Par Pierre Vennat

Jacques Dextraze s’est enrôlé à l’âge de 20 ans comme simple soldat avec les Fusiliers Mont-Royal au début de la Deuxième Guerre mondiale. À 25 ans, il en était déjà le commandant, avec le grade de lieutenant-colonel. Et dire qu’à sa première tentative pour devenir officier, en 1941, les recruteurs l’avaient refusé pour « manque de leadership ». 

Après la Deuxième Guerre mondiale, Dextraze commanda en Corée, puis au Congo avant de gravir tous les échelons et terminer sa carrière militaire comme général et chef d’état-major de toutes les Forces armées canadiennes. Il est le second Canadien français, après Jean Victor Allard, à avoir détenu cette haute fonction. Revenu dans le civil, il dirigea pendant quelques années les destinées du Canadien national (CN).Voici le résumé de sa biographie que j’ai rédigé pour le site internet des Fusiliers Mont-Royal.

Ce ne sont pas tous les régiments qui peuvent se vanter que l’un des leurs a grimpé tous les échelons de la hiérarchie militaire pour terminer sa carrière général et chef d’État-major de toutes les Forces armées canadiennes.

Né à Montréal, en 1919, enrôlé dans les Fusiliers Mont-Royal en 1939, Dextraze fut promu lieutenant-colonel au front, en 1944, à la succession de Paul Sauvé, à l’âge de 25 ans seulement. Combattant intrépide, Dextraze avait terminé la guerre décoré deux fois de l’Ordre du Service distingué (D.S.O.).

Dextraze, surnommé JADEX par ses camarades, aurait pu alors demeurer dans l’armée active, mais il aurait dû accepter d’être rétrogradé au grade de capitaine. « Si on m’avait offert le grade de major, j’aurais accepté, j’étais assez jeune, mais comme capitaine sans ancienneté… ». Il rejoignit donc la société civile, et accepta un emploi avec la compagnie Singer Manufacturing. Il se rendit dans un chantier de bûcherons, devint chef de chantier avant d’être nommé directeur des opérations forestières pour la compagnie peu de temps plus tard. Il fut aussi directeur de la Thurso and Nation Valley Railroad et alla suivre des cours en administration des affaires à l’Université de Columbia.

En 1950, Dextraze réintégra les rangs de l’armée et accepta le commandement d’un bataillon canadien-français destiné à combattre en Corée. Il posa toutefois ses conditions : être renommé lieutenant-colonel, sans avoir perdu d’ancienneté, au sein du Royal 22e Régiment. Rendu en Corée en 1951, il affronta seul avec son bataillon, pendant quatre jours, l’assaut de 2 000 Nord-Coréens et Chinois, puis revient au pays en décembre 1951 avec le titre d’officier de l’Ordre de l’Empire britannique (O.B.E.). On l’envoya ensuite au Collège d’état-major de l’armée et il fut promu colonel et remplit divers postes dans la hiérarchie jusqu’en février 1962, alors qu’il fut promu au grade de brigadier général et nommé commandant du secteur militaire de l’Est du Québec.

En décembre 1963, on le nomma chef d’état-major des forces de l’O.N.U. au Congo. C’était la première fois que ce poste était confié à un Canadien. Il y commanda, en février 1964, des opérations de sauvetages qui lui vaudront, par la suite, le titre de commandeur du Très Excellent Ordre de l’Empire britannique (C.B.E.). La décoration lui fut décernée pour bravoure, ce qui explique que sur celle-ci sont superposées deux feuilles de chêne croisées.

Le général Dextraze était le seul détenteur de cette décoration au pays. La citation soulignait l’esprit d’organisation et de leadership du général Dextraze qui « insuffla à tous les membres de la Force son enthousiasme ardent, et qui en grande partie est responsable de l’efficacité générale et du succès des opérations de sauvetage ».

De retour au pays, il fut promu major-général en 1967 puis lieutenant-général et chef du personnel des Forces armées canadiennes en décembre 1970. À l’automne de 1972, promu général, il devenait chef d’état-major de la défense, poste qu’il occupa jusqu’en 1977. Puis, retraité de l’armée, il fut président du conseil des Chemins de fer nationaux du Canada. Outre les décorations déjà citées, il était chevalier de l’Ordre Très Vénérable de l’Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, Ordre et chevalier de l’Ordre militaire et hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem et enfin chevalier de l’Ordre souverain et militaire de Malte.

Au moment de prendre sa retraite de l’armée pour assumer la présidence du conseil d’administration du Canadien national, le général Dextraze avait déclaré que l’exploit auquel il tenait le plus était d’avoir réussi à faire des Forces armées canadiennes une « société » entièrement bilingue, expliquant que « c’est un objectif que je m’étais fixé et je crois sincèrement que je l’ai atteint. Et c’est ainsi l’exploit dont je m’enorgueillis le plus. Le Canadien français se sent désormais bien chez lui dans l’armée. Il a le même droit aux promotions que son compagnon anglophone ».

Lors de son décès, on rappela qu’en entrevue, il avait déjà déclaré : « Moi, je n’ai pas besoin de l’Armée pour avoir trois repas par jour. Moi, je suis là-dedans parce que j’aime cela ». Mais, ajoutait-on, ce goût de la bagarre, apparemment héréditaire, qui lui avait permis de devenir lieutenant-colonel à 24 ans seulement, lui avait amené bien des chagrins puisqu’un de ses fils, Richard-Paul, l’avait précédé dans la tombe de près d’un quart de siècle. Trouvant la vie trop tranquille ici et dans l’armée de son père, Richard-Paul Dextraze s’était engagé dans l’armée américaine et était mort au Vietnam, en 1969, à l’âge de 21 ans.

Pour en connaître davantage sur Jacques Dextraze, voir Jacques Dextraze et la passion de commander (1944-1973) de Yves Tremblay dans Le leadership militaire canadien-français. Continuite, Efficacite, et Loyauté, (sous la direction de Roch Legault, Les Presses de l’Académie canadienne de la défense et Dundern Press, 1997). 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat