Chubby Power et la naissance de l’Escadrille 425 Alouette

Par Pierre Vennat
Texte inédit
 
L’Escadrille 425 Alouette a une longue histoire. Dès septembre 1940, le sous-ministre de l’Air, J.S. Duncan, prenant la parole au Club Canadien de la ville de Québec, annonça l’ouverture prochaine d’un centre aérien pour les recrues à Québec, commandé par le futur vice-maréchal de l’air Adélard Raymond.
 
En annonçant cette nouvelle, le sous-ministre Duncan avait déclaré : « Nous sommes au courant des obstacles rencontrés par les jeunes Canadiens de langue française qui ont si généreusement offert leurs services au pays. L’étude d’une science compliquée dans une langue qui ne leur était pas familière était particulièrement ardue et cependant, beaucoup d’entre eux s’y sont mis avec une détermination remarquable. La difficulté n’en restait pas moins sérieuse. » Dans cette école, les jeunes Canadiens français pourraient suivre un cours d’anglais qui visait à supprimer pour la suite de l’entraînement le handicap créé par la question.
 
« On peut se demander pourquoi il est nécessaire d’enseigner l’anglais à ces jeunes gens, pourquoi l’on ne forme pas des équipages canadiens-français? C’est que les hommes instruits en vertu du plan voleront avec des aviateurs anglais, dont ils devront connaître la langue assez bien pour éviter tout malentendu ou tout retard dans les communications en cas d’urgence ».
 
Toujours en septembre 1940, une escadrille de la Royal Canadian Air Force (RCAF), dont le personnel était composé presque exclusivement de Canadiens français était établie dans les environs d’un port de l’est du Canada. Avant la guerre, cette escadrille formait une unité de service actif non permanent à Montréal. On y retrouvait notamment, son commandant, le lieutenant de section Vadeboncoeur et les officiers d’aviation Émond, Saint-Pierre, Mongeau, Richer, Labelle et Bourbonnais. Promu commandant d’escadre (lieutenant-colonel), J.-M.-W. Saint-Pierre devait par la suite commander l’escadrille de bombardiers, mieux connue sous le nom d’escadrille Alouette et dont la devise sur son écusson officiel, était justement, en français, le traditionnel refrain « Je te plumerai… »

À l’été 1941, Charles Gavan « Chubby » Power (1888-1968), député de Québec-Ouest depuis 1917, qui était ministre de l’Air depuis mai 1940, intervint pour que la RCAF prenne des mesures nécessaires pour recruter un plus grand nombre de francophones, en particulier au Québec.

 
Power voulait assurer aux aviateurs canadiens-français une chance de servir à part entière dans la RCAF comme cela se faisait dans l’armée au sein du Royal 22e Régiment, des Fusiliers Mont-Royal, du Régiment de Maisonneuve ou du Régiment de la Chaudière. C’est pourquoi, dès l’automne 1941, Power exprima l’intention de former une escadrille canadienne-française reconnue qui vit finalement le jour en juin 1942 à Dishfort, sous le nom d’Escadrille Alouette.
 
Mais, s’il faut en croire les historiens Jean Pariseau et Serge Bernier, le projet rencontra, à ses débuts, une vive opposition. Le vice-maréchal de l’air L. F. Stevenson, officier comandant de la RCAF outre-mer, trouvait que le ministre manquait une occasion en or de fondre ensemble Canadiens français et Canadiens anglais. Il s’opposa donc à la proposition.
 
Son successeur, le vice-maréchal de l’air H. Edwards, chercha à s’opposer au projet lui aussi. Il fallait s’attendre à de graves répercussions si une escadrille canadienne-française subissait des pertes excessives lors d’une mission, allégua-t-il. Puis, ajouta-t-il, les aviateurs canadiens-anglais avaient eu assez de difficultés à s’habituer à l’accent « cockney » de beaucoup de leurs collègues britanniques sans devoir s’habituer à celui des francophones.
 
Quant au ministère britannique de l’Air, même s’il ne voyait pas l’idée d’un bon œil, il ne s’y opposa pas formellement, mais il insista pour que le Canada forme une escadrille de bombardement plutôt qu’une escadrille de chasse. Ce qui fut fait. Et c’est ainsi que naquit la 42e escadrille de bombardiers lourds, mieux connue sous le nom d’Escadrille Alouette.
 
On décida alors d’attacher le lieutenant de section H.-Émile Paquin, l’un des premiers officiers du 22e Bataillon canadien-français lors de la Première Guerre mondiale, qui se joignit par la suite au Royal Flying Corps au personnel du vice-maréchal de l’air Harold Edwards, commandant en chef de la RCAF outre-mer, avec pour mission de prêter une attention spéciale à l’organisation de cette escadrille canadienne-française.
 
Au début de novembre 1941, le ministre de l’Air canadien, Charles Gavan Power, avait en effet profité de l’occasion lors d’une cérémonie à l’école d’aviation de l’Ancienne-Lorette, à laquelle assistaient le cardinal Rodrigue Villeneuve (1883-1947) et le lieutenant-gouverneur du Québec, Sir Eugène Fiset (1874-1951), revêtu de son uniforme de major-général de l’armée, pour promettre la formation d’une escadrille exclusivement canadienne-française.
 
« J’ai le plaisir de vous annoncer que la formation d’une escadrille essentiellement canadienne-française est chose décidée. Il y a quelque temps, j’ai dit : donnez-moi un nombre suffisant de diplômés canadiens-français et je constituerai là-bas une unité canadienne-française. Or, nous disposons maintenant des hommes voulus. »
 
En juillet 1942, l’Escadrille Alouette, première escadrille canadienne-française de bombardement, placée sous le commandement du chef d’escadrille J.-W. Saint-Pierre, de Saint-Eustache, promu commandant d’escadre, poursuivait son entraînement en Angleterre.

Joe St-Pierre
Le premier équipage complet de cette nouvelle escadrille était formé des cinq aviateurs francophones suivants : le sergent Théo Doucet, pilote; le sergent Léopold Desroches, observateur; le sergent Jacques Cholette, bombardier; le sergent Pierre-Paul Trudeau, mitrailleur; et le sergent Robert Bruyère, télégraphiste.
 
Il est à noter que si le nom de l’Escadrille Alouette est passé à l’histoire, ses premiers officiers auraient préféré un nom plus glorieux, estimant sans doute que si les Canadiens anglophones connaissaient sans doute pour la plupart l’air populaire du refrain « Alouette, gentille Alouette », ils oubliaient d’ajouter qu’elle se faisait « plumer ».
Une dépêche de la Presse Canadienne, en provenance de Londres, publiée le 13 août 1942, rapportait en effet que la majorité des officiers francophones formant les rangs de la première escadrille canadienne-française estimaient que cet oiseau n’était pas assez « agressif » et demandaient qu’on trouve un autre nom. Quoi qu’il en soit, c’est finalement le nom d’Escadrille Alouette qui fut retenu et personne ne fit les gorges chaudes à son sujet.
 
Dans une lettre rendue publique à la même époque, le ministre de l’Air Power rappelait qu’ « il s’agit d’une escadrille, dont l’officier commandant est le commandant d’escadre J.-M. W. Saint-Pierre qui a reçu le baptême de feu au-dessus de Cologne et ailleurs. De même, pour plusieurs officiers, notamment les chefs d’escadrille Logan, Savard et Georges Roy, qui furent de divers raids, du lieutenant de section J.-V.F.L. Saint-Pierre qui a déjà de longs états de service, de l’officier-pilote P.-A. Faguy, qui en est à son vingt-quatrième raid au-dessus de l’Allemagne.
 
« Outre les pilotes, les observateurs, les bombardiers et les navigateurs, l’escadrille comprendra plusieurs centaines d’hommes d’équipage de terre, tous Canadiens français. La gloire attend cette première escadrille canadienne-française. »
 
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Le site Le Québec et la Seconde Guerre mondiale a déjà publié la biographie de Laurent Veronneau, du 425e.

On peut lire les souvenirs de guerre de Gilbert Boulanger, mitrailleur au sein du 425e, intitulés L’Alouette affolée parue en avril 2010 chez LUX éditeur.

 
Pierre Lagacé consacre un blogue au 425e Alouette.
 
 
 

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat