Pierre Vennat

Guy d’Artois avait pour épouse le lieutenant parachutiste Sonia Butt. Celle-ci a accompli derrière les lignes le même travail que lui. Seul couple jamais chargé d’une mission semblable par les services secrets britanniques, leur expérience constitue un évènement unique dans l’histoire de la guerre, digne d’un roman de cape et d’épée. La Presse du 22 décembre 1944 a baptisé Sonia Butt de « reine des Amazones modernes ».

Sonia Butt

La vie a d’étranges surprises. Pour le capitaine d’Artois et le lieutenant Sonia Butt, elle a pris le dehors d’une fin séduisante.

Guy d’Artois, membre du Corps d’école des officiers canadiens (COTC) à l’Université de Montréal, a franchi l’Atlantique dès le début des hostilités. Revenu en Amérique, il participa notamment à la conquête de l’île de Kiska, dans les Aléoutiennes, au printemps de 1943, puis il retourna outremer et subit un entraînement spécial pour être parachuté en France.

Au début de la guerre, Sonia Butt, qui n’avait que 15 ans, étudiait dans un couvent français en Italie. Aussitôt rentrée en Angleterre, bien qu’adolescente, elle entra dans le corps auxiliaire de l’aviation (WAAF) pour, subséquemment, subir elle aussi un entraînement spécial pour être parachutée en France.

Dans l’exercice de leur fonction, d’Artois et Sonia Butt se rencontrèrent.

Sans le savoir, les autorités militaires facilitèrent cette délicieuse idylle naissante : elles désignèrent les deux jeunes gens à suivre leurs cours de parachutisme ensemble.

Ce fut le coup de foudre.

Du strict point de vue militaire, Guy D’Artois et Sonia Butt n’étaient pas considérés comme un couple marié par les autorités militaires qui ne tinrent pas compte de leur statut matrimonial et leur assignèrent des missions séparées, se trouvant ainsi à donner un caractère tout à fait unique, original et exclusif, à leur commune carrière.

Le capitaine Guy d’Artois

D’Artois reçut le premier l’ordre de partir pour la France. Aussitôt parachuté, il se mit à la besogne. Cinq jours plus tard, le lieutenant-parachutiste Sonia Butt reçut un ordre semblable Ayant fait ses études dans un couvent de religieuses françaises, chez les Sœurs de la Sainte-Trinité et catholique, elle pouvait facilement passer pour Française. C’est donc sous l’identité d’une Parisienne prénommée « Marcelle » qu’on l’envoya en Sarthe où elle réussit à circuler librement sans éveiller les soupçons.

Sans recevoir de nouvelles l’un de l’autre, le couple d’Artois-Butt se consacra à ses missions, chacun de son côté. Pendant que l’époux capitaine sabotait les installations allemandes, l’épouse lieutenant désorganisait les défenses de l’ennemi.

Peu de femmes ont reçu semblable mission du commandement allié de Londres. Chose certaine, Guy d’Artois et Sonia Butt formèrent le seul couple marié qui fut parachuté en France et qui a dirigé des opérations de maquis.

La chose est unique dans toute l’histoire de la guerre.

Leur mission couronnée de succès après quelque six mois, d’Artois et son épouse devenue Canadienne entre-temps, repassèrent en Angleterre. Ayant bien mérité un peu de repos après avoir connu nombre de dangers et d’aventures, ils arrivèrent au Canada en décembre 1944. Le lieutenant Butt fut alors démobilisée, mais le capitaine d’Artois, après quelques temps de repos, reprit du service jusqu’à la fin de la guerre.

Butt avoua qu’elle se trouva un jour dans une situation très embarrassante. Peu après le « Jour J », quelques militaires allemands entourèrent la voiture qu’elle conduisait alors qu’elle voyageait en compagnie d’autres membres de son groupe. « Les soldats ennemis nous questionnèrent, raconta-t-elle. Nous étions en tête de l’avance américaine, mais il fallait absolument détourner les soldats allemands de notre route. Alors, nous affirmâmes être des collaborateurs à la recherche des troupes alliées. Les Allemands semblèrent satisfaits de notre réponse et nous laissèrent aller ».  Trois jours plus tard, Sonia Butt et ses compagnons rejoignaient enfin les lignes alliées avec des informations privilégiées.

Elle raconta, qu’abandonnant leur véhicule, ses camarades et elle-même voyagèrent à pied, arrêtant chez les fermiers pour y trouver nourriture et abri et laissant croire à tous qu’ils n’étaient que de simples civils français. Durant son séjour en France, l’ennemi tenta de la tuer à plusieurs reprises, mais toujours sans succès.

Au cours de ses entretiens avec les journalistes, Guy d’Artois révéla qu’il avait remporté de France un important trophée, en l’occurrence un drapeau tricolore avec les armoiries du duc de Bourgogne, que des Françaises lui avaient brodé pour le remercier de sa contribution à leur libération. Ce drapeau était recouvert de la signature de tous les chefs de section de maquisards ayant servi à ses côtés.

Mais son plus beau trophée demeura certainement d’avoir ramené au pays sa conjointe Sonia Butt, laquelle, pour ses exploits, fut décorée de l’Ordre de l’Empire britannique (M.B.E.)

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat