Le ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon à la cause des Alliés : des Québécois impliqués

L’année 2026 marque le 85e anniversaire du ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon à la France Libre. Le général Charles de Gaulle avait minutieusement planifié l’opération qui devait être commandée par l’amiral Émile Muselier, l’un des deux seuls amiraux l’ayant rejoint à Londres suite à la débâcle des forces françaises de juin 1940. Mais, on le verra, l’idée de ce ralliement n’est pas passée comme une lettre à la poste. Tractations et tensions diplomatiques entre les alliées allaient ponctuer les étapes menant à l’opération. Et dans tout cet imbroglio, des Québécois allaient être impliqués.

« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France[1] ». Cette phrase résume bien la direction qu’a suivi le général de Gaulle tout au long de sa carrière de militaire et d’homme politique. Aussitôt réfugié à Londres après la défaite militaire française de juin 1940, de Gaulle n’accepte pas l’armistice conclu entre la France et l’Allemagne. Il est déterminé à continuer le combat et à « sauver […] la nation et l’État[2] ». Par ces mots, de Gaulle ne parle pas seulement de la France métropolitaine, mais il parle aussi de son empire.

Alors qu’il constitue la France Libre, le général s’emploie à rallier autant de territoires français que possibles, et ce pour deux buts principaux : appuyer sur un territoire défini les forces française opposées à Vichy et être en meilleure position face à Churchill, Roosevelt et Staline[3]. Saint-Pierre-et-Miquelon fait partie de ce plan de ralliements. Déjà, plusieurs colonies s’étaient ralliées à la France libre dès 1940 : les Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu, dans le Pacifique), le Tchad, le Cameroun et le Congo. Toutefois, ces colonies s’étaient ralliées volontairement. À Saint-Pierre-et-Miquelon, même si la population est divisée, les autorités en place sont loyales à Vichy[4].

En conséquence le ralliement de l’archipel devra se faire par la force. Pour ce faire, une grande préparation est nécessaire. La préparation militaire sera confiée à l’amiral Muselier, alors que le général de Gaulle s’occupera de la diplomatie. Et le match diplomatique à venir sera ardu.

En effet, Saint-Pierre et Miquelon a attiré l’attention des capitales alliées. À Ottawa, on craint que le système de communications de l’archipel ne relaie la propagande antibritannique de Vichy sur le Québec, diminuant ainsi l’effort de guerre de la province envers l’empire britannique. On craint également qu’il donne la position des convois alliés aux sous-marins allemands présents dans l’Atlantique Nord[5].

Saint-Pierre-et-Miquelon, au large de Terre-Neuve.
Source:
https://www.saint-pierre-et-miquelon.developpement-durable.gouv.fr

Durant cette période, la station radio émettrice de Saint-Pierre-et-Miquelon est en contact constant avec Bordeaux et la Martinique, toutes deux sous l’autorité du gouvernement de Vichy. La possibilité que des renseignements concernant les convois alliés soient relayés aux Allemands est bien réelle. Il est donc urgent d’agir.

En juin 1940, lors de conversations bilatérales entre le Canada et les États-Unis, le ministre canadien de la défense aérienne, Charles G. Power, a affirmé que « si cela dépendait de lui, les troupes canadiennes occuperaient l’archipel[6] ». Du côté des État-Unis, on conçoit dès mai et juin 1940 le plan Rainbow IV « qui [vise] à occuper dans tout l’hémisphère occidental les possessions des nations européennes vaincues par l’Axe[7] ». À Londres, dès le 1er juillet 1940, le haut commandement de la Royal Navy « recommand[e] que le Canada, en collaboration avec Terre-Neuve, administre Saint-Pierre et Miquelon » pour la durée de la guerre[8].

C’est dans cette perspective que le gouvernement canadien envoie un inspecteur de la GRC nommé Oscar Larivière[9] à Saint-Pierre-et-Miquelon. Sa mission : recueillir  des renseignements sur la situation dans l’archipel et préparer l’arrivée des troupes canadiennes[10]. Ce dernier quitte donc Montréal le 21 mai 1941 pour se rendre sur les îles françaises via Halifax. Il arrive à destination le 26 mai.

De retour à Halifax le 13 juin suivant, l’inspecteur Larivière fait rapport à son supérieur. L’administration et le clergé de Saint-Pierre-et-Miquelon sont pro-Vichy. Ceux-ci ont réussi à décourager la population, que l’on soupçonne d’appuyer la France Libre, de s’afficher ouvertement en faveur du Général de Gaulle[11]. La subsistance des citoyens reposant en grande partie sur les autorités, celles-ci ont pu maintenir le calme sur tout le territoire. L’administrateur vichyste a informé l’inspecteur Larivière qu’il s’opposerait à toute occupation des l’îles et qu’elles seraient défendues par tous les moyens disponibles.

Un comité tripartite composé des gouvernements des États-Unis, de Terre-Neuve (celle-ci est encore une colonie britannique) et du Canada envisage alors différents scénarios où chacune des trois entités pourrait administrer Saint-Pierre-et-Miquelon. La Canada a préparé son propre plan d’occupation. Il a été détaillé dans un rapport secret datant de 1959 et déclassifié en 1986.[12]

Sa force expéditionnaire serait composée d’une compagnie d’infanterie et celle-ci serait fournie par les Fusiliers de Sherbrooke, alors en garnison à Terre-Neuve et dont le commandant est le lieutenant-colonel Émile Lévesque[13]. Cette force serait acheminée vers le territoire français par des corvettes ou un destroyer. Une reconnaissance aérienne aurait lieu avant et, si nécessaire, pendant le débarquement. Une fois sur place les soldats québécois auraient la tâche de capturer le poste radio, sinon de le détruire.

Des membres du Sherbrooke Fusilier Regiment après sa conversion en unité blindée survenue en 1942.
Source: Wikipedia

Pour de Gaulle, Saint-Pierre et Miquelon doit rester français et libre. Il est hors de question qu’une nation étrangère, fut-elle alliée ou ennemie, n’occupe un territoire français. Son plan : envoyer l’amiral Muselier à Halifax afin, officiellement, d’inspecter des navires français qui participent à l’escorte des convois alliés vers la Grande-Bretagne. Une fois sur place, appareiller pour Saint-Pierre-et-Miquelon en prenant de vitesse les Canadiens et les Américains.

Lorsque de Gaulle apprend que les Canadiens sont sur le point de débarquer dans l’archipel, le général prend immédiatement la décision d’intervenir. Il transmet ses ordres à Muselier :

Nous avons, comme vous le demandiez, consulté les gouvernements britannique et américain. Nous savons, de source certaine, que les Canadiens ont l’intention de faire eux-mêmes la destruction du poste radio de Saint-Pierre. Dans ces conditions, je vous prescris de procéder au ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon par vos propres moyens et sans rien dire aux étrangers. Je prends l’entière responsabilité de cette opération devenue indispensable pour conserver à la France ces possessions françaises[14].

Le 22 décembre 1941, l’amiral Muselier et ses hommes quittent Halifax pour un voyage de 676 kilomètres qui les mènera dans l’archipel français. Les effectifs sont les suivants : un sous-marin, trois corvettes ainsi que 360 hommes[15]. Le 24 décembre à l’aube, les 4 bâtiments s’arrêtent à des points stratégiques de l’archipel et prennent possession de ce territoire français en vingt minutes, sans qu’une seule goûte de sang ne soit versée[16]. Le lendemain, un referendum est tenu et les habitants choisissent l’appui à la France Libre.

Ainsi, moins de trois semaines après le désastre de Pearl Harbor, avait lieu le ralliement de Saint-Pierre-et-Miquelon au général de Gaulle. Alors que les Alliés reculaient sur tous les fronts et que les succès s’accumulaient pour les forces de l’Axe, un territoire était repris à l’ennemi. C’était tout de même, dans l’opinion publique des pays alliés, un succès militaire que grand nombre de journaux relaieront.

Le Canada est venu bien près de faire entrer ses troupes dans l’archipel français. Les renseignements recueillis en vue de cette opération l’ont été par un inspecteur de police québécois et les troupes prévues pour l’occupation provenaient aussi du Québec. Des soldats francophones de la Belle Province sont venus bien près, en cette veille de Noël de l’année 1941, de poser les pieds sur le seul territoire de l’ancien empire français d’Amérique du Nord appartenant encore à la France.

Notes

[1] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. 1. L’appel 1940-1942, [Paris?], Plon, 1954, p. 5.

[2] Ibid., p. 88.

[3] André-Louis Sanguin, « Un archipel balloté entre deux puissances coloniales », Norois, no 110, 1981, p. 145.

[4] Ibid.

[5] Renaud Muselier, L’amiral Muselier 1882-1965, le créateur de la croix de Lorraine, [Paris?], Perrin, 2000, p. 172.

[6] William Hanna, « La prise de Saint-Pierre-et-Miquelon par les forces de la France libre : Noël 1941 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 16, no 3, 1962, p. 372.

[7] André-Louis Sanguin, loc. cit., p. 145.

[8] Ibid.

[9] Originaire de Daveluyville (Québec), Oscar Larivière s’est joint à la GRC en 1921. Ayant gravi les échelons, il est promu inspecteur en novembre 1940. C’est à la suite de cette promotion qu’il se rendra à Saint-Pierre-et-Miquelon. Il terminera sa carrière en tant que sous-commissaire de la GRC. Il est décédé en 1993 à l’âge de 93 ans. <https://lastpostl.rcmpvets.ca> (9 avril 2026)

[10] CANADA, Army Headquarters, Historical Section (G.S.), Report No. 79 : Saint-Pierre-et-Miquelon during the Second World War, Ottawa, Ministère de la Défense nationale, 1959. <https://www.canada.ca/content/dam/themes/defence/caf/militaryhistory/dhh/reports/ahq-reports/ahq079-1.pdf>

[11] Ibid., p. 14

[12] CANADA, Army Headquarters, Historical Section (G.S.), Op. cit.

[13] Au moment de la planification de l’intervention canadienne à Saint-Pierre-et-Miquelon, Les Fusiliers de Sherbrooke est un régiment d’infanterie. Ce n’est que le 26 janvier 1942 que ce régiment sera converti en unité blindée, qui s’illustrera d’ailleurs lors de la bataille de Normandie en 1944. <https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Fusiliers_de_Sherbrooke> (9 avril 2026)

[14] Télégramme de De Gaulle à Muselier daté du 18 décembre 1941. Voir Charles de Gaulle, op. cit., p. 405.

[15] André-Louis Sanguin, loc. cit., p. 146.

[16] Ibid.

Alexandre Bélanger

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