Il y a plus de 15 ans, Honoré Gagné, un ancien membre de la Marine marchande durant la Seconde Guerre mondiale, me faisait  parvenir un texte qu’il avait rédigé au sujet d’un traître qui avait servi sur le même bateau que lui durant le conflit. Malheureusement, ce texte s’était perdu dans mes tiroirs et n’a jamais été publié. Je le publie donc maintenant, sous la signature de son auteur, estimant que ce fait inédit mérite d’être connu. – Pierre Vennat

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Par Honoré Gagné

Lorsque l’Allemagne nazie a envahi le Danemark [le 9 avril 1940], 39 navires danois étaient amarrés aux ports Newport News et Norfolk, en Virginie. Le gouvernement américain les a aussitôt réquisitionnés et les a fait immatriculer à Panama, afin de les utiliser pour transporter du matériel aux Alliés outremer.

Un de ces navires, le E.M. Dalgas, a vu son nom changé en celui de War Admiral. J’ai servi à bord de ce navire en tant qu’officier radio de février à novembre 1942.

Nous avons navigué entre les États-Unis et divers ports alliés en Angleterre et en Islande. Le 8 juin 1942, alors que nous étions amarrés à Liverpool, en Angleterre, l’Amirauté britannique nous informa que nous serions le navire « commodore » d’un convoi à destination de l’Amérique.

Effectivement, un Commodore britannique monta à bord en compagnie de deux opérateurs radio, un Chief Petty Offricier du nom de J. A. Cassidy, un Anglais de Cambridge et l’autre, J. C. Kean, de Dalbeattie en Écosse. Comme j’étais jusque-là le seul Officier radio du navire et qu’il fallait, en tant que navire « commodore » maintenir une garde constante sur la fréquence radio, il fallait que nous soyons trois de façon à monter la garde 24 heures sur 24.

Une nuit, je reçus un appel de l’escorte navale qui précédait notre convoi, m’indiquant qu’une torpille venait de passer juste en dessous de notre bateau. J’ai aussitôt prévenu le Commodore tandis que je recevais un appel d’un destroyer me demandant mon indicatif d’appel, celui du convoi et l’indicatif d’appel international de notre navire puis notre indicatif de guerre. Plus tard dans la journée, ledit destroyer s’adressa au Commodore pour savoir si c’était bien nous qui les avions appelés, car le destroyer avait cru entendre le sous-marin allemand leur parler.

Comme toutes les nuits un sous-marin allemand nous suivait, je décidai de faire un peu de recherche sur les fréquences afin de voir si je ne pouvais pas capter des communications entre les sous-marins et leur base. Et je finis par remarquer sur une fréquence un faible signal (unmodulated continuous wave) chaque jour à 1 heure du matin. Ayant effectué un relèvement radiogoniométrique sur ce signal, je m’aperçus qu’il pointait vers un navire du convoi à l’arrière de nous, sans que je puisse déterminer exactement lequel.

J’ai aussitôt prévenu le Commodore et lui ai dit qu’il me semblait que ce signal provenait d’un navire du convoi et qu’il était possible qu’il serve à informer un sous-marin de nos déplacements.

Le Commodore ordonna alors au destroyer et aux corvettes de notre escorte de prendre des relèvements de ce signal et il s’avéra qu’il émanait d’un navire qui naviguait au milieu du convoi. Un navire de guerre aborda immédiatement ce bateau et l’on y découvrit effectivement un émetteur qui fonctionnait toujours au moment de sa découverte.

L’émetteur fut débranché, les deux opérateurs radio du navire remplacés par des opérateurs de la marine de guerre britannique.

Au matin, j’ai demandé au Chief Petty Officer britannique ce qui était arrivé après que j’eus quitté mon poste. Après avoir hésité, il finit par me dire : « What you have discovered last night is a case of treason. »

Je lui ai demandé si le navire fautif était grec. Il me répondit : « As much I hate to say, it was an English ship. » Je lui ai dit : « Ça se peut pas, un navire anglais coupable de trahison!», mais il me dit que malheureusement c’était le cas et que je devais garder le secret et n’en parler à personne.

En effet, à bord de notre navire, l’équipage provenait de 13 nationalités différentes et s’il avait fallu que je dévoile cette affaire d’espionnage par des marins britanniques, cela aurait provoqué sûrement des problèmes.

Le ou les coupables avaient participé comme moi et les autres opérateurs radio à des rencontres secrètes avant de quitter l’Angleterre pour l’Amérique où on leur avait indiqué le décodage de codes secrets, les procédures à suivre dans le convoi, etc. Bref, cet ou ces individus avaient pu communiquer l’information aux Allemands avant même que nous quittions pour l’Amérique. Cela permettait aux sous-marins allemands de nous repérer facilement et plusieurs vies humaines ont sans doute été perdues à cause de cette trahison, qui sans doute ne datait pas d’hier.

Suite à ma découverte de l’émetteur espion, le sous-marin allemand ne fut jamais signalé et ce fut le silence complet sur les ondes radio. Il est évident que le sous-marin avait perdu sa source de repérage.

Je me souviens par exemple qu’en 1941, à 230 milles à l’est de Saint-Jean, Terre-Neuve, nous avons été attaqués par pas moins de près d’une douzaine de sous-marins, qui ont coulé 16 navires pendant la nuit, à tel point que notre convoi a dû rebrousser chemin vers Sydney, en Nouvelle-Écosse, où on a dû reformer un nouveau convoi.

Pour en revenir à l’incident de juin 1942, deux membres armés de la Garde côtière américaine m’attendaient à l’arrivée à New York avec mission de sceller l’équipement radio de mon bateau. Ils m’ont également dit qu’ils devaient surveiller et noter toutes mes allées et  venues dans la cabine radio.

Jusqu’alors, les Américains n’avaient jamais scellé l’équipement radio des bateaux. À compter de juin 1942, et jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des militaires américains surveillèrent toutes les cabines radio des navires amarrés dans des ports américains et le long du Canal de Panama.

Signalons, en terminant, que jamais la Marine royale britannique, le Commodore qui commandait notre convoi ni même le Chief Petty Officer et le deuxième opérateur de radio britannique qui oeuvrait avec moi ne m’ont félicité d’avoir ainsi déniché un traître et empêché une tragédie, comme s’ils se sentaient humiliés qu’un marin britannique ait pu commettre un tel acte de trahison.

Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat