Par Pierre Vennat
Journaliste-historien

Le NCSM Ville de Québec.
Photo : Marine royale canadienne

Lorsque les historiens parlent de la participation canadienne à la Seconde Guerre mondiale, ils ont tendance à passer directement de la période d’entraînement à la tragédie de Hong Kong en décembre 1941, puis au raid sanglant de Dieppe d’août 1942.

Puis si l’on parle du rôle de nos aviateurs, dont plusieurs servaient dans des escadrilles dela RAF, notamment durant la bataille de Grande-Bretagne, puis au sein dela RoyalNavyet dela Marinecanadienne, notamment lors de la bataille de l’Atlantique et la protection du Saint-Laurent, c’est surtout de la participation canadienne à la campagne d’Italie à compter d’août et septembre 1943 que l’on parle.

De la participation canadienne à l’Opération Torch et la reconquête de l’Afrique du Nord, à compter de novembre 1942, on parle peu. Parce que bien sûr, face à l’effort américain, français et britannique, le rôle des Canadiens peut paraître minime. Mais contribution de la marine canadienne, il y a bien eu, car quelques-unes des formations mises sur pied pour l’Opération Torch partirent du Royaume-Uni, où étaient déjà à l’ancre des flottilles canadiennes.

Les six flottilles canadiennes qui participèrent à l’Opération Torch concentrèrent leurs efforts sur le débarquement des troupes britanniques et américaines à Alger et à Oran.

La Direction Histoireet Patrimoine du quartier général des Forces canadiennes a conservé le journal personnel de l’Enseigne de vaisseau de première classe canadien, I. E.  Barclay, cité dans l’histoire officielle dela Marineroyale du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale, publiée par W.A. B. Douglas, Roger Sarty et Michael Whithy, chez Vanwell Publishing en 2007.

Barclay raconta que le travail des marins canadiens, débarqués à Arzew, à une trentaine de kilomètres d’Oran consistait à débarquer non seulement des commandos et des troupes d’assaut, mais aussi des tanks, des canons, des gros camions, des jeeps, des munitions, de l’essence, de l’eau et tout le ravitaillement.

 « À notre première sortie, la péniche est tombée en panne et, pendant qu’on était en train de la réparer, elle a été prise sous des tirs de mitrailleuses. Puisque nous étions incapables de quitter la plage, nous avons couru nous abriter derrière des dunes de sable. Heureusement, les Yankees ont vite repris le contrôle. À plusieurs reprises, les jours suivants, les matelots et les soldats ont uni leurs efforts pour déloger les tireurs embusqués. Une résistance, même négligeable, n’est pas sans danger ».

À une autre occasion, les marins ont dû se creuser des tranchées et se faire soldats. Sur l’une des plages, les ordres étaient de tenir coûte que coûte. Or, tous les soldats étaient partis pour poursuivre leur avance lorsqu’on avertit les marins que des chars ennemis avaient percé les barrages et seraient sur eux d’un instant à l’autre. Heureusement, ceux-ci furent arrêtés avant de gagner la plage où les pauvres marins s’étaient enfoui le mieux qu’ils pouvaient dans le sable.

Et Barclay de poursuivre : « Ceux d’entre nous qui connaissent les façons de faire de l’armée s’en tirent mieux; non seulement nous les comprenons mieux, mais nous comprenons aussi une grande partie des problèmes que les soldats affrontent. Dans notre seule flottille, il y a deux autres Montréalais à part moi qui, à un moment ou à un autre, ont fait de cours séjours dans l’armée. Il est aussi surprenant de constater le nombre de matelots qui ont fait partie dela Réservede l’armée. Quarante pour cent de mes hommes d’équipage ont fait partie, à un moment ou un autre, dela Réservede l’armée canadienne. »

Quels que soient leurs antécédents, les marins canadiens peuvent être fiers de leur comportement. Sur une plage, un officier de la marine canadienne a commandé pendant plus de cinq jours tous les soldats et organisé le rassemblement de tous les blindés et des jeeps. En fin de compte, Barclay jugea que l’expérience en valait la peine, en raison sans doute de l’absence de pertes chez les Canadiens. La seule victime durant l’opération sera un matelot tué pendant les débarquements à Bougie. Dix autres périrent lorsque les navires qui les ramenaient au Royaume-Uni furent frappés par des torpilles.

Les Canadiens ne traînèrent pas longtemps en Afrique du Nord. Tous furent de retour au Royaume-Uni le 18 décembre, à l’exception des pertes susmentionnées, de quatorze hommes de tous les grades retenus en missions spéciales et d’un autre qui était hospitalisé à Gibraltar.

Enfin, soulignons qu’une des corvettes canadiennes engagées dans l’opération et portant un nom bien de chez nous, le NCSM Ville de Québec, accomplit peu après un exploit qualifié d’historique par la marine canadienne.

En effet, le 13 janvier 1943, en mission d’escorte de convois entre Gibraltar et les ports d’escale africains, le Ville de Québec fit face au sous-marin allemand U224, à l’ouest d’Oran, près d’Alger. Il s’ensuivit un combat acharné avec tirs de grenades sous-marines et en surface, au terme duquel, le Ville de Québec réussit à couler le sous-marin. Heureusement, les avaries subies par la corvette canadienne étaient relativement minimes et il put terminer sa mission avant de revenir au Canada pour réparations.

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat