
Une nouvelle bande dessinée consacrée à Léo Major vient enrichir la mémoire du plus célèbre soldat québécois de la Seconde Guerre mondiale. Mais que savons-nous réellement de ses exploits à Zwolle et en Hollande? Entre témoignages, archives, mémoire collective et débats historiographiques récents, le cas de Léo Major offre une belle occasion de réfléchir à la manière dont se construisent les héros.
Lors de mes conférences consacrées à l’action des soldats québécois durant la campagne de Normandie, j’aime débuter en posant une question toute simple au public : « Pouvez-vous me nommer un héros québécois de la Seconde Guerre mondiale? » Les mains se lèvent. Puis une première réponse fuse : Léo Major. Immédiatement, les autres mains se baissent. Lorsque je demande un second nom, quelqu’un mentionne parfois Paul Triquet. Mais bien souvent, la liste s’arrête là. Puis je tente de fournir d’autres réponses au cours de ma présentation.
Cette réaction révèle à quel point la contribution militaire des Québécois durant la Seconde Guerre mondiale demeure méconnue. De l’autre, elle témoigne de l’immense place qu’occupe aujourd’hui Léo Major dans notre mémoire collective. Peu de soldats québécois ont acquis une telle notoriété. À Québec, un tronçon routier près de la base de Valcartier porte son nom depuis 2021. Un monument a été inauguré à Lévis en mai 2025.
Ces hommages sont tous mérités, il importe de le préciser d’emblée. Léo Major demeure l’un des soldats québécois les plus décorés et les plus fascinants du 20e siècle. Il est le seul Canadien à avoir reçu deux Médailles de conduite distinguée (D.C.M.) lors de deux conflits différents (la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée), deuxième plus haute distinction du Commonwealth après la Croix de Victoria. Ses exploits ont notamment été popularisés par l’historien Luc Lépine dans une biographie largement fondée sur les récits livrés après-guerre par Major lui-même et par sa famille (lire ici notre entretien avec l’auteur) et dont le succès (plus de 10 000 copies vendues) témoigne du fort attachement des Québécois envers Léo Major.
Voici maintenant qu’une nouvelle bande dessinée vient enrichir ce que l’on pourrait appeler le « mythe Léo Major » : Léo Major. La longue nuit du fantôme borgne, scénarisée par Frédéric Antoine et illustrée par Dante Ginevra, récemment publiée par Glénat Québec, que je remercie d’ailleurs pour la copie reçue en avance.
J’admets ne pas être un grand connaisseur de BD, mais celle-ci m’apparait de grande qualité, offrant un traitement visuel particulièrement réussi et une qualité de papier et d’impression irréprochable. J’ai notamment beaucoup apprécié le travail graphique de Ginevra, dont les planches rendent admirablement l’atmosphère de tension entourant les événements du jour J et de Zwolle. Le récit s’appuie largement sur la biographie de Luc Lépine, qui a collaboré au projet, et propose une lecture parfaitement cohérente avec l’image héroïque désormais associée à Major.

Cette nouvelle mise en récit soulève aussi une réflexion plus large sur la mémoire de guerre et sur la manière dont certains exploits finissent par occuper tout l’espace mémoriel, parfois au détriment d’autres actions comparables. Dans le cas de Léo Major, on s’amuse souvent de son surnom de « Rambo québécois », appellation évidemment forgée longtemps après la guerre. Or, à force d’être racontée, adaptée et amplifiée, l’histoire de Zwolle a parfois justement pris des allures de légende hollywoodienne. Où se trouve la frontière entre la réalité et le mythe?
La nuit de Zwolle
La citation officielle accompagnant l’attribution de sa D.C.M. est un bon point de départ pour tenter un début de réponse. Elle parvient à la 8e Brigade d’infanterie canadienne dès le 20 mai, seulement quelques semaines après les événements. On y indique la mission de reconnaissance dans Zwolle confiée à Major et son ami, le caporal Willy Arseneault, dans la nuit du 13 au 14 avril 1945 :
To save as many DUTCH lives as possible, it was necessary to know exactly the location of the enemy positions; many of which were not known. Private MAJOR and a cогроral from the scout platoon [Arseneault] volunteered to enter the town and contact the underground movement to obtain the necessary information.
La patrouille sera toutefois découverte et Arseneault tué presque immédiatement. Major poursuit néanmoins seul sa mission durant plusieurs heures. La citation précise que Major établit effectivement des contacts avec des résistants hollandais et fait poster de petites patrouilles disposées à différents endroits stratégiques. Clairement, Major n’agit pas seul au cours de la nuit.
Plus intrigant encore, la version originale dactylographiée du texte a été modifiée à la main. Là où l’on pouvait lire que son action avait permis de sauver « many Dutch lives », certains mots furent rayés et remplacés afin de préciser que son intervention a plutôt été « instrumental in enabling the mopping up », qu’on peut traduire par « a joué un rôle déterminant dans le nettoyage» du lendemain.

La nuance est importante. Selon la citation, Major apparaît moins comme un libérateur solitaire que comme un facilitateur décisif.
Or, dans la mémoire populaire, y compris dans cette nouvelle BD, l’épisode est souvent présenté autrement. Entre les pages consacrées à Zwolle (pages 63 à 76), on voit un Major vengeur traverser seul la ville, éliminer des Allemands à la mitraillette, faire exploser des positions ennemies et semer la confusion dans les rangs adverses. Les civils hollandais n’apparaissent véritablement qu’au petit matin pour remercier leur sauveur. C’est efficace du point de vue narratif et légitime dans une œuvre de fiction historique. Mais cela invite aussi à s’interroger sur ce que nous savons réellement de cette fameuse nuit.
Les archives contemporaines demeurent étonnamment sobres. Le journal de guerre du Régiment de la Chaudière note simplement, le 14 avril 1945 :
« Le soldat Leo Major revient de patrouille, avec l’information que l’ennemi a évacué Zwolle. Le Cpl Arsenault est mort dès le début de la patrouille ce qui n’empêcha pas le soldat Major de finir sa mission. Comme résultat direct de cette patrouille le commandant ordonne aux compagnies d’occuper la ville. »
Notons néanmoins qu’il est assez rare que le journal de guerre du Chaudière mentionne l’action d’un soldat en le nommant, signe de l’appréciation particulière du commandement du Chaudière (« …ce qui n’empêcha pas le soldat Major de finir sa mission. »), annonciatrice de la médaille à venir.
Ce que disent les sources néerlandaises
Mais que disent alors les Hollandais eux-mêmes? Leur affection pour les libérateurs canadiens, et pour Léo Major en particulier, ne fait aucun doute. Son souvenir demeure intimement associé à celui de la libération de la ville, qui a accordé le titre de citoyen d’honneur en 2005 et nommé une avenue à son nom.
Dans les dernières années, les recherches menées par Dirk Staat, du Nationaal Militair Museum, ont attiré l’attention sur plusieurs incohérences et contradictions présentes dans les récits entourant Zwolle, incluant dans les versions racontées par Major lui-même au fil des décennies. Certaines entrevues tardives le montrent décrivant une nuit de combats intenses, ponctuée de fusillades, d’explosions et de coups d’éclat. D’autres récits, pourtant attribués à Major, mettent davantage l’accent sur les contacts établis avec la résistance locale et sur le constat d’un retrait allemand déjà amorcé. Cette version plus sobre semble mieux correspondre aux sources officielles produites peu après les faits.
Même certains détails emblématiques semblent avoir évolué avec le temps. Longtemps, on a raconté que Major avait incendié des bâtiments utilisés par les autorités allemandes. Un récit crédible puisque la citation elle-même, rédigée dès mai 1945 rappelons-le, mentionne l’incendie du quartier général de la Gestapo par Léo Major. Or certaines recherches néerlandaises suggèrent que plusieurs de ces incendies auraient plutôt été allumés par les Allemands eux-mêmes afin de détruire leurs archives avant leur départ.
De la même manière, plusieurs épisodes fréquemment repris dans les récits populaires, souvent à partir des souvenirs de Léo Major lui-même, demeurent difficiles à corroborer à partir des sources contemporaines.
Pour Staat, le problème n’est pas tant de savoir si Major fut courageux que de comprendre comment son histoire s’est progressivement transformée. Son travail invite à examiner avec prudence les témoignages tardifs, particulièrement lorsqu’ils deviennent la principale source d’un récit héroïque.
Entre démystification et réhabilitation
Dans un article publié récemment dans le Canadian Military Journal, l’historien John MacFarlane reconnaît que certains éléments du récit de Zwolle ont pu être embellis au fil du temps. Il met toutefois en garde contre la tentation inverse consistant à réduire le rôle de Major à celui d’un simple observateur ayant eu la chance de constater le retrait allemand.
MacFarlane rappelle notamment que la plupart des critiques récentes portent davantage sur certains détails du récit que sur l’action fondamentale de Major elle-même. Selon lui, les sources contemporaines démontrent clairement qu’après la mort du caporal Arseneault, Major poursuit seul sa mission à l’intérieur de Zwolle, recueille des renseignements cruciaux sur la situation ennemie et contribue directement à convaincre le commandement canadien que la ville peut être occupée sans bombardement préalable.
Il souligne également que la citation accompagnant l’attribution de sa D.C.M. n’est pas un témoignage tardif, mais bien un document officiel rédigé à chaud, dans les semaines suivant les événements. Même si cette citation ne confirme pas toutes les anecdotes popularisées par la suite, elle reconnaît explicitement le rôle majeur joué par Major dans les circonstances ayant permis la prise de Zwolle sans affrontement urbain majeur.
Nous nous trouvons ainsi devant un débat historiographique fascinant. D’un côté, les recherches de Dirk Staat nous rappellent que la mémoire embellit souvent les événements et que les récits héroïques méritent d’être soumis à un examen critique. De l’autre, MacFarlane souligne qu’un travail de démystification poussé trop loin risque de faire perdre de vue la réalité fondamentale : même débarrassé de certaines couches de légende, l’exploit de Major demeure exceptionnel.
Mémoire et histoire
Le cas de Léo Major constitue ainsi un excellent exemple des défis auxquels se heurte l’historien militaire. Les documents contemporains sont relativement peu nombreux et souvent laconiques. Les témoignages sont abondants, mais tardifs et parfois contradictoires. Entre les deux se construit progressivement un récit qui finit par acquérir sa propre autonomie. Comme le souligne MacFarlane, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si Léo Major fut un héros (cela ne fait guère de doute), mais plutôt de comprendre avec précision la nature de son héroïsme.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs le seul cas de Major. Elle nous oblige à réfléchir à la manière dont nous construisons notre mémoire militaire collective. Pourquoi certains noms deviennent-ils des symboles alors que d’autres sombrent dans l’oubli?
Pensons à Louis Valmont Roy du Régiment de la Chaudière ou à Roger Gagnon des Fusiliers Mont-Royal. Comme Major, ils ont accompli des actes d’un courage exceptionnel. Contrairement à lui, ils n’ont pas survécu à la guerre pour raconter leur histoire. Sans rien enlever à Léo Major, leur mémoire mérite elle aussi d’être mise en lumière.
Après tout, le véritable défi de l’histoire n’est pas seulement de comprendre comment naissent les grandes figures de la mémoire. C’est aussi de veiller à ce qu’elles ne nous fassent pas oublier les autres.
Note de l’auteur
Je remercie le sergent Christian Plante, du Royal 22e Régiment, de m’avoir signalé les travaux récents de Dirk Staat aux Pays-Bas.
Sources et lectures suggérées
- ANTOINE, Frédéric et Dante GINEVRA. Léo Major. La longue nuit du fantôme borgne. Montréal, Glénat Québec, 2026.
- Bibliothèque et Archives Canada. Journal de guerre du Régiment de la Chaudière, entrée du 14 avril 1945.
- Citation à l’appui de l’attribution de la Médaille de conduite distinguée (D.C.M.) au soldat Léo Major, juin 1945.
- LÉPINE, Luc. Léo Major. Un héros résilient. Montréal, Hurtubise, 2019.
- MACFARLANE, John. « Comportements inspirants d’hier et d’aujourd’hui : Évocation de deux héros militaires de 1944 », Revue militaire canadienne, vol. 25, no 1, hiver 2025, p. 59-68.
- STAAT, Dirk. « Interview met Dirk Staat over zijn onderzoek naar de held van Zwolle », IsGeschiedenis, 2025.
- STAAT, Dirk. « Leo Major: de heldhaftige bevrijder van Zwolle », IsGeschiedenis, 2025.
- Léo Major. La longue nuit du fantôme borgne : entre mémoire et histoire - 1 juin 2026
- Roger Gagnon, force de la nature et héros des FMR - 13 octobre 2025
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