Pierre Vennat
Journaliste-historien

Extraits des notes d’un cours donné à l’automne 2010 pour le compte de l’antenne Troisième âge de l’Université de Sherbrooke.

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C’est en 1912 que le ministère de la Milice et de la Défense décida d’acquérir au Québec un camp central pour l’instruction des miliciens. On évalua cinq sites et au mois de juin 1913, le gouvernement fédéral acquit un terrain de 4 931 acres situé à un peu plus de 20 kilomètres au nord-ouest de Québec. On prévoyait alors y entraîner 5 000 hommes à chaque été.

Au début de la Première Guerre mondiale, le camp était trop petit pour les quelque 25 000 à 30 000 hommes qu’on voulait y accueillir. Le ministère de la Défense négocia l’expropriation de 125 cultivateurs, ajoutant ainsi 10 116 arpents à ce qui avait été acquis en 1913. En 1918, le camp de Valcartier avait une étendue de 12 428 acres.

Dès le début du conflit, on y construisit un champ de tir de 1500 cibles, comprenant abris, positions de tir et affiches, ce qui en fit, dès le 22 août 1914, le plus important et le plus réussi des champs de tir au monde. Le camp accueillit 33 644 hommes en 1914. Par la suite, l’entraînement de base des recrues ayant été décentralisé à travers le pays, le camp en reçut beaucoup moins.

Le camp de Valcartier. Source : Musée McCord

Le camp de Valcartier. Source : Musée McCord

L’habillement et l’équipement des volontaires

Quel était l’habillement des volontaires appelés à être envoyés outremer? Chacun portait une casquette à visière ornée d’une feuille d’érable en bronze, une veste ajustée en serge de couleur kaki à col droit rigide fermée par sept boutons en bronze, des pantalons de tissu et de couleur identiques, des bottines brunes avec de longues bandes de laine molletières enroulées à partir de la cheville jusqu’à mi-jambe, une chemise grise sans col, d’épaisses chaussettes et des sous-vêtements en laine, un maillot avec manches, un long et épais manteau protégeant du froid et de la pluie ainsi que deux rugueuses couvertures grises. L’armée fournissait également aux volontaires un rasoir avec blaireau, trois brosses, l’une pour les dents, l’autre pour les cheveux et la troisième pour les bottes, une gamelle, des ustensiles, deux serviettes, une paire de gants de laine et une cagoule.

S’ajoutait à ce barda un ensemble compliqué de ceintures en cuir auxquelles étaient attachées différentes poches pouvant contenir des munitions, de la nourriture et une gourde d’eau. Malheureusement, la poche réservée aux munitions étant à la hauteur de l’estomac, cet équipement était bien peu pratique pour ramper. Mais ce n’était pas son seul défaut : les ceintures irritaient les épaules; la gourde et plusieurs des poches étaient minuscules; les bandes pour les balles se déformaient et entraînaient la perte des munitions. Enfin, quand il était mouillé, l’ensemble se fendillait en séchant.

Pour attaquer ou pour se défendre, le fantassin recevait un fusil Ross, une baïonnette, une bouteille d’huile et un nécessaire pour nettoyer l’intérieur du canon du fusil. Le magasin du fusil ne contenait que cinq balles, la tige pour extraire les cartouches devenait rapidement brûlante et il arrivait souvent que la baïonnette fixée au canon tombât au moment des tirs.

Pour tout dire, l’envoi de milliers de militaires canadiens en Europe quelques semaines à peine après le début du conflit se fit sous le sceau de l’improvisation.

À peine installés dans la plaine de Salisbury, les volontaires canadiens placés sous la gouverne de militaires britanniques expérimentés firent deux constats : leur formation était bâclée et leur équipement était déficient. Les tuniques des soldats se décousaient, leur manteau de coton et de laine ne les protégeait ni de la pluie ni du froid. Quant aux bottines, fabriquées en vitesse pour les besoins d’une armée qui croissait à folle allure, elles se défaisaient dans la boue. On dut faire enfiler des couvre-chaussures en caoutchouc aux militaires pendant un certain temps avant qu’on pût leur en remettre des plus adaptées.

La plupart des carences furent comblées par la Grande-Bretagne, qui dut se faire fournisseur de sa colonie canadienne laquelle avait négligé de faire l’effort nécessaire pour soutenir adéquatement sa volonté de conduire elle-même ses affaires militaires. Les Britanniques procurèrent ainsi à nos militaires des ceintures plus adaptées, des bottes plus résistantes et des tuniques moins ajustées.

Mais cela n’était pas tout. Les attelages fournis par les Britanniques pour leurs 6 000 chevaux ne s’adaptaient pas aux wagons des Canadiens. Par ailleurs, le bois utilisé au Canada pour construire ces chariots étant trop vert, il se fendait, cassait et pourrissait facilement. Quant aux véhicules à moteur canadien, ils furent bientôt hors d’usage, les pièces de rechange n’étant pas disponibles en Angleterre.

Parmi les 44 officiers supérieurs des deux premiers contingents partis du Canada en 1914 et 1915, neuf seulement appartenaient à la Milice permanente. Parmi les 1 100 officiers qui partirent, plus de 200 n’avaient pas de qualifications connues et 186, dont 27 lieutenants-colonels commandant des unités combattantes n’étaient pas qualifiés pour le grade qu’ils détenaient.

Pour les Canadiens, l’apprentissage de la guerre et la guerre elle-même se sont déroulés sous tutelle britannique, du moins au cours des deux premières années. Ainsi, en 1915, un tiers des officiers d’état-major, dont le travail consistait à penser et à préparer le combat, étaient britanniques. Il faudra plusieurs années avant que les Canadiens occupent la presque totalité de ces postes.

Le premier commandant de la division canadienne

Le premier commandant de la division canadienne, le major général E. A. H. Anderson, fut nommé par le ministre britannique de la guerre, Lord Kitchener, après que le ministre canadien de la Milice, Sam Hughes, lui eut demandé de nommer un commandant à la tête de la division britannique.

Le maréchal Lord Kitchener, ministre britannique de la Guerre.

À tous égards, Anderson n’était qu’un officier général « britannique », commandant une division d’infanterie « britannique ». Mais il constata, dès le début, que son commandement n’était pas identique à un commandement britannique, et que, d’une manière déroutante et non définie, il relevait du gouvernement canadien autant que du commandant en chef britannique.

Arrivé en Angleterre, le premier contingent fut dirigé vers le camp de Bustard dans la plaine de Salisbury. Les hommes furent logés dans des casernes ou sous la tente. Les Canadiens n’y étaient pas seuls, une partie de l’armée britannique s’y entraînait aussi.

On entama l’entraînement des troupes au niveau d’une compagnie durant cinq semaines. Puis pendant deux semaines, les différentes compagnies d’un bataillon s’entraînèrent ensemble. Ensuite, durant deux semaines supplémentaires, les différents bataillons formant une brigade s’entraînaient ensemble et finalement, le 11 décembre 1914, la division canadienne s’exerça en formation pour la première fois. 

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat