Pierre Vennat
Journaliste-historien

Suite de l’article Les Canadiens à la conquête de la Sicile et de l’Italie

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI.

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI.

La 3e brigade se porta à l’attaque dès le 11 décembre, dans le but de conquérir la ville d’Ortona. Dans la nuit du 11 au 12, le West Nova Scotia Regiment tenta d’arriver jusqu’à une importante propriété, sise tout près d’Ortona, connue sous le nom de Casa Berardi mais toutes ses tentatives se terminèrent par des échecs. Le Royal 22e se trouvait alors en réserve, à moins de deux kilomètres du combat, ce qui n’empêcha pas d’essuyer les feux de l’adversaire et de subir des pertes. Le 13, par exemple, le régiment avait eu trois hommes tués et douze autres blessés.

Le 14, les hommes du Royal 22e se lancèrent à leur tour à l’assaut au lever du jour. La compagnie du capitaine Paul Triquet essuyèrent le feu de l’ennemi mais réussit à s’en débarrasser et avancer vers la Casa Berardi. Pendant ce temps, les hommes du capitaine Ovila Garceau s’étaient eux-mêmes avancés malgré le feu des mitrailleuses et des fusils ennemis. Après avoir capturé un poste ennemi, tué douze soldats ennemis et fait une douzaine de prisonniers en perdant un seul homme blessé. Quelques instants plus tard, cependant, en continuant son avance, un caporal devait être tué et quatre hommes blessés.

C’est alors que la compagnie du capitaine Paul Triquet commença sa progression vers la Casa Berardi. Un peu avant midi, le pâté de maisons situé à peu près entre le sentier et la Casa Berardi tomba entre les mains des nôtres. Triquet reprit son avance.

Avec l’aide de quelques blindés, Triquet et ses hommes se battaient vaillamment et avançaient petit à petit et deux heures et demi plus tard, ils n’étaient plus qu’à 200 verges de la fameuse casa mais se heurtaient à de solides défenses : un char, des nids de mitrailleuses et des francs-tireurs.

Triquet exhorta alors ses hommes en leur disant : l’ennemi est devant, derrière et sur nos flancs. Il n’y a qu’un seul endroit où aller et c’est le plus sûr : l’objectif. Puis Triquet acheva le nettoyage commencé par les blindés, atteignit et captura la Casa Berardi.

À court de munition, Triquet qui ne disposait plus que d’une vingtaine d’hommes valides, leur enjoignit de ménager leurs balles et de ne tirer qu’à coup sûr en leur donnant comme mot d’ordre : « Ils ne passeront pas ». La liste des pertes du Royal 22e Régiment pour la journée du 14 décembre est longue. Huit morts le jour même et pas moins de 37 blessés, dont certains devaient d’ailleurs succomber à leurs blessures dans les jours qui suivirent.

Le 15, le combat continua et le régiment enregistra encore de lourdes pertes, soit huit morts et un nombre considérable de blessés. Si les Canadiens étaient toujours maîtres de la Casa Berardi, les Allemands tentèrent de la reprendre et le 16 le régiment connut encore une journée coûteuse avec cinq morts et plusieurs blessés. 

Pour sa conduite héroïque à la Casa Berardi, Paul Triquet, qui devait après la guerre terminer sa carrière comme brigadier général de réserve, fut promu major le 21 décembre et se mérita la Croix Victoria (VC), la plus haute décoration pour bravoure qu’un militaire canadien puisse se mériter. Deux sergents et un soldat se virent quant à eux octroyés la Médaille militaire (MM) pour leur bravoure au même endroit.

Le 22e changea alors de commandant. Paul-Émile Bernatchez, qui devait au début de 1944 être promu brigadier général fut remplacé par Jean-Victor Allard, lequel, un quart de siècle plus tard, devait présider à l’unification des forces armées en tant que chef d’état-major et le premier Canadien français à grimper jusqu’au grade de général d’armée.

La capture de la Casa Berardi ouvrit aux Alliés la porte d’Ortona, un port de mer, situé sur un promontoire que protégeait au nord et au sud de profonds ravins. Le 21 décembre, Ortona capitula.

Lorsque 1944 débuta se le front italien, les troupes allemandes, repoussées par le Royal 22e occupaient encore plusieurs villes voisines. Triste période que celle des Fêtes vécues au front. Au Noël passé sous le feu ennemi succéda un Jour de l’an non moins pénible.

Combattant sans arrêt depuis près de six semaines, incapables de se laver et de changer de vêtements, soumises à un régime monotone de biscuits et de corn beef en conserve, les hommes étaient fourbus mais tinrent bon quand même.

Heureusement, à partir du 14 janvier, le 22e fut placé en réserve dans un petit village. Les débuts de 1944 en Italie rappelaient un peu la « drôle de guerre » de 1939-1940 alors que Français et Allemands se bordaient sans beaucoup bouger. Cependant, sur le front italien, les embuscades étaient beaucoup plus nombreuses. Sans compter qu’au cours de janvier et au début de février, la mauvaise température rendait la vie difficile.

