Y a-t-il un vétéran quelque part dans votre arbre généalogique? Jusqu’à tout récemment, j’ignorais qu’il y en avait un dans le mien. Je m’étais souvent posé la question à savoir si un membre de ma famille avait participé à l’un des deux grands conflits mondiaux. Dans mon entourage, pas l’ombre d’un vétéran, du moins dans ma famille immédiate. Il devait pourtant bien y avoir quelqu’un dans ma famille élargie qui avait servi en temps de guerre.

Des études récentes estiment qu’entre 60 000 et 75 000 militaires canadiens-français ont servi entre 1914 et 1918[1]. Pour ce qui est de la Deuxième Guerre mondiale, environ 90 000 Canadiens français de la Belle Province ont servi sous les drapeaux alors que le Québec comptait près de 3 330 000 habitant entre 1939 et 1945[2].

Comme de nombreuses familles québécoises ont été affectées par l’enrôlement d’un des leurs, j’ai décidé de mener ma petite enquête afin de savoir si la mienne l’avait été aussi. Pour ce faire, plusieurs méthodes de recherche pour trouver un vétéran peuvent être efficaces. Voici la façon dont j’ai procédé et le résultat de mes recherches.

Puisque je n’essayais pas de trouver un nom précis, ça m’a pris un certain temps avant d’y arriver. Avec les différentes bases de données disponibles[3], j’ai commencé par chercher avec les noms de familles de mes deux parents, tout en vérifiant si les personnes trouvées correspondaient aux régions dont sont originaires ces mêmes deux familles. Ces recherches étant infructueuses, j’ai élargi mon enquête à tous les noms des femmes dont le patronyme s’est perdu au fil des mariages, tant du côté de mon père que de ma mère.

Après de nombreuses heures de recherches et beaucoup de résultats non concluants, j’ai eu une concordance : un certain René Labonté a servi durant la Grande Guerre. Il porte le même nom de famille que mon arrière-grand-mère paternelle, Delphine Labonté. Lieu de naissance : Saint-Jovite, dans la région des Laurentides, au Québec. Ça correspond bel et bien à la région dont est issue la famille de mon arrière-grand-mère.

Compagnons d’armes de René Labonté
Rangée du haut: Pierre Roberge, sergent Henri Lalonde, Eugène Forget, Alexandre Richer
Rangée du bas: Charles Meilleur (mort au champ d’honneur), Daniel Maher, Arthur Lalonde.
Source: Album privé de la famille Maher

Grâce aux travaux d’un de mes oncles en matière de généalogie, j’ai pu confirmer hors de tout doute le lien de parenté entre ce René Labonté et moi : il était le cousin de mon arrière-grand-mère, donc mon arrière-cousin. Comment se fait-il que je n’aie jamais entendu parler de lui? Mystère. Au moins, avec un nom, je pouvais maintenant obtenir plus d’informations : dossier militaire[4], notice nécrologique, photos, etc. J’ai donc aujourd’hui l’opportunité de faire sortir mon arrière-cousin René de l’oubli.

À la lecture de son dossier militaire, et en recoupant les informations qui y sont contenues avec certains faits historiques, je peux établir à peu de choses près ce qu’a été le parcours de René Labonté.

Enrôlé le 23 juillet 1918 à l’âge de 23 ans, on se demande tout de suite pourquoi il n’a pas été conscrit dès le mois de janvier précédant, date d’entrée en vigueur de la Loi sur le service militaire. La réponse se trouve quelques lignes plus bas. À l’endroit où est indiqué son métier, on constate qu’il était fermier. En votant la conscription, le gouvernement de Robert Borden avait accordé des exemptions à certain corps d’emploi jugés nécessaires à l’effort de guerre. Parmi ceux-ci, on comptait les métiers reliés à l’agriculture.

Mais le 19 avril 1918, les pertes sur le front européen étant trop élevées, cette exemption a été levée[5]. Les fils d’agriculteurs obtinrent toutefois un délai supplémentaire afin de participer aux semailles et aux récoltes de l’année en cours[6]. C’est probablement pour cette raison que le jeune René ne s’est rapporté au bureau de recrutement qu’à la fin du mois de juillet. Il a d’abord passé l’examen médical. La mention ‘’A’’ Fit for General Service[7] qui figure sur sa fiche indique qu’il était apte à servir. Il a ensuite été stationné à la caserne de la rue Peel (Peel Barracks). Cette bâtisse, aujourd’hui disparue, était le vieil édifice de la Montreal High School, situé sur la rue Peel au nord de Sainte-Catherine. Il est réquisitionné en 1914 par l’armée canadienne afin de rassembler, équiper et entrainer les nouvelles recrues[8].

Caserne de la rue Peel
Source: Musée McCord

En cet été de 1918, voici ce à quoi une recrue devait s’astreindre. « Le nouveau soldat recevait une couverture et une […] paillasse. Il allait ensuite se coucher dans les « quartiers » de son unité qui se limitaient souvent au plancher de son manège local… Le soldat se trouvait bientôt doté d’une casquette, d’une tunique, de culotte d’équitation, d’un manteau, de bottes et des tristement célèbres bandes molletières[9] ».

Commençait alors pour René une vie complètement différente de celle qui était jusque là la sienne sur sa terre des Laurentides. « Pour un homme timide et discret, les batailles régulières, les blasphèmes interminables et le vacarme incessant faisaient de la vie de caserne une véritable épreuve… Pour d’autres, par contre, l’intensité de cette camaraderie demeurera le meilleur souvenir de leur vie dans l’armée[10] ». Faute d’avoir en notre possession des lettres ou un journal intime, nous ignorons malheureusement si le soldat Labonté apprécia ou non sa vie en caserne.

Photo du soldat René Labonté
Source: Notice nécrologique parue dans le journal La Presse du 7 novembre 1918

Une fois passée l’étape de l’enrôlement, voici l’itinéraire que devait parcourir le soldat Labonté avant de se rendre au front[11]. Après l’examen médical, il est intégré au 2e bataillon de dépôt du 2e Régiment du Québec. Après un entrainement de base, René doit prendre un navire à destination de la Grande-Bretagne où il sera versé au 10e bataillon de réserve, et où il recevra un complément de formation. Finalement, ses compagnons d’armes et lui se rendront en France pour être intégrés au 22e bataillon (canadien-français), devenu célèbre lors de la bataille de Courcelette deux ans plus tôt.

Toutefois, le soldat Labonté n’ira pas en Europe. Le 5 octobre, René est hospitalisé pour une pneumonie. Le 20, on lui diagnostique une influenza. Son état est critique. Le médecin effectue une résection du poumon et retire une bonne quantité de fluide. Son état se stabilise et deux jours plus tard sa température est normale.

Toutefois son état se détériore et le jeune homme se plaint d’une douleur extrême au genou gauche. L’équipe médicale constate que celui-ci est enflé et on lui diagnostique un empyème, soit une accumulation de pus dans l’articulation. Le 28 octobre, nouvelle chirurgie, cette fois au genou afin de drainer le liquide accumulé. L’opération sera suivie d’une forte fièvre. Sa condition continuant de se détériorer, René Labonté pousse son dernier souffle à 9h00, le matin du 31 octobre 1918, à l’Hôpital général de Montréal.

En octobre 1918, nous sommes en plein dans ce qu’on a appelé la pandémie de « Grippe espagnole ». C’est donc cette grippe, couplée à une infection, qui a emporté René. La promiscuité causée par des attroupements de soldats est certainement un facteur qui favorise la transmission des virus. Le jeune Labonté aurait-il contracté le virus de la grippe s’il avait continué de labourer son champ? Il est permis d’en douter.

Quoiqu’il en soit, il est mort en service, même s’il n’a jamais été au combat. Il a donc eu droit aux honneurs militaires. À la section « Medals & Decorations », son dossier militaire indique que le père de René, Jules Labonté, a reçu après la guerre une plaque de bronze ainsi qu’un parchemin commémoratif, items remis « au plus proche parent de tous les membres des forces armées de Sa Majesté qui sont morts en service actif[12]» durant le conflit. Sa mère, Marie, s’est vue décerner la Croix du souvenir, communément appelée la Croix d’argent pour les mères, portée autour du cou grâce à un ruban dont la couleur pourpre signifiait traditionnellement « la négation, la douleur et la mort[13] ».

Croix du souvenir de 1919
Source: Ministère de la Défense nationale

De tous les soldats canadiens tombés sur les champs de bataille de Belgique durant la Grande Guerre, 7 000 n’ont aucun lieu de sépulture connu[14]. Pour tous les autres qui ont été enterrés dans des cimetières militaires du nord de l’Europe, il était fort peu probable qu’après le conflit leurs familles puissent aller s’y recueillir. Les voyages étaient, à cette époque, très longs et dispendieux.

Dans leur malheur, Jules et Marie Labonté ont eu une certaine chance. Puisque René est décédé au pays, les autorités militaires ont pu leur remettre la dépouille de leur fils afin de l’inhumer dans le cimetière local, à Saint-Jovite. Pour le reste de leurs jours, contrairement à bien d’autres parents de soldats, Jules et Marie auront un lieu de sépulture près de chez eux sur lequel aller honorer la mémoire du défunt.

Pierre tombale de René Labonté au cimetière de Saint-Jovite (Québec)
Source: Estelle Simard, Mémorial de Guerre virtuel du Canada

 

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[1] Jean Martin, historien au Ministère de la Défense nationale, cité dans : Michel Litalien, « Les Canadiens français et la Première Guerre mondiale », Minorités, identités régionales et nationales en guerre, édité par Sylvain Gregori et Jean-Paul Pellegrinetti, Presses universitaires de Renne, 2017, https://books.openedition.org/pur/153720?lang=fr, consulté le 9 décembre 2025.

[2] Serge Bernier, « Participation des Canadiens français aux combats : évaluation et tentative de quantification », Bulletin d’histoire politique, v.3, no.3-4, été 1995, pp. 15-24.

[3] J’ai principalement fait mes recherches sur devoirdememoires.ca et dans Le Mémorial virtuel de guerre du Canada.

[4] Les informations concernant le soldat René Labonté qui sont contenues dans cet article sont extraites de son dossier militaire.

[5] Desmond Morton, Billet pour le front : histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919), Montréal, Athéna Éditions, 2005, p. 89.

[6] Ibid.

[7] Durant la Première Guerre mondiale, tous les documents militaires canadiens sont rédigés en anglais. C’est pour cette raison que j’ajoute les termes anglais.

[8] Royal Montreal Regiment Foundation, « A second canadian division formed in 1914 », https://royalmontrealregiment.com/a-second-canadian-division-formed-in-1914, consulté le 2 décembre 2025.

[9] Desmond Morton, Billet pour le front, p.94-95.

[10] Ibid.

[11] Colonel G.W.L. Nicholson, C.D., Histoire officielle de la participation de l’armée canadienne à la Première Guerre mondiale : le Corps expéditionnaire canadien 1914-1919, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1963, p. 247.

[12] Gouvernement du Canada, Tableau des distinctions honorifiques, Parchemin commémoratif, https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-national/services/medailles/medailles-tableau-index/parchemin-commemoratif.html, consulté le 3 décembre 2025.

[13] Gouvernement du Canada, Tableau des distinctions honorifiques, Croix du souvenir, https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-national/services/medailles-medailles-tableau-index/croix-souvenir.html, consulté le 3 décembre 2025.

[14] Gérard Filteau, Le Québec, le Canada et la guerre 1914-1918, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1977, p. 225.

Alexandre Bélanger