Par Robert Aird
Texte inédit
 

Suite de l’article Les fridolinades de Gratien Gélinas (La guerre devant l’opinion publique III)

 
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Certes, la croisade du rire peut servir d’agent régulateur visant à maintenir le moral des civils. Mais si l’enfance se caractérise par l’innocence et la naïveté, l’humour de Fridolin l’est rarement. Dans son monologue « Fridolin bonne d’enfant », le gamin s’avance sur scène en poussant une voiturette dans lequel repose le nouveau né de sa sœur. Comme d’autres, celle-ci s’est mariée en voyant venir la guerre. « Et ça, c’est leur effort de guerre… » ironise Fridolin. Il s’empresse de se moquer de Jean-Charles Harvey, un libéral farouchement partisan de la guerre contre le fascisme qui a l’obsession de l’intrusion de la Cinquième colonne au sein de la société canadienne-française. Son radicalisme et son antinationalisme contrarient bien des Canadiens français opposés à la conscription :

Je me souviens que, quand ils l’ont eu, tout le monde les félicitait! Moi, je me disais : si Jean-Charles Harvey apprend ça, il va faire un article sur nous autres et la Cinquième Colonne, certain! Eh oui, parce que, de ce temps-ci, avoir des enfants, c’est être traître à la patrie, vu que, à chaque petit de plus qu’on a, on paye moins de taxes pour l’effort de guerre. Vous voyez tout de suite le joint jusqu’où a réussi à se fourrer la Cinquième Colonne?…Quand je pense qu’Hitler a réussi à contrôler jusqu’à ça! 

Le personnage de Gélinas fait ensuite allusion à la propagande en soulignant que si « anciennement, on apprenait aux enfants à parler […], maintenant, il va falloir leur apprendre à fermer leur boîte! » Fridolin ne comprend pas pourquoi les hommes font la guerre : « Ils tuent des cochons, mais, au moins, c’est pour les manger! » L’explication divine ne le convainc pas non plus : « J’ai l’impression que, quand le bon Dieu nous a créés, il a mis sur la boîte : « Le bon peuple : tenir bien bouché!  » » Il y va ensuite d’une critique qui ne l’épargne pas lui-même : « Il me semble qu’on gagnerait vite, s’il y avait autant de monde qui mettaient l’épaule à la roue qu’il y en a qui mettent la bouche au micro! »

Plus loin, dans « L’an de grâce 1940 » où l’on fait une revue rapide de l’actualité mois par mois, on revient sur un thème récurrent dans les revues de Fridolin : la hausse des taxes entraînée par la guerre. Deux hommes sortent la tête de leur niche respective pour entonner une chanson sur l’air de « trois crapauds pris dans la glace ». « Ils sont heureux les chiens » chantent-ils, parce qu’ils n’ont pas « à payer d’taxes de guerre ». Les chiens sont heureux, remarquent-ils, parce que « Mackenzie King leur d’mand’ jamais rien! »

Comme le gouvernement Godbout s’est fait élire en promettant d’empêcher la conscription, la Loi de mobilisation des ressources nationales (juin 1940) qui obligent les hommes et les femmes de 16 ans et plus de s’enregistrer devient une source de blagues. Le 12 juillet, le gouvernement annonce que les non mariés avant le 15 seront les premiers appelés. Le 14 juillet, la revue de Fridolin annonce que 435 359 jeunes gens se marient avant minuit pour échapper à la loi de la mobilisation! Évidemment, ce chiffre est nettement exagéré! Mais tout de même, dans la seule ville de Sherbrooke, 125 couples se marient entre le 12 et le 14. À Montréal, les cérémonies se réalisent au parc Jarry! Au total, 3530 mariages sont célébrés en 1940 contrairement à 282 en 1939[1]. Les prêtres bénissent plusieurs mariés dans une seule et même cérémonie!  On devine par ces chiffres que bien des mariages étaient sûrement plus une union de raison que d’amour…Cette course au mariage inspire ce sketch d’une vieille fille parlant avec une copine au téléphone. Rappelons qu’à cette époque, le divorce était beaucoup plus difficile à obtenir qu’aujourd’hui :

