Odette Oligny: Une plume au service de la victoire

Par Béatrice Richard

Les éléments entre parenthèses renvoient au Petit Journal en ligne à Bibliothèque et Archives nationales du Québec et aux dates de parution de chaque chronique citée.

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Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la propagande gouvernementale investit la radio et la presse écrite afin de mobiliser l’opinion publique en faveur de l’effort de guerre. Les journaux à grand tirage entrent dans la danse sans hésiter.

À cet égard, les femmes, alors les pivots de la sphère domestique, constituent un public-cible. L’une d’elle a mis volontairement – et avec conviction – sa plume au service de la victoire : Odette Oligny.

Cette journaliste d’origine française a tenu la chronique « Les Femmes et la Guerre », entre 1940 et 1941, dans Le Petit Journal, un hebdomadaire de masse qui tire alors à 100 000 exemplaires.

Première chronique « Les femmes et la guerre »

Née en 1900, à Troyes, dans l’Est de la France, Odette Oligny a vécu de près la guerre de 1914-1918. L’un de ses frères revient du front grièvement blessé, tandis que le second y laisse sa vie.

En 1919, elle épouse Léopold Oligny, un brancardier du Corps expéditionnaire canadien avec qui elle s’établit à Montréal. Le couple aura trois filles, puis se séparera au début des années trente – situation rarissime à l’époque. Au moment de la guerre, Odette Oligny élève donc seule sa famille avec un maigre salaire de journaliste.

Sa carrière débute à La Presse, dans les années vingt, période durant laquelle elle écrit aussi de nombreux contes pour enfants.

À partir de 1931, elle rédige la page féminine du Canada, une collaboration qui durera vingt ans. Elle anime également plusieurs émissions de radio, dont « Une femme à la page », diffusée sur les ondes de CKAC pendant la guerre.

Animatrice à CKAC de l’émission  » Une femme à la page » – Journal Radiomonde

Entre 1941 et 19142, elle s’engage dans les forces armées canadiennes, au Bureau des relations publiques, ou elle obtient le grade de second lieutenant. Son passage sous les drapeaux sera bref – sept mois de service –, mais remarqué.

Dans son dossier militaire, on peut lire: « The Public Relations Officer has advised that madame Oligny has been connected with newspapers for the past twenty-five years (sic) and as a result has acquired a wide experience in newspapers and publicity. She is well known as a Radio commentator and radio listeners seem to enjoy her work. She is considered by many to be in the “top bracket” in the field of radio.”

Dossier militaire d’Odette Oligny

Avec la chronique « Les femmes et la guerre », Odette Oligny souhaite « rendre hommage au dévouement féminin, qui se manifeste dans tous les domaines, depuis que la guerre a pris les proportions que l’on sait » (PJ 29.09.40) . Son objectif est double : promouvoir l’émancipation des Canadiennes françaises à travers la lutte contre le nazisme.

Selon elle, le nationalisme canadien français contribue à maintenir les femmes dans la servitude, en plus de favoriser les régimes dictatoriaux en Europe. Elle incite donc les femmes à se mobiliser sur tous les fronts: au foyer, à l’usine ou dans l’armée: « Puisqu’on les attaque, elles et les enfants, pourquoi, dans leur sphère, les femmes ne combattraient-elles pas? », s’interroge-t-elle (PJ 07.12.41).

Dans ses articles, Odette Oligny vilipende les « anti-britanniques », qu’elle accuse de faire cause commune avec Pétain et Hitler, ennemis des femmes.

Elle soutient que la guerre permet désormais aux femmes de tous les pays alliés de faire valoir leurs talents, une occasion que l’on refuse aux femmes du Québec, car, souligne-t-elle, « on est terriblement misogyne dans la province de Québec» (PJ 27.7.41).

À cet égard, Odette Oligny compare la condition des Canadiennes françaises à celle de leurs contemporaines Françaises sous le régime de Vichy. Elle décrète: « Nous sommes à peu près (…) comme le sont encore les Françaises sous Pétain: des ‘ incapables’. Vous voyez où le manque de confiance dans une bonne moitié de sa population a mené la France. » (PJ 10.08.41)

Selon elle, quiconque, au Québec, gêne l’effort de guerre des femmes, se fait le «Gauleiter» d’Hitler (PJ 11.03.41). La flèche est ici destinée aux nationalistes canadiens-français qui considèrent l’engagement total de la société dans la guerre, y compris les femmes, comme une menace à l’ordre moral et à leur survivance.

Pour Odette Oligny, ces « anti-britanniques » sont des traîtres car ils espèrent en secret la défaite de la Grande-Bretagne. Aussi, les femmes du Québec devraient-elles les fuir car : « Être défaitiste, c’est être un membre de la 5e colonne » (PJ 15.5.41).

Selon elle, travaille pour l’Allemagne « celui qui affirme que nous ne serons pas plus mal avec les boches… » (PJ 16.11.41). Même si les femmes rejettent viscéralement toute forme de guerre, la gravité de la situation les oblige à s’y engager pleinement, soutient Odette Oligny, car si l’Angleterre tombe, le Canada sera envahi.

La Canadienne française doit donc exercer son ascendant sur les siens pour contrer cette funeste tendance: « Il ne faut pas laisser la guerre arriver sur notre continent, écrit-elle. Et c’est pour une large part notre ouvrage à nous, les femmes. On a beau dire, notre opinion compte dans la famille. »

La journaliste consacre une dizaine d’articles à l’action des résistantes françaises de la France Libre et des agentes des services secrets britanniques. Elle souligne également le courage des femmes britanniques et françaises sous les bombardements.

À cet effet, elle produit quelques articles aux titres éloquents: « Une héroïne de 1914 condamnée à Mort sert dans les Forces françaises libres à Londres » (PJ 23.02.41) ; « La vaillance et l’optimisme des Anglaises se reflète dans leur sourire qui demeure le même dans les ruines. » (PJ 20.04.41); « Les plus grands secrets de la marine britannique sont entre les mains de femmes d’honneur. » (PJ 06.04.41) : « Si nous mettons toutes l’épaule à la roue, la Victoire sera enfin décisive et finale. » (PJ 18.05.41)

À l’attention des « défaitistes », elle rappelle que les Allemands fusillent femmes et enfants en Pologne (les grands-parents de la journaliste sont polonais) et qu’ils maltraitent les Juifs. « Qui peut vous garantir que ce n’est pas le régime (…) qu’ils nous ferons subir? », demande-t-elle a ses lectrices (PJ 22.06.41).

Surtout, les Canadiennes françaises doivent s’engager dans le combat contre le nazisme parce que ce régime encourage « la dislocation de la famille » et « s’acharne à tuer chez la femme tout instinct maternel », deux points particulièrement sensibles dans la société franco-québécoise (PJ 23.03.41).

Pour ce faire, celles-ci doivent inciter les hommes de leur entourage à s’enrôler, en plus de soutenir ceux qui ont volé au secours de la Grande-Bretagne: « Est-ce que, dans le passé, ce ne sont pas précisément les femmes qui ont donné la force aux guerriers? Est-ce qu’ils ne sont pas partis, sûrs que là-bas, on penserait à eux, on travaillerait pour eux? » (PJ 13.07.41).

Odette Oligny s’avance davantage lorsqu’elle invite les Canadiennes françaises à s’enrôler elles-mêmes dans les Forces armées. Au Québec, province particulièrement réfractaire à l’enrôlement militaire féminin, la proposition ne va pas de soi. La journaliste mentionne d’ailleurs avoir reçu une lettre anonyme mettant sérieusement en doute les bonnes mœurs des « soldates ».

Elle n’hésite cependant pas à faire l’éloge d’un regroupement entièrement composé de recrues canadiennes-françaises: le Corps de Réserve nationale Féminin (CRNF). Les recrues accordent deux soirées hebdomadaires à l’entraînement militaire, reçoivent une formation d’aide soignante et de cartographe, ainsi que des cours de T.S.F. et de culture physique.

La propagandiste souligne que cette formation s’effectue en français, un avantage pour celles qui ignorent la langue de Shakespeare : « Après tout, n’est-ce pas logique que les Canadiennes-françaises fassent prévaloir dans leur province leurs droits et leurs langage? » (PJ 15-04-41).

Sans la guerre, Odette Oligny aurait-elle pu assurer une couverture de l’actualité aussi poussée dans le cadre d’une chronique féminine? On peut en douter. Jusqu’à son décès, survenu en 1962, la journaliste poursuit sa carrière dans une veine plus traditionnelle : délaissant les questions internationales, elle assure la rédaction de plusieurs revues et hebdomadaires populaires.

Dans les années cinquante, elle participe cependant à la fondation de l’éphémère journal Chic, dont le comité de rédaction est cependant entièrement féminin, une première dans l’histoire des médias. Comme bien d’autres femmes qui ont brillé pendant la Deuxième guerre mondiale, Odette Oligny a sans doute vu ses grandes ambitions déçues une fois le conflit terminé. Ces circonstances exceptionnelles lui ont toutefois permis de montrer le chemin aux générations de femmes journalistes qui lui ont succédé.

Béatrice Richard

Béatrice Richard

Diplômée de l’Université de Nanterre Paris X (France) et de l’Université du Québec à Montréal (Canada). Professeur agrégé, elle se spécialise en études culturelles de la guerre avec un intérêt particulier pour l’attitude des Canadiens français face aux guerres et aux questions de défense. En 2004, elle a obtenu le prix C. P. Stacey avec le livre La mémoire de Dieppe, radioscopie d’un mythe (VLB éditeur). Depuis 2002, elle enseigne et développe des cours d’histoire militaire et stratégique pour le compte de la Division des Études permanentes du Collège militaire royal du Canada et du Collège militaire royal de Saint Jean.
Béatrice Richard

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