Les correspondances de guerre sont des sources primaires d’une valeur inestimable, qui permettent de rendre compte du quotidien des hommes déployés en théâtre d’opération et qui témoignent du contexte social de l’époque dans laquelle elles s’inscrivent. Cette série d’articles a été rédigée à partir des lettres échangées entre le soldat Henri Grenier et son épouse, Aurore, entre 1940 et 1943*.
Résident de Pointe-Saint-Charles, un quartier ouvrier de Montréal, Henri Grenier s’enrôle volontairement en 1939 au sein du Régiment de Maisonneuve, à l’âge de 40 ans, pour être déployé en Europe. Il quitte le Canada le 27 août 1940 du port d’Halifax avec la compagnie B.

Durant la Seconde Guerre mondiale, la correspondance « demeure l’unique moyen de communication internationale »[1]. Pour les hommes absents du foyer, la difficulté d’échanger des nouvelles avec leurs proches est d’autant plus ardue lorsque leur niveau de littéracie est peu élevé. Il est assez fréquent que les soldats demandent de l’aide à leurs confrères pour rédiger leurs lettres.
La lettre du 27 novembre 1942 du soldat Grenier commence de cette façon :
(…) tu excuseras mon retard à répondre car le jeune homme qui écrivait était allé en congé de 9 jours et que maintenant il est de retour.**
L’analyse de la correspondance disponible révèle plusieurs variations de calligraphie qui témoignent du fait qu’Henri aurait eu recours à différentes personnes pour l’écriture de ses lettres à son épouse. Certaines lettres sont ardues à lire en raison de l’écriture phonétique et de l’absence de ponctuation, tandis que d’autres sont écrites d’une main agile, avec une orthographe parfaite. Cependant, le ton et les propos, toujours très semblables, portent à croire qu’il les a dictés chaque fois à son scripteur.
Un des thèmes que permet de dégager la lecture des lettres personnelles du soldat est le contexte socio-économique des années trente au Québec. Presque chacune des missives d’Henri et de son épouse reflètent le contexte post-dépression ainsi que la prudence financière liée à la guerre. Il exhorte son épouse à faire attention à son argent, à garder ses papiers en ordre et à ne pas gaspiller.
(…) Prends courage Aurore, soit bien fidèle, moi je vais préserver mon argent, fais comme moi Aurore (19 juillet 1940)
Ménage ton argent car moi (je prends) que 5 piastres par semaine et là, je vais avoir ma barre de un an de service militaire, cela te prouve que je fais attention à moi et sur ton bord, fais attention (…) ça mettra de l’eau à notre moulin (1er janvier 1941)
Henri demande à sa femme de lui envoyer de l’argent au compte-goutte, pour des cigarettes et des articles de rasage. Il lui demande également de lui envoyer des denrées qui sont rares ou chères en Angleterre. Le mode de vie économe, l’incertitude financière liée à l’instabilité politique mondiale et les années de crise économique se reflètent dans les échanges du couple.
(…) tu m’as dit que tu m’as envoyé (du tabac) je serai très content car ici il est 5£ le tabac anglais, je ne peux pas payer ce prix-là (27 octobre 1940)
(…) chère épouse, je te dis de ménager l’argent comme je le fais moi-même. Donne-toi le nécessaire et mets tout ce que tu pourras de côté car après cette guerre, on va être (dans) une grande famine et si on ménage pas ma chérie, on le regrettera certainement. (…) je sais que tu es ménagère mais tu sais comme moi que l’argent est bien dur à gagner où je suis (…) la guerre est pas finie et on trouve toute rare. Je suis seulement pas capable de me raser, l’acier est très rare et on n’a pas de lame de rasoir. Voudrais tu m’envoyer des lames de rasoir gilette bleu? (Juin 1941)
Effectivement, les denrées de toute sorte se font de plus en plus rares plus la guerre avance et certains matériaux sont difficiles à trouver. La nourriture fait également les frais du rationnement, comme en témoigne Aurore :
(…) tout est cher pour le manger, le linge, malgré cela à la ration pour le thé, le café, le sucre. Plus tard, cela va être d’autres choses qui va être rationné. Je suis en bonne santé, ne sois pas inquiet et je vais t’envoyer tes cigarettes (21 septembre 1940)
En 1942, le sucre, le café, le thé et le beurre sont rationnés. La viande et les fruits le seront à partir de 1943. [2]
L’autre thème sur lequel nous nous attardons est la valeur qu’accorde les hommes déployés à leur cellule familiale. Le maintien du lien avec son réseau familial est essentiel pour Henri comme pour plusieurs soldats, pour qui les proches sont l’ancrage dans lequel ils peuvent consolider une certaine stabilité dans la vie outre-mer, où leurs repères sont en continuel débalancement.
Henri demande régulièrement des nouvelles de son entourage. Savoir que son épouse est bien entourée semble lui apporter un sentiment de sécurité.
(…) si pendant mon absence il y avait du changement chez nous, prends la grande chambre chez ta sœur et arrange-la à ton goût (18 septembre 1940)
(…) la prochaine lettre, tu me donneras des nouvelles de tous les nôtres et tu diras à papa qui prépare une grosse Black Horse[3] pour un pauvre Maisonneuve (1941)
(…) tu feras des saluts à pépère et à mémère pour moi et ça me fait beaucoup de peine de pas avoir passé les fêtes avec vous autres (9 janvier 1941)
(…) tu me dis que ma tante est morte, je vous souhaite toutes mes sympathies (à) toute la famille. Pour moi, ça me fait de la peine d’apprendre ces nouvelles là j’aurais aimé à assister au service avec vous autres (5 avril 1942)
(…) à ta prochaine lettre voudrais-tu me parler de toute la famille et un peu de Montréal? Je m’ennuie beaucoup. Et dis-moi donc, dans quel régiment L est enrôlé? (21 juillet 1942)
Les nouvelles n’arrivent pas toujours de façon régulière en Angleterre. « La perte d’un navire ou d’un avion, une erreur d’acheminement, de mauvaises conditions météo ou des ennuis mécaniques sont susceptibles d’interrompre les livraisons, parfois durant des mois »[4]. Les lettres sont attendues avec impatience par Henri.
(…) mon petit chou je te dis que je m’ennuie beaucoup de toi et si tu savais comme c’est ennuyant tu m’écrirais plus souvent (1 juillet 1940)
(…) la dernière lettre que tu m’as envoyée par mail a pris 20 jours. As-tu reçu les 17 lettres que je t’ai écrit? (…) écris-moi 2 fois par semaine car (les lettres) retardent et des fois se perdent (10 décembre 1940)
Pour Henri, le lien avec ses proches, tout spécialement avec Aurore semble être un puissant facteur de motivation qui lui permet de poursuivre l’entraînement dans de meilleures dispositions.

Ce thème sera élaboré à travers les lettres d’Aurore dans le prochain article, dans lequel il sera question du quotidien des épouses vivant l’absence de l’être cher et la place de l’amour conjugal dans la réalité des soldats.
Notes
*La correspondance de guerre du soldat Henri Grenier et de son épouse, Juliette Aurore Grenier, a été offerte aux Archives du Régiment de Maisonneuve par la famille.
**Dans le but de rendre le texte des lettres plus fluide, certaines fautes d’orthographe ont été corrigées ainsi que la ponctuation ajustée. Les noms des membres de la famille ont aussi été supprimés.
Références
[1] Jeffrey A. Keshen, Saints, salauds et soldat : le Canada et la Deuxième Guerre mondiale, trad. Pierre R Desrosiers (Montréal): Athéna Éditions, 2009, 180.
[2] Ibid, 154.
[3]Marque de bière de la brasserie Dawes établie à Lachine dans les années 1920
« Brasserie Dawes », Wikipedia, dernière modification le 18 janvier 2025, consulté le 26 mai 2026
[4] Ibid, 180.
- Lettres d’un soldat du Régiment de Maisonneuve
(première partie) - septembre 2, 2026