Christophe Collet
Président
Association Westlake Brothers Souvenir

Septième cérémonie : Hôpital fédéral des Vétérans, Sainte-Anne-de-Bellevue, le 28 juillet 2011

Une journée très particulière… Nous allons à la rencontre des vétérans qui sont soignés et/ou finissent leur vie à l’Hôpital des Vétérans de Sainte-Anne-de-Bellevue, près de Montréal. La Légion Royale Canadienne Sainte-Anne nous a permis de vivre cet événement unique. Elle nous invitera à un barbecue à l’heure du lunch…

La rencontre se fait avec 56 de vieux messieurs et de vieilles dames encore valides à l’heure du petit-déjeuner que nous leur servons et que nous partageons avec eux… Moments d’échanges et de complicité. Puis nos jeunes offrent le spectacle d’une cérémonie pour la Paix ponctuée de chansons françaises en anglaises… À l’issue de la cérémonie, certains visitent l’établissement, d’autres restent et partagent encore quelques dizaines de minutes avec ces hommes et femmes à qui nous devons tant. Les au revoir sont lourds et douloureux…

Nous prenons conscience avec plus d’acuité encore de la fragilité et de l’urgence d’un temps qui file et conduit inexorablement, si on n’y prend pas garde, à l’oubli définitif…

Reste trois cérémonies.


Extrait :

« Chers Canucks, chers alliés, chers Français de la France Libre, chers civils apeurés sous les bombes, ennemis d’hier, mais chers amis d’aujourd’hui, amis de toujours, chers Libérateurs,

Que la vie est douce et paisible…

Paix sur Terre aux Hommes de bonne volonté!!

Le 6 juin 1944 fut un abîme de douleur pour ces dizaines de milliers d’hommes qui coururent sur nos plages dans le froid et la terreur afin de nous rendre la Liberté.

Le 6 juin 2011 est un moment de bonheur pour ces dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui courent sur nos plages sous le soleil et la douceur afin de jouir de la liberté.

Que la paix est douce à entendre :

Un vieil homme et deux enfants…

 

Le vieil homme cherche dans sa poche,

Tandis que les enfants, fascinés,

Scrutent le métal des médailles

Scintillantes sur la poitrine vétérane.

 

Les doigts gourds et tremblants

Extirpent enfin deux épinglettes rouges et dorées…

Les enfants tendent alors leur main à celle qui s’offre

Comme un coffre au trésor.

 

Le vieil homme et les petits se disent merci

Dans un souffle, un murmure

L’œil mouillé, reconnaissant,

Les uns parce qu’ils comprennent soudain à qui ils doivent leur vie adorée,

L’autre parce qu’il sait maintenant qu’il ne sera pas oublié.

 

Et puis ils repartent alors au milieu des pierres blanches

Aux jolis noms gravés,

Pour l’un camarades tombés

Et qui dorment à jamais,

Pour les deux gosses, mémoire vivante d’un passé éloigné

Mais qui s’est réveillé.

 

Le vieux marche doucement sur sa canne appuyé,

Les deux jeunes courent devant vers leur avenir déployé.

 

2004 a passé,

Mais je n’ai pas oublié

Mes fils au regard embué,

Et le vétéran si frêle et ses larmes qui coulaient. »

 

Huitième cérémonie : Cénotaphe de Shawinigan, le 30 juillet 2011

Shawinigan conserve dans le cœur des fondateurs de l’association Westlake Brothers Souvenir une place à part. C’est là que le 20 octobre 2006, 19 élèves du lycée Victor Lépine de Caen en Normandie et leurs quatre accompagnateurs ont organisé une cérémonie extraordinaire d’émotion dont l’issue inattendue fut la création de notre association dès notre retour en France. Cinq ans plus tard, nous sommes revenus pour une commémoration belle et émouvante, soutenue par la Légion Royale Canadienne, Filiale 44, de Shawinigan et son président Alain Boisvert, et par notre ami pour la vie, Guy Arcand.

Le maître de cérémonie a 11 ans… Il a dirigé avec un professionnalisme et un cœur gros comme ça une commémoration formidable, toute de fluidité et de reconnaissance sincère et respectueuse…

À l’issue de cette cérémonie, le 62e Régiment d’Artillerie nous invitera dans son manège militaire pour un repas en toute amitié ; nous y signerons le Livre d’or du régiment ainsi que celui de la ville en présence du maire de Shawinigan.

Reste deux cérémonies.

Extrait :

« 17 octobre 2006 la nuit est tombée sur le parc de la Mauricie à quelques kilomètres d’ici. Dans le gîte qui nous abrite, une cinquantaine de jeunes lycéens et leurs accompagnateurs normands et québécois vaquent à leurs occupations. Ils font connaissance alors que les paupières s’alourdissent sous le poids de la découverte de l’autre. La journée a été longue, certains somnolent, d‘autres rient ou discutent.

Et puis, quelques français, feuilles en main, les yeux rougis de fatigue, se mettent en place au milieu du brouhaha de la salle commune. Ils commencent à lire dans le bruit diffus d’une soirée d’amis ; ils répètent alors la première des cinq cérémonies de commémorations qu’ils ont prévu d’organiser durant leur séjour au Québec.

Les discours se succèdent tandis que le silence s’est fait, un silence de connivence pour les uns, en forme de point d’interrogation pour les autres… Nos amis québécois découvrent soudain la raison de notre présence parmi eux…

Nous sommes la jeunesse normande qui refuse de laisser l’oubli imposer sa loi, nous sommes de jeunes lycéens perpétuant le souvenir de ceux qui sont venus de si loin libérer un pays qui n’était pas le leur. Nous avons traversé l’océan pour montrer que ces sacrifices n’ont pas été vains et qu’ils subsistent dans nos cœurs français.

De notre volonté de transmettre et de perpétuer le Devoir de Mémoire de l’autre côté des mers est né le désir, dans les esprits canadiens, de s’associer à nos cérémonies… C’est à ce moment-là que nous avons su que nous avions gagné et qu’un pont avait été jeté par delà le temps et la Mémoire d’une Histoire commune…

Aujourd’hui, 30 juillet 2011, 5 ans ont passé… De cette aventure initiale est née notre association, l’association Westlake Brothers Souvenir, et une volonté pérenne qui nous engagent tous et toutes.

Nous ne connaissons de ces moments rien d’autre que des photos et quelques récits.

Et pourtant, nous savons que notre présence ici n’est que la continuité d’un geste posé il y a 5 ans par 19 jeunes Normands qui ne se doutaient pas que rien ne s’achèverait et que tout recommencerait aujourd’hui…

Nous savons surtout que notre présence ici n’est que le prolongement d’une ombre portée par les pierres blanches de nos cimetières normands…

Nous sommes là parce que vous avez fait le voyage il y a bientôt 70 ans, parce que vos vies furent interrompues par la folie des Hommes, parce que votre jeunesse fut un abîme de douleur et de tristesse…

Nous sommes là parce que nous vous aimons sans vous connaître et que dans le confort de nos vies, il reste la certitude qu’être ailleurs aujourd’hui serait plus qu’une erreur, ce serait une faute, une insulte à la Mémoire et au Souvenir de ce que vous avez accompli loin des vôtres, de votre pays…

Jamais, nous ne pourrons payer notre dette à la hauteur de ce qu’elle vous a coûté… Mais jamais, nous ne renoncerons à tenter de l’honorer… Il en va de nos vies construites dans le respect de vos sacrifices.

Nous nous souviendrons. »

  

Neuvième cérémonie : Croix de Vimy, Citadelle de Québec, le 31 juillet 2011

Nous avons le privilège d’organiser cette cérémonie dans la Citadelle de Québec devant la croix de Vimy à l’invitation du Commandant de la Citadelle, le colonel Simon Bernard du Royal 22e Régiment.

Le maître de cérémonie a 23 ans, c’est un « ancien » et même un des précurseurs de l’association. Il était de l’aventure en 2006 et avait prononcé un discours d’hommage au Royal 22e Régiment devant le monument du R22R situé à quelques centaines de mètres de la Citadelle.

Le protocole militaire vient rehausser notre commémoration : un peloton armé de 19 militaires, tunique rouge et coiffe de poils, se place à deux mètres du pupitre, face à nos jeunes. Le son de la fanfare qui le précède retentit. Le Bouc régimentaire, mascotte du régiment l’accompagne… L’Honorable Steven Blaney, ministre des Anciens Combattants du Canada, nous fait l’honneur d’être présent. Il prononcera un discours d’hommage à nos jeunes. Madame Le Gal, Consule Générale de France est là aussi. Le major Maureen Wellwood, commandante adjointe de la Citadelle, nous offre un joli cadeau et prononce des paroles qui nous touchent au plus haut point.

