Gabriel Chartrand, le frère du célèbre syndicaliste.

Par Pierre Vennat
Texte inédit

Peu d’adultes au Québec n’ont jamais entendu parler du plus célèbre syndicaliste du Québec, Michel Chartrand. Les plus ferrés en histoire politique savent que ce dernier a participé en 1942 à la lutte anticonscriptionniste aux côtés de Jean Drapeau et … Pierre Elliott Trudeau!

Mais seuls les férus d’histoire militaire savent que son frère, le capitaine Gabriel « Gaby » Chartrand s’est enrôlé dans l’armée canadienne quelques jours avant la déclaration de la guerre à l’Allemagne par le Canada, le 10 septembre 1939, et que sortit du rang, il gagna ses galons un à un.
 
gabriel chartrand

Troisième agent secret canadien envoyé en France dès mars 1943, cet ancien agent d’assurances a mis sur pied un réseau de saboteurs et a opéré surtout dans la région de Tours.

Armé, mais en costume civil et nanti de faux papiers à l’allure véridique, Chartrand avait son pied-à-terre à Rouen, où, sous les apparences d’un inoffensif agent de la Compagnie d’assurances de Paris, il a, au nez de la Gestapo, nuit et jour, noyauté la résistance ennemie et préparé les voies du « Jour J ».

Logé dans un petit appartement au sous-sol d’un magasin, Chartand vaquait à ses occupations délicates, mais combien dangereuses. Un jour, il se trouvait à Paris, l’autre à Tours. Le vélo était son mode de locomotion, car les trains étaient surveillés ainsi que les gares. Les communications avec Londres étaient établies, et sa besogne consistait à se renseigner sur les préparatifs de l’ennemi et à détruire ces dernier chaque fois que c’était possible.

Pour cela, il fallait trouver des hommes sûrs, fréquenter les abords des centrales d’énergie, dresser les plans d’attaque, préparer les charges d’explosifs et faire exécuter le travail. C’était son rôle et il avait ordre de s’en tenir à cela absolument.

À Tours, l’espion canadien logeait chez une dame dont le beau-fils était chargé d’expédier les messages. Or un jour, un aviateur américain ayant trouvé refuge chez elle, la maison fut mise sous surveillance par la Gestapo. Il fallait à tout prix avertir le fils pour qu’il puisse filer en lieu sûr. De plus, l’aviateur américain devait se réfugier ailleurs et quitter Tours, où la situation se gâtait. L’évasion de l’aviateur américain se fit relativement bien, puisque Chartrand put le conduire dans la campagne avec ordre d’attendre son retour. Plus tard, à la porte de la maison de la dame, Chartrand fut cueilli par la Gestapo.

« J’étais bel et bien fait, raconta Chatrand, mais en suivant les deux individus, je me remémorais la leçon si souvent apprise : Si vous êtes fait prisonnier, m’avait-on répété cent fois par jour à l’école, cherchez à vous évader. Captif, votre sort est certain : vous serez torturé et finalement exécuté. En vous évadant, vous risquez une balle dans la peau, mais si la chance vous aide, vous aurez la vie sauve.

« J’étais à 300 mètres du bureau de la Gestapo. Pas une minute à perdre. Une rue débouchant à ma droite, je risquai le tout pour le tout, d’autant plus que l’un de mes gardiens avait jugé bon d’abandonner son camarade. Nous allions chacun à pied en poussant chacun notre vélo, dont les pneumatiques avaient dégonflés et que très maladroitement le jeune agent de la Gestapo me laissait porter à ma gauche. Il me suffisait de jeter mon vélo dans les jambes de l’agent et de prendre la fuite. Ce que je fis. J’entendis trois coups de feu mais trop tard, car j’étais en train de battre Nurmi (champion coureur olympique de l’époque) qui devait sûrement m’inspirer ce jour-là. Prenez ma parole, j’ai sûrement battu le record des 500 mètres…

« Maintenant, il me fallait retrouver mon aviateur et rentrer dans une autre ville par des chemins détournés. Mon premier geste fut de déchirer tous mes papiers, de détruire toutes mes pièces d’identité et surtout d’aller avertir mon hôte afin de le protéger contre une enquête toujours désagréable de la part de la Gestapo. Tout ceci se déroula sans incidents et par la suite je changeai mon nom en ceux de « Claude Carton » ou de « Georges Chénier », toujours agent d’assurance.

« J’ai su par la suite que la dame avait été déportée en Allemagne avec tous les siens. Elle est morte au camp d’internement. C’était une brave femme. Son courage était paisible et je suis certain qu’elle est morte en vraie Française, avec dans les yeux chavirés par l’agonie le rayon de joie du devoir accompli sans la moindre défaillance.

« En une seconde occasion, j’ai connu une autre minute désagréable. Notre train fut stoppé en route pour l’inspection des papiers des voyageurs. Heureusement, le train était bondé. Je jetai ma serviette bourrée de documents compromettants sous un banc et passai l’inspection. Seulement, je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai eu chaud. »

En décembre 1943, le capitaine Chartrand quittait la Bretagne pour Londres où malgré ses demandes réitérées pour exécuter d’autres missions, on jugea qu’il en avait assez fait. Il a terminé la guerre au pupitre de la censure des dépêches pour le quartier général allié à Paris.
 
Pierre Vennat

Pierre Vennat

Ancien journaliste à La Presse durant une quarantaine d’années, il est aussi historien. Il a notamment publié une dizaine d’ouvrages dont Dollard Ménard. De Dieppe au référendum (Art Global, 2004), la trilogie Les Héros oubliés. L’histoire inédite des militaires canadiens-français de la Deuxième Guerre mondiale (Le Méridien, 1997-1998) et Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu (Le Méridien, 1992).
Pierre Vennat