Jusqu’au 11 mai 1944, le Royal 22e patrouilla la région qui s’étend entre Ortona et la rivière Arielli. Des groupes de maisons, des collines et des ruines permettaient aux Allemands de tenir tête aux divers éléments de reconnaissance que dépêchait la brigade dans toutes les directions. Les attaques se succédaient, faisant chaque fois des victimes.

Mais le régiment avait perdu le « héros » de la Casa Bacardi. Celui-ci fut d’abord expédié en Angleterre où, le 25 mars, le roi George VI lui-même lui remit la Croix Victoria et quatre jours plus tard, il arrivait à Montréal par avion pour entreprendre une tournée de propagande à travers le pays, comme on l’avait fait deux ans plus tôt avec Dollard Ménard.

Toutefois, le 13 avril, le régiment avait appris avec plaisir que son ancien commandant, Paul-Émile Bernatchez, promu brigadier général, prenait le commandant de la 3e Brigade à laquelle le Royal 22e Régiment appartenait.

Malheureusement, mai devait réserver au régiment des jours difficiles. En effet, le 11 mai 1944, le maréchal Harold Alexander, futur gouverneur général du Canada et commandant en chef en Italie, déclencha l’offensive du printemps. Le 22e fut conduit dans le secteur du Mont Cassin, où les Allemands s’étaient réfugiés dans la célèbre abbaye et la lutte fut très dure les 17 et 18 mai, le régiment perdant plusieurs hommes tués ou blessés. Pas moins de 28 membres du Royal 22e Régiment perdirent la vie en mai 1944 sur le front italien, à la toute veille du Jour J en Normandie.

Mais l’ennemi était en pleine déroute et enfin, le 1er juin 1944, la route de Rome était libre. Cinq jours plus tard, en Normandie, débutait la dernière phase de la guerre totale et l’Italie deviendra le front oublié, ce qui n’empêche pas que la lutte s’y continuait. Le 4 juin, les forces alliées entraient dans Rome. Elles comprenaient un détachement spécial canado-américain. Des militaires canadiens-français en faisaient partie.

Un mois plus tard, le 3 juillet, les hommes du Royal 22e Régiment, accompagnés du major général Georges Vanier et du brigadier général Paul-Émile Bernatchez furent reçus en audience par le pape Pie XII. C’était la première rencontre d’une unité militaire canadienne-française avec un souverain pontife depuis 1869 alors que des Zouaves pontificaux s’étaient rendus défendre le pape du temps.

À la fin d’août 1944, la 1ère Division canadienne, à laquelle était rattaché le Royal 22e Régiment, fut choisie pour participer à l’assaut contre la Ligne Gothique. Les principales fortifications de cette ligne de défense, l’une des plus formidables qu’avaient érigées les Allemands étaient creusées et dissimulées dans les montagnes. Ce réseau de défenses s’étendait sur une longueur de 320 kilomètres. Il comptait 170 coupoles de chars de modèle Panther et les blockhaus, construits dans le roc vif de la Toscane, étaient pourvus de meurtrières à peu près invisibles de l’extérieur.

Le 1er septembre 1944, pour marquer le cinquième anniversaire du début officiel de la Deuxième Guerre mondiale, le Royal 22e Régiment se lança à nouveau dans la bataille. On enregistra encore plusieurs pertes. Au crépuscule du 1er septembre, le régiment avait occupé tous ses objectifs mais perdu 30 hommes, dont six morts. Mais il avait également infligé plusieurs pertes à l’ennemi et capturé 31 soldats allemands.

En fait, durant toute cette période, le nombre des morts et des blessés augmenta sans cesse. La journée du 14 septembre fut l’une des plus dures de toute la campagne d’Italie, le Royal 22e Régiment compta 32 morts et de nombreux blessés. Du début de juin à la fin de septembre, les listes régimentaires font état de 69 décès au front.

Et il ne faudrait pas oublier le Régiment de Trois-Rivières qui, avec ses blindés ainsi que les francophones du corps médical qui eux aussi se sont trouvés au cœur de l’action durant toute cette période.

Dans la nuit du 18 au 19 octobre 1944, le Royal 22e Régiment remonta à nouveau au front. Les mouvements devenaient plus difficiles exigeaient de plus grandes précautions. Par la suite, plusieurs officiers et hommes de troupe se signalèrent mais les pertes s’accentuèrent.

Heureusement, en 1944, le régiment connut des heures reposantes et joyeuses pour célébrer la Noël. Mais les réjouissances ne durèrent pas longtemps et dès le 28 décembre, le régiment retourna au front. Le mois de décembre avait été coûteux pour le régiment qui déplorait pas moins de 38 morts au front.

Toutefois le Nouvel an n’apportait pas de répit encore, l’ennemi occupant encore plusieurs endroits stratégiques. Les rangs du 22e s’éclaircissaient de jour en jour. Les pertes dues à l’action de l’ennemi étaient peu élevées, mais la maladie et les rigueurs de l’hiver réduisaient le nombre d’hommes aptes à combattre. De semaine en semaine, les troupes sentaient la fatigue et même l’épuisement.

La longue campagne du Royal 22e Régiment sur le front italien ne devait prendre fin qu’en mars 1945, à la toute fin de la guerre. Par la suite, le régiment se joignit aux unités qui terminaient la libération de la Hollande au printemps 1945.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat