La Guerre des scientifiques 1939-1945, Jean-Charles Foucrier, Perrin, 2019

La Seconde Guerre mondiale « fut dès le début une guerre scientifique et n’eut de cesse de l’être de plus en plus au fil de sa progression », a écrit John Bernal, une des grandes figures de la recherche scientifique britannique.

Voilà un vaste champ d’investigation fondamental et complexe pour l’historien. Jean-Charles Foucrier, docteur en histoire contemporaine, y consacre une synthèse globale documentée et accessible où il montre que la science a tenu un rôle central, parfois décisif, et ce dès le début de la guerre 39-45.

La première partie du livre revient sur quelques réalisations de la « recherche opérationnelle » au Royaume-Uni avant le déclenchement du conflit. Parmi celles-ci, le radar. Celui-ci est avéré essentiel, notamment dans la défense aérienne et navale de la Grande-Bretagne. Foucrier traite aussi des origines, juives allemandes notamment, de la bombe atomique, « l’œuvre scientifique la plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale ».

La seconde partie de l’ouvrage explore les « gloires et hontes de la recherche médicale » durant la guerre. Il y est question des immorales expérimentations « médicales » nazies et de la recherche de vaccin contre le typhus menée par les scientifiques allemands. Foucrier aborde ensuite les recherches ayant porté sur la pénicilline, laquelle sauva la vie de milliers de combattants alliés.

Fait moins connu, nombreuses ont été les recherches pour contrer le paludisme qui sévissait sur le front méditerranéen et, surtout, dans le Pacifique. Américains et Allemands ont tenté en vain de trouver un remède pour contrer la maladie qui ravageait les troupes. Les Alliés sont finalement parvenus à développer un produit servant à éradiquer les moustiques propagateurs : le DDT.

La dernière partie de cette stimulante synthèse nous plonge dans « les arcanes de la guerre secrète », en lien avec la guerre scientifique. Au programme : le décryptage d’Enigma. Foucrier montre aussi, exemples à l’appui, que les secrets de la recherche scientifique ont entraîné « une intense activité d’espionnage, l’ensemble des belligérants étant désireux de connaître les résultats de leurs adversaires ». Tout le monde était espionné, ennemi comme ami. Au nom de la science.

 

La Guerre du désert (1940-1943), sous la direction de Nicola Labanca, David Reynolds et Olivier Wieviroka, Perrin, 2019

Saviez-vous qu’à l’aube de 1943, près de 350 soldats canadiens ont servi trois mois au sein d’unités avancées de la First Army britannique dépêchées en Tunisie, afin d’acquérir de l’expérience du combat? C’était durant la dernière année de la « guerre du désert », soit l’ensemble des opérations conduites entre 1940 et 1943 en Afrique du Nord.

Les maîtres d’œuvre de cette vaste synthèse sur la guerre du désert estiment que ce théâtre d’opérations « a longtemps été négligé par les acteurs et les historiens ». Pendant le conflit, ce front a été considéré comme secondaire par certains chefs, tel Hitler qui accordait toute son attention à sa campagne de Russie. Les Américains craignaient quant à eux qu’un débarquement en Afrique du Nord ait pour effet l’engloutissement d’importants moyens sur un front jugé secondaire.

Les récits des combats ont pour leur part privilégié une traditionnelle « histoire-bataille », ce qui a peu fait avancer les connaissances. Par ailleurs, le monde académique a longtemps porté son attention sur d’autres moments et lieux du conflit, alors que la guerre du désert était « victime d’une encombrante mythologie. »

En effet, on l’a présentée comme « la guerre sans haine » (titre français des carnets de Rommel). On a sacralisé ses héros : Rommel pour l’Allemagne, Montgomery pour le Royaume-Uni. Les Italiens furent dépeints comme des amateurs, « plus prompts à fuir qu’à combattre. »

Cette synthèse arrive donc à point nommé. Regroupant des chercheurs internationaux, elle a pour origine trois ateliers tenus à Rome, Madrid et Rabat. L’objectif de ces rencontres était « de confronter des visions différentes, parfois antagonistes, pour proposer une nouvelle approche de la guerre du désert. »

On y traite relativement peu d’opérations militaires à proprement parler. Y sont plutôt abordés au fil des neuf chapitres des champs négligés, moins connus ou innovants, tels les chefs, les combattants et les civils. On y traite « de la violence de guerre, du rapport des colonisés aux colonisateurs, du caractère multinational des troupes engagées, sans oublier, le poids mémoriel d’une guerre assurément originale lorsqu’on la rapporte au front de l’Est ou à la campagne de Normandie ». Vaste et enrichissant programme!

 

Nouvelle histoire de l’Occupation, Éric Alary, Perrin, 2019

La période de l’Occupation en France est un sujet largement développé par l’historiographie et demeure, aujourd’hui encore, un sujet d’actualité dans l’Hexagone : « Assurément, l’occupation allemande de la France a laissé des traces indélébiles depuis 1945, réveillées sans cesse par les enjeux de mémoire, les procès tardifs (Papon, Touvier, Barbie) et les instrumentations politiques de cette histoire », écrit l’historien Éric Alary en introduction de ce livre.

La Nouvelle histoire de l’Occupation qu’il propose explore un autre versant des « années noires » : l’Occupation du point de vue de l’occupant lui-même : « Nous nous contenterons d’approcher au plus près les motivations des Allemands en France, mais aussi leurs contradictions, partant de la multiplicité des témoignages avant d’esquisser une vision d’ensemble », propose Alary.

L’historien offre une synthèse originale et documentée. À la lumière des recherches les plus récentes, il explore « l’histoire du contrôle allemand, celui des habitants, des administrations ». Il soumet de pertinentes questions et y répond avec clarté : « Comment les Allemands ont-ils investi la vie sociale des occupés? Avec quel imaginaire arrivent-ils en France en 1940? Quelles ont été leurs projections idéologiques, historiques, culturelles et économiques sur la France depuis la défaite de 1918? Comment les troupes du IIIe Reich arrivent-elles et s’installent-elles en France? Comment évoluent-elles au fil des années? »

Cette Nouvelle histoire de l’Occupation constitue « une nouvelle histoire allemande de l’occupation en France composée à partir de la riche bibliographie existante, mais aussi de nouvelles archives. » Au fil des pages, Éric Alary parvient à conserver la distance critique, sans succomber au simplisme ou au sensationnalisme. C’est là une réussite en soi.

Sébastien Vincent

Enseignant, historien et conférencier. Fondateur et éditeur du site "Le Québec et les guerres mondiales". Ses travaux portent sur le Canada, le Québec et la Seconde Guerre mondiale. Collaborateur au journal Le Devoir, il a publié Ils ont écrit la guerre (2010, Vlb éditeur) et Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45 (2004, Vlb éditeur, finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général, 2005).
Sébastien Vincent