Le plus jeune lecteur a 12 ans.

Reste une cérémonie.

Extrait :

« Il peut sembler curieux, de prime abord, de voir les jeunes membres d’une association normande du Souvenir canadien, ici dans la caserne du Royal 22e Régiment de Québec, dans la mesure où ce prestigieux corps d’armée s’illustra, dans un premier temps à la bataille de la Crête de Vimy, puis durant la Seconde Guerre mondiale, en Sicile, en Italie, en Hollande, puis en Corée, et par la suite en Allemagne au sein de l’OTAN, des missions de l’ONU et enfin en Afghanistan?

Pourtant quel régiment plus exemplaire que le Royal 22e Régiment?

Il est celui des superlatifs : il est le régiment qui a mérité le plus d’honneurs de bataille, il est celui qui a reçu le plus de Croix Victoria, et l’Ordre de Guillaume (Hollande)-distinction affiliée à la Croix de Victoria, il est celui enfin à déplorer le plus grand nombre de pertes au cours des deux guerres mondiales : 5 608 morts pour notre liberté à tous!!!

Ainsi, qu’il s’agisse de la Botte italienne, des polders hollandais, de la Westphalie et de la Forêt-Noire allemande, ou des dunes et des prairies normandes, quel que soit le théâtre d’opérations, sur terre, sur mer ou dans les airs, l’objectif , durant ces années de plomb, fut toujours le même et il fut toujours accompli au prix des pires souffrances et des plus grandes douleurs : libérer l’Europe du joug nazi, rendre à notre continent sa liberté si chère et si fragile finalement.

Alors notre présence aujourd’hui, devant vous, prend tout son sens : nous sommes là devant vous pour rendre hommage au courage et à l’abnégation de tous ces valeureux soldats, dont 45 000 ne revinrent pas, dont 56 000 souffrirent dans leur chair le prix de notre liberté à tous ; nous sommes là pour dire notre admiration à ce million d’hommes et de femmes qui s’engagèrent alors, sacrifiant vie de famille et jeunesse insouciante, pour nous permettre aujourd’hui de vivre sans autre entrave que celle d’une démocratie bienveillante.

Et puis, si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit qu’il y a un peu moins d’un millénaire de cela, toute l’Italie du Sud et la Sicile étaient un Royaume normand, que cette histoire reste vivace aujourd’hui encore, qu’elle est gravée dans la pierre des églises romanes et dans la consonance normande de tant de noms de famille napolitaine et sicilienne.

Ainsi, lorsque le Royal 22e Régiment contribua à la libération de l’Italie, c’est aussi un peu de l’Histoire Normande qu’il libéra.

Mais libérer l’Italie, puis la Hollande, c’était surtout libérer de la Bête immonde nazie deux des pays fondateurs d’une future Europe Unie qui, quoi qu’on puisse en dire, reste un exemple de construction pacifique et démocratique d’un espace de paix et de prospérité, dans ce monde qui, parfois, effraie et pousse au pessimisme.

À bien y réfléchir, on se rend compte que le Canada est la seule puissance à avoir libéré ou contribué à libérer les 6 pays à l’origine de l’Union européenne. Quel symbole pour nous tous !

Nous sommes donc là, devant vous, aujourd’hui, pour vous dire que nous nous souviendrons à jamais de tous ces hommes à la feuille d’érable qui, sur le sable de Normandie ou dans les dunes siciliennes, nous offrirent leur vie sans contrepartie.

Nous sommes là, devant vous, aujourd’hui, pour vous dire que le Devoir de Mémoire dont nous sommes investis est l’outil nécessaire et précieux dont nous avons besoin pour construire notre avenir : comprendre notre passé, honorer le souvenir et le courage doivent nous servir à regarder devant nous pour avancer.

Enfin, nous sommes là, devant vous, aujourd’hui, pour affirmer notre volonté de transmettre cette Histoire dont nous sommes tous les dépositaires et qui doit nourrir notre futur, comme autant d’exemples à méditer.

Croyez bien que nous mettrons tout en oeuvre pour nous montrer dignes, dans notre vie et dans nos actions, de tous ces sacrifices ; vivre dans la dignité, vivre dans le respect des autres, c’est payer un peu de cette dette contractée il y a des dizaines d’années et qu’on ne finira jamais de payer.