Allô? Ernestine? Tu sais pas la grande nouvelle? Imagine-toi que je me marie! Ce soir, à 11 heures…Avec le petit Jacques Lafrance.[…]Attends que je t’explique l’affaire, tu vas comprendre : tu sais qu’il sortait des fois avec ma petite nièce Adèle. Il arrive tantôt en coup de vent pour la demander en mariage, mais ça s’adonne-t-y pas qu’elle est en vacances à Saint-Jovite! Il peut pas attendre : s’il se marie pas à soir, il va être enrôlé. C’est pour ça qu’il s’est décidé pour moi![…] Eh! Oui, tu le connais : c’est le garçon de Jos Lafrance. Tu sais, c’est lui qui a failli me demander en mariage en 1914. […]Lui? Ah, il a hésité un peu! Tu comprends, il se disait : « J’vais peut-être avoir l’air pea-soup de me marier pour pas aller à la guerre! »…Mais laisse faire : le lendemain de sa nuit de noces, il va s’apercevoir qu’il a été bien plus brave qu’il pensait!

Le sketch « Les premières recrues sont conscrites et commencent leur service militaire » est sans doute utile pour dédramatiser la menace de la conscription qui pèse sur les civils. À la gare, la mère donne de judicieux conseils à son fils conscrit : « Et tâche de leur montrer que t’es ben élevé. Quand le général te parle, ôte ton casque et puis réponds :  » Oui, monsieur « . » Elle ajoute de ne pas jouer avec son fusil chargé pour éviter les accidents. Elle l’assure aussi en disant qu’elle va écrire au général : « Comme t’as la vue faible, j’vais lui demander de te mettre sur la première ligne en avant, pour que tu voies l’ennemi comme il faut! » Son fils la réconforte en lui disant de ne pas pleurer : « Pensez pas qu’on est pas chanceux, après tout : on n’a pas la conscription! » Ce sketch est emblématique de la naïveté et de l’ignorance, réelle ou non, des Canadiens français face à la guerre. Il rappelle un peu le monologue d’Armand Leclaire, « Le conscrit Baptiste », écrit en 1917. En même temps, l’ironie de la chute rappelle que les Canadiens français ne sont pas dupes de la Loi de mobilisation perçue comme une loi autorisant la conscription.

Les Fridolinades de 1941 se termine avec « Le retour des Croisés », comme il se doit. On annonce qu’un membre de la garde indépendante des Grinceurs de dents aurait été atteint en plein cœur par un éclat de rire. « Quant à nous, notre moral est bon! » affirme Fridolin, le grand croisé du rire. « D’ailleurs, comme le disait monsieur Churchill dans son dernier discours :
Il vaut mieux fridoliner, c’est plus habile
Il vaut mieux afin d’garder ses illusions
Il vaut mieux chanter en chœur sans s’faire de bile
Frido-do, fridoli-li, fridolinons.”

Toutefois, si la revue de 1941 se termine ainsi, la guerre est loin de finir. La bande de Fridolin continuera donc de faire rigoler ses compatriotes, afin d’apaiser ses angoisses, dédramatiser la réalité fâcheuse et triste d’un peuple et d’un pays en guerre, rire collectivement de ses propres travers, contradictions et déboires collectifs et aussi permettre un défoulement collectif et un rire libérateur en attaquant à renfort de missiles ironiques les irritants de la guerre.

Note 
[1] Voir le reportage à l’adresse suivante : http://archives.radio-canada.ca/guerres_conflits/seconde_guerre_mondiale/clips/9573/. Consulté le 20 janvier 2011.

Robert Aird

Historien de l’humour au Québec. Il a publié plusieurs ouvrages chez Vlb éditeur, dont Histoire de la caricature au Québec, écrit avec Mira Falardeau, ainsi qu’Histoire du comique politique au Québec. Il enseigne l’histoire du rire à l’École Nationale de l’humour.
Robert Aird