous l’un des camions le cadavre à moitié calciné de mon pauvre ami Armand Gagnon. Je lui ai rendu les derniers devoirs religieux et militaires, je l’ai enterré avec ses compagnons dans un grand cimetière temporaire à Berny-sur-Mer. Le sergent Gagnon était mon grand ami, soldat modèle, estimé de ses soldats, sa mort a causé un vide immense dans nos rangs. » [5]
L’état du Livre de solde, qu’Armand portait sur lui lors du bombardement par les alliés, nous donne une image réelle de la brutalité de cette attaque [6]:

C’est à la lecture de ce même Livre de soldat que nous avons retrouvé une lettre transmise à la mère d’Armand par l’adjudant général de la direction que nous avons découvert, à la grande surprise de la famille Gagnon, l’existence d’une fiancée française. Laissons parler ladite lettre :
« Nous avons reçu une lettre de Mademoiselle Christiane Maheux, demeurant à … Asnières, (Seine), France, où elle dit qu’elle a rencontré votre défunt fils, le sergent Armand Gagnon, matricule E-9237, lorsque son régiment traversait son village, Rots, en vue de libérer son pays des mains de l’ennemi. Elle déclare qu’ils se sont bientôt fiancés.
Mademoiselle Maheux ajoute qu’elle a pu trouver la tombe de votre fils dans un cimetière situé à une dizaine de kilomètres de son foyer et qu’elle s’occupe de l’entretenir. Elle termine en vous offrant ses sincères condoléances et elle demande une photographie du sergent Gagnon tout en offrant de vous envoyer la sienne si vous le désirez. »
Nous avons creusé le dossier pour découvrir que Madame Maheux avait vécu en Normandie pour terminer sa vie à Nîmes dans le Sud de la France à l’âge de 73 ans. Cette lettre nous a consolé en pensant que, malgré l’enfer de cette guerre, Armand a eu l’occasion de connaître une période heureuse après tous ces sacrifices.
Armand a récolté quatre médailles pour sa bravoure : la Médaille canadienne du volontaire, la Médaille de la Défense, l’Étoile 1939-1945, l’Étoile de France et d’Allemagne.
Sa sépulture se retrouve au cimetière de Bretteville-sur-Laize près de Caen en Normandie. Sur l’épitaphe est écrit « Je vous demandais la vie, Seigneur, vous me l’avez donnée éternelle ». On retrouve aussi son nom, avec celui de son frère Roméo vétéran du Régiment de Maisonneuve, sur le monument Honneur à nos braves installé à Saint-Paul-de-la-Croix :

La vie n’étant pas un tableau blanc sur lequel on écrit ce qu’on veut, nos recherches nous ont permis de mieux connaître cet oncle au parcours particulier et de réaliser les impacts d’une guerre sur le destin d’une famille n’étant pas préparée à vivre la réalité de ce type de conflit.
De plus nous avons trouvé des documents qui démontraient à quel point la population locale a grandement apprécié les efforts de nos jeunes Québécois pour libérer la France. Des personnes locales ont confirmé entretenir sur une base volontaire la sépulture d’Armand, ce qui contribue à maintenir notre croyance en la bonté humaine.
NOTES
- [1] Jacques Castonguay, Armand Ross, Michel Litalien, Le Régiment de la Chaudière 1869-2004, Bibliothèque nationale du Canada, Lévis, 2005.
- [2] « Lorenzo Tremblay », L’Encyclopédie canadienne, Projet mémoire [en ligne].
- [3] Frédéric Smith, Des Québécois en Normandie. Du jour J à la libération de Paris, Les Éditions du Boréal, 2024, page 279.
- [4] « Lorenzo Tremblay », L’Encyclopédie canadienne, Projet mémoire [en ligne].
- [5] Lettre du major et aumônier Wilfrid Huard à Madame Antoinette Vaillancourt, mère d’Armand Gagnon – 19 janvier 1946
- [6] Armand Gagnon, E9237, Livre de soldat et service de soldat de la Milice canadienne
- Armand Gagnon – Débarquer en Normandie et se fiancer - octobre 23, 2026