Nous nous souviendrons. »

Dixième et dernière cérémonie : Cénotaphe du Régiment de La Chaudière, Parc Paul Mathieu, Beauceville       

Une fois encore le ministre des Anciens Combattants du Canada, l’Honorable Steven Blaney, nous honore de sa présence. Le lieutenant-colonel Langlois, commandant du Régiment de La Chaudière, est là aussi. Des maires, le capitaine Éric Marmen, qui veille sur nous depuis notre arrivée au Manège militaire de Lévis où nous dormons, Réal Donati, commandant la Légion Royale Canadienne de la Beauce, sont présents. Mais surtout, nous avons l’honneur de rendre hommage à nos chers vétérans en présence d’Adélard Thibeault, vétéran du régiment de La Chaudière qui débarqué le 6 juin 1944 à Bernières sur Mer en Normandie devant cette maison que nous aimons tant et qui fut la première libérée sur une plage du Débarquement.

Le maître de cérémonie n’a pas encore 15 ans, le plus jeune à lire est âgé de 11 ans. La cérémonie est émouvante et emplie d’une nostalgie à venir. Nous prenons doucement conscience que notre périple mémoriel s’achève. L’aventure se termine ainsi par un hommage à ces Canadiens français, nos cousins par filiation… Beau symbole. Reste le sentiment que notre Devoir fut accompli avec bonheur et une volonté sans faille. Soyons fiers de ces jeunes qui donnèrent à bien des égards des leçons de civisme aux bien-pensants d’ici et d’ailleurs !

Extrait :

« Bernières, Bény, Basly, Colomby … Et puis il y aura Rots, Carpiquet, les ruines fumantes de Caen, le quartier de Vaucelles, Colombelles, la Poche de Falaise… Et puis encore Boulogne, Calais, les Flandres, les Pays-Bas.

Il y aura d’autres villes et villages de Normandie, de France et d’Europe, il y aura d’autres paysages, des clochers, des beffrois sonnant l’heure de la Délivrance comme un soulagement inespéré.

Du 6 juin 1944 au 8 mai 1945, ils auront donc soulevé d’espoir et d’amour la foule des civils apeurés, écrasés sous le poids d’une occupation qui n’avait que trop duré. Ils auront semé à la semelle de leurs godillots les poussières d’un avenir à reconstruire, dans la tourmente d’un temps à peine apaisé par 6 ans d’écrasement et de douleurs… Ils auront montré le chemin d’un futur vigilant et attentif…

Mais ils en auront payé le prix insensé, offrant leurs vies contre nos vies, leur jeunesse contre notre avenir serein dans un pays apaisé…

241 tués, 793 blessés… Au total un millier d’hommes… Un millier de vies fauchées ou douloureusement touchées pour libérer un continent sous la botte… Le Régiment de La Chaudière, seul régiment canadien-français du 6 juin, nous aura offert le sang et les larmes de ses soldats, durant cette dernière année de guerre, contribuant à terrasser la Bête immonde du nazisme…

Chers cousins, hommes du régiment de La Chaudière, permettez que de simples Normands, à peine moins âgés que tous ces jeunes gens qui débarquèrent un jour de juin sous une tempête de fer et de feu, permettez-nous chers cousins, de vous dire notre reconnaissance et notre sincère affection pour ce régiment dont le nom orne systématiquement les rues de nos villes et villages de Normandie libérés par votre vaillance et votre volonté de vivre.

Nous ne mériterons jamais que 241 des vôtres aient perdu la vie afin de nous permettre de vivre la nôtre dans une Europe en paix.

Nous sommes jeunes et n’avons rien connu d’autre que la paix.

Mais nous sommes là aujourd’hui, dans la Belle Province, pour honorer le régiment de La Chaudière et pour affirmer que la jeunesse n’a pas oublié à qui elle doit sa vie paisible dans une démocratie retrouvée.

Nous serons bientôt de retour chez nous, au milieu des vôtres qui dorment à jamais en terre de Normandie ; ils veillent sur nous comme nous veillons sur eux. Nous sommes les enfants qu’ils n’ont jamais eus. Ils sont notre famille.

Nous souvenir pour mieux avancer, pour protéger la démocratie des tentations autoritaires, pour construire une vie d’homme et de femme libre dans une société apaisée et solidaire, voilà l’enjeu pour nous tous, citoyens et futurs citoyens d’ici et d’ailleurs… Voilà le défi relevé dans notre petite association normande.

Soyez assurés que jamais nous n’oublierons et qu’à jamais nous nous souviendrons… »