« Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. » Winston Churchill
Déjà entendu parler de Yousuf Karsh? Ce photographe canadien d’origine arménienne s’est rendu célèbre en prenant la photo de Winston Churchill, celle dans laquelle ce dernier lance un terrible regard vers la lentille. En 1953, le photographe à la réputation désormais internationale, notamment dû à ce cliché, produit une série de photos inédites dans les magazines LIFE et Maclean, en accédant aux coffres d’une collection gardée dans le plus grand secret et sous haute surveillance militaire, au Musée provincial de Québec (aujourd’hui, le Musée national des beaux-arts du Québec).
Le secret est si bien gardé que même les gardes n’ont jamais su véritablement ce qu’ils protégeaient et jettent un œil curieux sur les riches tapisseries jagellonnes (dynastie royale lituanienne du 14e au 18e siècle), les œuvres d’art datant de plusieurs siècles et les vases sacrés ruisselants de joyaux qui se dévoilent sous leurs yeux ébahis.

Il s’agit du trésor de Wawel – du nom du château où il était soigneusement conservé – littéralement le trésor national de Pologne, qui fut évacué du pays in extremis, pour le sauver de l’occupation allemande et russe. Au moment où cette publication surprenante émerge des presses, cela fait près de 15 ans que le trésor polonais repose au Canada. Il y restera encore plusieurs années, malgré la pression constante exercée par la Pologne pour récupérer son trésor national. Pourquoi? Parce que le Canada refuse de le rendre.
Pour saisir le sens d’une telle décision, il faut remonter le temps encore un peu.

L’exode vers le Canada
Au printemps 1939, la Pologne commence à fabriquer des contenants permettant d’évacuer, en toutes sécurité, les éléments les plus précieux du château de Wawel, à Krakow: une collection d’une valeur historique inestimable. En septembre, les forces hitlériennes prennent le pays d’assaut. Le signal est donné. Précipitamment, le trésor est confiné dans des caisses puis caché dans des véhicules de paysans, remontant la Vistule de nuit dans des barques, puis des wagons tirés par des chevaux pour finalement atteindre la frontière roumaine, deux semaines plus tard. Mais la Roumanie est incertaine et menace de tomber, elle aussi, aux mains des agresseurs. Il faut fuir encore une fois. On décide d’aller en France. Est alors entreprise une formidable épopée à travers la Méditerranée jusqu’à Nice, où le trésor sera peut-être enfin en sécurité (1). Mais la France s’apprête elle aussi à sombrer… Toute l’Europe est menacée. Il n’y nul part où aller.
Ou presque! Car la Grande-Bretagne résiste encore. Mais pour combien de temps? Même là, on craint l’invasion. Surtout depuis que des dizaines de milliers d’émigrants allemands (surtout des juifs) et italiens, qui fuient leur pays où ils sont persécutés, déferlent en Angleterre.
Ces réfugiés sont froidement reçus. On craint que ces Juifs ne soient en réalité des Nazis déguisés, venus préparer une invasion. La peur fait son travail et la plupart seront enfermés dans des camps d’internement. Ils seront plus de 8 000 – non seulement des Juifs, mais aussi des Allemands et des Italiens – à être envoyés vers les « Colonies », soit l’Australie et le Canada, dans des bateaux-prisons, ces navires de croisières trafiqués et transformés en véritables prisons flottantes (2).

Parmi toutes ces évacuations forcées, tous ces bousculements, le gouvernement polonais en exil à Londres décidera lui aussi d’envoyer son trésor vers la « colonie » du Canada, dans le MS Batory, un bateau-prison venu au Canada parmi les convois d’exilés et marginaux juifs envoyés ici pour y être gardés à l’œil. Toutefois, contrairement aux autres bateaux-prions, le Batory fait partie d’un convoi hyper sécurisé de plusieurs bateaux escortés par des bâtiments de guerre transportant non seulement des prisonniers et le Trésor de Wawel, mais aussi tout le trésor britannique, évacué in extremis au Canada pour le sécuriser lui aussi des Allemands : 450 millions de livres Sterling en Or et en sécurité financière. C’est le plus gros montant transféré par la mer de l’Histoire.
Le trésor de Wawel sera dispersé en plusieurs lieux sûr: la Banque de Montréal à Ottawa, le Monastère de Sainte-Anne de Beaupré à Québec, le Musée provincial de Québec, etc. En 1948, on retrouve mêmes quelques artefacts à l’hôtel-Dieu de Québec (3).
Le premier ministre de l’époque, Maurice Duplessis, un anti-communiste convaincu, décide alors de concentrer une partie du trésor polonais au Musée provincial de Québec, où sa présence sera gardée secrète, jusqu’à ce que Yousuf Karsh nous en offre un accès tout à fait privilégié en 1953.

Un retour compromis
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nouveau gouvernement de Pologne délègue des émissaires au Canada, venus réclamer le trésor de Wawel. Mais ce nouveau gouvernement communiste ne plaît pas à Maurice Duplessis, qui clame haut et fort que la Pologne ne récupérera pas son trésor tant qu’elle est sous ce régime communiste, considéré comme un satellite, voir un pantin, de l’URSS. C’est la Guerre froide.
Il faudra attendre jusqu’en 1961 et le gouvernement libéral de Jean Lesage pour qu’un accord soit conclu et que le trésor retrouve enfin son pays d’origine, plus de 20 ans après son arrivée au Québec. Pendant toute cette période, bien que des centaines de personnes ait été impliquées dans l’opération, pas même un seul élément de la cargaison ne disparut, et aucun renseignement ne fut jamais dévoilé (4).

Notes
- Steve Schwinghamer. Le périple du trésor de Wawel vers le Canada. Musée canadien de l’immigration du Quai 21
- Samuel Venière, Les Bateaux-prisons, Encyclopédie Canadienne, 24 mai 2017
- Steven Chase, Canada kept Polish tapestries from Nazis, Globe and Mail, 5 avril 208
- Des événements et des phénomènes étonnants: le secret de l’or britannique, Bibliothèque et Archives Canada
Bibliographie
A gift from Yousuf Karsch: The Polish Art Treasure. Maclean’s Magazine, 15 décembre 1953
Bibliothèque et Archives Canada, Des événements et des phénomènes étonnants: le secret de l’or britannique, Gouvernement du Canada [En ligne], https://www.collectionscanada.gc.ca/cool/002027-2301-f.html
Bibliothèque et Archives Canada, Guides thématiques – Les camps d’internement au Canada durant les Première et Deuxième Guerres mondiales, Gouvernement du Canada [En ligne], https://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/politique-gouvernement/Pages/guides-thematiques-camps-internement.aspx
Carter, David J. Les camps de prisonniers de guerre au Canada. Encyclopédie Canadienne [En ligne], http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/camps-de-prisonniers-de-guerre-au-canada/
Chase, Steven. 5 mai 2008. Canada kept Polish tapestries from Nazis, Globe and Mail [En ligne], https://beta.theglobeandmail.com/news/national/canada-kept-polish-tapestries-from-nazis/article17983183/?ref=http://www.theglobeandmail.com&
Cobb, Chris. 2012. Winston Churchill 70 years ago: « Some Chicken! Some neck! » Ottawa Citizen Commemorates Iconic Churchill Speech. The International Churchill Society [En ligne], https://www.winstonchurchill.org/publications/churchill-bulletin/bulletin-043-jan-2012/winston-churchill-70-years-ago-some-chicken-some-neck
Schwinghamer, Steve. Le périple du trésor de Wawel vers le Canada. Musée canadien de l’immigration du Quai 21 [En ligne], https://www.pier21.ca/blog/steve-schwinghamer/journey-of-wawel-treasures-to-canada#footnote-6
Venière, Samuel. 201. Les Bateaux-prisons, Encyclopédie Canadienne [En ligne], http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/les-bateaux-prisons-au-canada-une-histoire-meconnue/
- Le trésor national de Pologne au Québec, un secret bien gardé - décembre 15, 2017
- Charles « Chubby » Gavan Power, un véritable cursus honorum québécois - octobre 28, 2016